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I-A BEAUTi; DANS LES SENSATIONS. - LODORAT

primitifs déborde de ces métaphores sensuelles, qui montrent que la jouissance la plus grossière de toutes, celle du manger et du boire, n'a rien en soi d'antipoétique ; c'est l'allusion à celte jouissance qui semble, au contraire, éveiller le plus facilement le sentiment esthétique chez l'homme des premiers âges.

Les parfums saisis par l'odorat ont la même valeur que l'arôme saisi par le goût. La parfumerie, elle aussi, est une sorte d'art, qui d'ailleurs reste bien au-dessous de la nature même. Le principal reproche qu'on a adressé au goût et à l'odorat est le suivant : daus les impressions que ces sens nous donnent, l'intelligence ne peut saisir et distinguer le groupement des perceptions élémentaires; une odeur ne se résout pas pour la pensée, comme un accord musical, eu une série de notes distinctes, et d'autre part on peut difficilement combiner ou graduer les odeurs sans les confondre : ce sont les sensations où l'entendement peut le moins s'exercer et d'où ne peut jamais sortir une perception de forme. Sans doute, mais la perception de forme et de contour est si peu nécessaire à l'émotion esthétique qu'ellene s'acquiert souvent qu'à la longue : pour un auditeur inexpérimenté les accords symphoniques les plus complexes restent indistincts et ne sont saisis que comme une seule note ; de même, pour quelqu'un qui n'a jamais regardé de tableau, la riche gamme de couleurs d'un Delacroix ne produira qu'une impression simple et confuse. Cependant, tous deux pourront goûter un charme esthétique dans cette symphonie de sons ou de couleurs où leur sensibilité non exercée ne saisit encore qu'un unis-

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LE inilNCIPi: DE L'ART ET DE LA POESIE.

son. Notre éducation esthétique à tous est peu avancée quand il s'agit des odeurs ou des saveurs : nous ne pouvons avoir que des perceptions informes et mai coordoimées; l'émotion estliétique qui s'en déi;age sera dune va-ue et aura un caractère moins intellectuel : elle n'en existe pas moins. — « A-t-on jamais dit : une belle odeur? » denieandii V. Cousin. — Si on ne l'a pas dit,<lu moins en français, on devrait le dire : l'odeur de la rose et du lis est tout un poème, même indépendanunent des idées que nous avons fini par y associer. Je me rappelle encore l'émotion pénétrante (jue j'éprouvai, tout enfant, en res[)irant poiir la i)remière lois un lis. La dout^'ur des jours de prmtemi>s et des nuits d'été est faite en grande partie de senteurs. S'asseoir au printemps sous un liias en Heurs [)rocure une sorte d'ivresse suave, et cet enivrement des parfums n'est pas sans analogie avec les jouissances complexes de l'amour. Notre odorat, malgr.' son imperfection relative, a encore un rôle considérable dans tous les paysages aperçus ou décrits : on ne se figure [ki^ lllalie sans le parfum de ses orangers emporté dans la brise cliaude, les côtes de Bretagne ou de Gascogne sans « l'ûpre senteur des mers, » si souvent chantée par V. Hugo, les landes sans Todeur excitante des forets de pins V

1. Un prolcsseur me racontait qu'un jour, en ouvrant un \irvn dictionnaire, l'odeur toute particulière de papier jauni cjui s'en exhala suffit à évoquer devant lui sa jeunesse passée sur les livres. ses iunond)rables veillées occupées à tourner les feuillets; puis, l'image s'agrandissant, il revit son collège, sa maison, ses parents, un âge entier de sa vie, et tout cela enveloppé en quelque sorte de

LA BEAUTi;: DANS LES SENSATIONS. - LA VUE. 67

Les sensations auxquelles s>plique le plus exactement le mot ôeau sont celles de la vue : Descartes définissait même le beau ce qui est agréable aux yeux. Mais les Doètes sont moins systématiques que les philosophes. Pour produire le maximum de l'émotion esthétique, loin de se servir exclusivement des termes empruntés au vocabulaire de la vue, les poètes préfèrent s'adresser aux sens inférieurs, où la vie est plus profonde et plus intense. Les mots ôeau, Joli, gracieux, tous ceux qui expriment l'idée de forme et de surface saisie par les yeux, deviennent alors insuffisants : l'œil n'est pas assez directement affecté par ce qu'il voit; c'est un sens trop indifférent. En général, dire qu'une chose est ùe//e, c'est la qualifier encore superficiellement ; pour désigner ce qui nous pénètre, ce qui fait vibrer notre être tout entier, il faut chercher des termes moins objectifs et moins froids. Une M/e voix touche moins qu'une voix douce, suave, cliaude, pênetvanie, vibrante. Peu de mots sont plus usités par les poètes que ces épitliètes : âpre, amer, délicieux, embaumé, frais, tiède, brûlant, léger, mou, etc., toutes expressions empruntées aux sens du tact, du goût, de l'odorat». —

celle odeur acre des livres, dans laquelle il respirait son passé même.

Si nous avions un odorat aussi aiguisé que celui du chien par exemple, il est probable que les odeurs entreraient comme élément nécessaire dans toutes nos émotions esthétiques, jusque dans nos jugements sympathiques (car un chien éprouve de la répulsion ou de l'attraction pour les gens suivant leur odeur, comme nous suivant l'expression de la physionomie).

1. Je viens d'ouvrir un volume d'Alfred de Musset ; j'y trouve le mot Uqcv employé trois fois en quelques vers, ainsi que frah et

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l.E l'UINCIPi: n/ (.ART ET DE LA POÉSIE.

