LA BEAUTÉ DA.\S LES MOUVEMENTS. - LE TRAVAIL
répondrons que, pour juger si la force n'est pas dépensée en excès, il faut toujours supposer au mouvement un but quelconque par rapport auquel il se trouve coordonné. La coordination, l'organisation des mouvements est ce qui leur donne un sens pour l'intelligence en ajoutant l'harmonieàla force déployée. Or, qu'est-ce que la coordination des mouvements par rapport à un but, si ce n'est la définition même du travail? La grâce consiste donc le plus souvent dans une sorte de travail conscient ou inconscient, accompli avec moins d'efTort, plus de précision et plus d'agihté». Un patineur gracieux est celui dont tous les mouvements sont adaptés au patinage sans que rien puisse contrarier sa vitesse acquise. Une femme qui porte une cruche sur sa tête n'est gracieuse que si tous ses mouvements ont un certain rapport au but secret qu'elle poursuit, et sont disposés de manière à éviter tout heurt, toute secousse brusque. En somme, grâce, précision vraie, agilité vraie, peuvent également se définir : adaptation complète à un but réel ou fictif; en d'autres termes, harmonieux équilibre entre la vie et son milieu. Ainsi la grâce même, bien qu'elle puisse se rencontrer simplement dans l'aisance et le naturel, n'est pas incompatible avec le travail en général; elle l'est seulement avec le travail perdu, avec l'eirort inutile. Ou ri par exemple d'Hercule au rouet, il est plaisant de se
1. La précision dans les gestes n'est disgracieuse que quand elle a quelque chose de Iieuilé, de saccadé; mais cela même est CP somme un défaut d'exactitude: tous les ^'estcs, s'ils sont bien calcules, doivent se fondre les uns dans les autres, n'avoir rien dan^ruleux ; ils acquièrent alors ce je ne sais quoi de coulant qui est a la fois la grâce et la précision suprême, et qui est compatible avec le travail comme avec le ieu-
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figurer un colosse enfilant une aiguille ; c'est qu'alors la force déployée dépasse trop le mince résultat, elle s'use en vain, et la puissance même devient une cause visible d'impuissance; mais un homme très vigoureux, souvent lourd quand il joue, devient gracieux quand il accomplit une besogne proportionnée à ses muscles. Nous arrivons par là, en ce qui concerne les mouvements, à une première conclusion, très dillÏTcnte de celle de M. Spencer : c'est que, si le jeu (exercice d'un organe sans but utile) est par lui-même eslliéti<pie, le travail (exercice d'un organe pour un but rationnel) Test autant et [)arfois davantage. S'il a souvent moins de grâce, il peut avoir ï)1us de beauté et de grandeur. « L'Iiounne n'est complet (pie là où il joue, » a dit Schiller; il faut dire au contraire : L'homme n'est complet que là où il travaille. C'est le travail, après tout, qui fait la sup«'riorité de Thonnue sur l'animal et de l'homme civilisé sur le sauvage.
Une seconde conséquence, c'est que la beauté des mouvements ne peut pas se définir simplement l'économie de la force. Parmi les buts ({ue le mouvement se propose, il en est d'assez élevés pour (iu'au[)rès d'eux toute dépense de force devienne peu de chose; il serait môme mesquin de la calculer de trop près, et la plus haute beauté consiste alors non [)lus dans l'économie, mais dans la prodigalité '.. la force. Lorsque nous voyons sous nos yeux s'exécuter un mouvement, nous sympathisons, comme le remarque M. Spencer, avec le corps et les membres qui l'exécutent; dans certains cas, nous aimons sans doute à ne {)as sentir en eux la fatigue ; mais nous sympathisons bien plus