‹ Les problèmes de l'esthétique contemporaine [microform]Chapitre 18 sur 83 · LE PRINCIPE MORAL DE LA CRACE · texte numérisé non relu

LE PRINCIPE MORAL DE LA CRACE

\'hoinmc a-t-il fait en général (i(i la force physique le symbole expressif de la volonté puissante ; à tort on à raison, nous nous sommes accoutumés à établir [)artout une harmonie entre le physiijuc et le moral; nous nous figurerions (liflii^ilement Drutus ou Caton sous des traits mignards ; la scul[)ture représente Moïs(^ avec une haute taille et des muscles en saillie. Les Samson et les Hercule sont tout ensemble des Ivpes de force, de courage et de bonlé. La force, adorée |)ar rinimanitt' primitive, ael*, non bans (juelque raison, considérée comme la première vertu, source de beaucoup d'autres; elle impiiijU'' d'ailleurs quehjue l'Iio^e de surhumain, et à ce titre encore a{)pelle le respect. Elie a acfjuis ainsi une valeur ex[)ressive, (jui entre aujourd'hui comme élément essenti<d dans sa beauté.

L'ordre ou le rythme, seconde qualité du mouvement, est plus expressif encore ; par lui le mouvement, devenu régulier, olî're [)ri.-c à rint(^lligence et seml)Ie lui-même la manifester. Le rythme n'est pas seulement, ccnnne on l'a montré, la conséquence de la conlimiilé du mouvement et de la persistance des forces, il est encore le signe de la persévérance du vouloir, et son harmonie symbolise à nos yeux l'accord de la volonté avec soi.

Quant à la grâce, elle est bien autre chose que la simple économie de la force, seule définition que M. Spencer en ait donnée; elle exprime essentiellement, elle aussi, un état de volonté. Uemarquons-le en effet, chez les étrei vivants les mouvements gracieux sont toujours plus ou moins associés à la joie et à la bienveillance, deux sentiments voisins l'un de l'autre. La joie est la conscience

d'une vie pleine et en harmonie avec son milieu ; or, quand il y a harmonie, il y a par cela môme tendance à la sympathie. La grâce est l'expression visible de ces deux états : la volonté satisfaite et la volonté portée à satisfaire autrui. La grâce, en effet, suppose une certaine détente des muscles, qui ne se produit guère chez l'animal qu'à l'état de repos, de vie expansive et d'intention pacifi(iue. Que la douleur et la lutte surviennent, que l'hostilité et la colère éclatent, aussitôt les membres se raidissent. Tandis qu'un chien joue, faites un peu de bruit dans un buisson, et vous verrez la transformation soudaine de l'attitude : le cou se tendra, les oreilles, la queue, le corps tout entier sera en arrêt. Au contraire, la bienveillance se traduit d'habitude par des mouvements onduleux et légers, sans rien de brusque, sans angles, sans violence ; de tels mouvements, par la disposition sympathique dont ils sont le signe, tendent toujours à exciter chez nous une sympathie récipro(iue. Une attitude légèrement courbée, surtout la flexion du cou, le laisser-aller des bras, indique de plus la mélancolie et la tristesse, qui semble faire appel à la pitié d'autrui ; elle excitera donc un sentiment voisin de la pitié qui se retrouve jusque dans notre faible pour le saule pleureur. Enfin la grâce est toujours de l'abaiidon ; or on ne s'abandonne pleinementque quand on aime ; nous pouvons donc dire avec Schelhng que la grâce est avant tout l'expression de l'amour, et c'est pour cela qu'elle l'excite ; la grâce semble aimer et c'est pour cela qu'on Taime. Avant d'avoir ressenti quelque chose de l'amour, la jeune fille n'a point encore la suprême grâce, plus belle encore que la

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LE PRlNCfP?: DE L'ART ET UE LA POÉSIE.

beauté. Elle peut avoir, comme l'enfant, la grâce de la joie, elle n'a pas encore celle de la tendresse.

Dans l'expansion im[)liqué(^ par la grâce, on pourrait montrer aussi un nouveau sentiment qui s'associe souvent aux autres, et qu'on n'a jamais bien distingué, croyonsnous. Pour le découvrir, imaginons ce que peut ressentir l'oiseau ouvrant ses ailes et glissant comme un trait dans l'air ; rap|)elons-nous ce que nous avons éprouvé nousmêmes en nous sentant emportés sur un clieval au galop, sur une banpK» (jui s'enfonce au chmix des vagues, ou encore dans le tourbillon d'une valse : tous ces mouvements évo({nent en nous j<' ne sais quelle idée d'infini, de désir sans mesure, de vie surabondante et folle, je ne sais quel dédain de l'individualité, quel besoin de se sentir aller sans se retenir, de se perdre dans le tout ; et ces idées vagues entrent comme un élément essentiel dans l'impression que nous causent un<' foidc de mouvements. LWdajJi de Micbcl-Ange, (jui s'éveille à la vie, allonge son bras démesurément en regardant devant lui, et ce seul geste traduit sous une forme visible toute Tinlinité du monde qu'il aperçoit pour la [)remière fois. Dans ^Assomption du Titien, le simple renversemeiu de la tête et les yeux agrandis suffisent pour exprimer l'attraction immense du ciel ouvert. Ici la grâce proprement dite se fond avec l'émotion du sublinie. Nous voyons des mouv-ements qui, pbysiologiquement, exprimaient la vie bien éfjuilibrée et facile, devenir par l'association des sentiments l'expression de la vie morale la plus baute et la plus pleine, conséquemment de la plus

grande beauté.

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