‹ Les problèmes de l'esthétique contemporaine [microform]Chapitre 25 sur 83 · LA DEAUTÉ DANS LES SENSATIONS. — LE GOUT · texte numérisé non relu

LA DEAUTÉ DANS LES SENSATIONS. — LE GOUT

du soi/euxy du poli. Ce qui caractérise la beauté du velours, c'est sa douceur au toucher non moins que son brillant. Dans l'idée que nous nous faisons de la beauté d'une femme, le velouté de sa peau entre comme élément essentiel. Les couleurs mêmes empruntent parfois quelque attrait à des associations d'idées tirées du tact. A l'image d'un gazon bien vert est associée l'idée d'une certaine mollesse sous les pieds : le plaisir que nos membres éprouveraient à s'y étendre augmente celui que l'œil ressent à le regarder. Au brillant des cheveux blonds ou noirs se lie toujours la sensation du soyeux que la main éprouverait en les caressant. Le bleu du ciel lui-même, si impalpable qu'il soit, acquiert parfois une apparence du velouté, qui augnit ute son charme en lui prêtant une douceur indéfinissab'e,.

*'h>^cu«'j: a^ nous probablement, avec un peu d'attention, 80 rap[)ellera des jouissances du goût qui ont été de véritables jouissances estliéti(jues. Un jour d'été, a[)rès une course dans les Pyrénées poussée jusqu'au maximum de la fatigue, je rencontrai un berger et lui demandai du lait ; il alla chercher dans sa cabane, sous laquelle passait un ruisseau, un vase de lait plongé dans l'eau et maintenu à une température presque glacée : en buvant ce lait frais où toute la montagne avait mis son parfum et dont chaque gorgée savoureuse me ranimait, j'éprouvai certainement une série de sensations que le mot afjréable est insuffisant à désigner. C'était comme une symphonie pastorale saisie par le goût au lieu de l'être par l'oreille. — Dans le même ordre d'expériences je mentionnerai encore quelques

LK PIUNCIPK Dl<: I.ART KT DE LA POKSIE.

cr

orgées de vin d'Espagne qui me furent données généreusement par des contrebandiers en des circonstances analogues, — et mémo la >imple trouvaille d'une source sur le flanc d'une montagne désolée. Peut-être en général la soif salisfaite fournit-elle un plaisir plus délicat, plus esthétique que la faim ; elle [)roduit, en eiïet, une réparation plus imniiMliate ; lorsque toutes deux se trouvent jointes et sont cont(Mitécs à la fois, le [)laisir est porté à son maximum. Les sensations du goût ont si bien un caractère esthétique qu'elles ont donné naissance à ime sorte d'art inférieur : lart culinaire. Ce n'est pas seulement par phiisanterie (jue Platon comparait ensemble; la cuisine et la rhétorique. La Fontaine a aperçu (luehjue chose d'esthétique jus(jue dans une huître ouverte, s'offranl à deux gourmets enthousiasmés, A. de Musset, jusque dans un pâté chaud, d'un aspect délectable. Un des personnages du même Musset comj^ar« la voix de son amie à un bon génie

Qui porte dans ses mains un vase plein de miel.

Le Cantique des cantiques, cette œuvre de poésie ardente qui a passionné de tout temps les mystiques, est i)leine d'images de ce genre : « Le parfum de ta bouche est comme un vin excellent... Ton sein est une coupe où le vin parfmné ne mancpie pas... Comme ton amour vaut mie^ix que le vin!... Tes lèvres distillent le miel, ma fiancée; il y a sous ta langue du miel et du lait... Mangez, amis, buvez, enivrez-vous d'amour. » Toute la poésie des peuples

fi

Page 1