LA BEAUTE DANS LES SENSATIOxXS. — LA VUE.

Remarqiions-lc toutefois, les sensations visuelles ne sont pas aussi superficielles qu il le semblerait d'abord et que sont portés à le croire les esthéticiens anglais : de là vient qu'elles ont encore tant de valeur eslhélifjue. L'œil est avant tout le sens de la lumière ; or, la lumiui c n'est pas moins nécessaire aux êtres vivants que la chaleur, elle active même davantage la croissance des[)lantes.Les vibrations lumineuses se ratlaclient d'ailleurs aux vibrations caloriques, et les perceptions visuelles ne sont qu'une spécialisation de la sensibilité générale dont l'organisme est doué par rapport aux vibrations de l'éther'. Aussi la

mou. « La douce stroplie du poète, » dit Hugo. Dans ce vers iô ^hellcj :

Oiir sweetesl songs are those that tell of saddest thought,

comment substituer à sweet une iiulio t''i)itliète?

D'intéressantes recherclies de M. Sully Prudliomme confirment . ces observations (publiées déjà par nous dans la Revue des Deux- Mondes, août 1881). M. Sully Prudhonime a dressé un tableau synoptique des qualificatifs communs aux perceptions sensibles et aux étals moraux: dans celte liste, c'est de tous les sens celui du toucber qui fournit le plus d'épilbètes expressives, applicables aux états moraux; ce sens en donne une cinquantaine ; les saveurs et les sensations de température en fournissent une trentaine qui comptent parmi les plus expressives de toutes {Œxprcs' sion dans les beaux-arts, p. 80).

1 . Déjà, dans le protoplasma, des réactions se produisent sous 1 mfluence de la lumière. Toute matière animée parait même sensible aux diverses intensités lumineuses des dillérenles régions du spectre Si on place des sensitives dans des lanternes en verres de couleur, on voit les pétioles s'abaisser et les folioles s'étioler dans les lanternei violettes, bleues et même vertes ; il y a au contraire redressement exa-éré et demi-fermeture dans les lanternes jaunes et rouges. Le Vokox globator est une sorte de polypier formé d'individus situés dans l'épaisseur ei à la surface d'une membrane sphéroïde remplie

joie que nous causent le passage de l'obscurité à la lumière, l'éclat du ciel bleu, la vivacité même de la couleur, marque-t-elle un bien-être total de l'organisme en môme temps qu'une fête des yeux. La plante, quoiqu'elle n'ait pas le sens de la vue, pourrait éprouver quelque chose d'analogue en passant de l'ombre au soleil, elle qui se fane dans l'obscurité et se tourne toujours vers la clarté du soleil, comme si elle la voyait. Ici encore il faut se garder de ramener le plaisir esthétique au jeu d'un organe particulier. La poésie de la lumière vient de sa nécessité même pour la vie et de l'ardente stimulation qu'elle exerce sur tout notre organisme. Le plaisir que nous cause le lever

d'eau à l'intérieur ; sion plonge dans l'eau un corps bleu ou rou^e, dit le pbysiologiste allemand Ehrenberg, « on observe au microscope une grande agitation autour des masses arrondies ; ceUe agitation résulte de l'action commune de tous ces animaux qui, comme les bêtes d'un troupeau ou des bandes d'oiseaux, ou encore comme des foules d'hommes qui cliantent ou qui dansent, suivent un rytbme commun et adoptent une même direction sans en avoir une claire conscience : tous ces polypiers nagent vers l'objet coloré. >. On connaît les expériences de M. Paul Bert sur les Daphnies, petits crustacés presque microscopiques, qu'il avait placés dans un vase obscur où la lumière pénétrait par une fente étroite. Il fait tomber sur cette fente une région quelconque du spectre: aussitôt les petits crustacés, jusqu'alors dispersés au hasard dans toutes les parties du liquide, nagent en foule dans la direction du rayon lumineux ; seulement ils accourent plus vite quand ce sont des rayons jaunes ou rouges que lorsque les rayons sont bleus et surtout violets; enfin ils sont insensibles comme nous aux rayons ultra-violets ou ultra-rouges. — Dans une cuve à glaces parallèles pleine de Dapbnies, M. Paul Bert ayant projeté, à la fois tous les rayons du spectre vit son petit peuple se grouper de préférence dans les régions du spectre qui vont de l'orangé au vert; il y en avait moins dans le rouge, beaucoup moins dans le bleu, très peu dans le violet, plus du tout au delà : il avait composé ainsi une sorte de gamme vivante correspondant à l'intensité décroissante des rayons lumineux.

du jour, par exemple, est bien plus que la satisfaction de Tœil : c'est avec notre être tout entier que nous saluons le premier rayon de lumière.

En outre, les sensations de la vue, qui sont de toutes les plus représentatives, acquièrent une nouvelle profondeur par les associations d'idées sans nombre dont elles sont devenues le centre. Autour d'elles se groupent des fragments entiers de notre existence : elles sont la vie en raccourci. Pour Tétre doué du sens de la vue, le souvenir est une série de tableaux, c'est-à-dire d'images et de couleurs; ces images se tiennent et s'ap[)ellent Tune l'autre. Regardez une rose dans un vase ; aussitôt il vous viendra à l'esprit , comme par une bouffée soudaine, le souvenir indistinct de toutes les sensations, de tous les sentiments liés d'babitude à la vue d'une rose : vous vous représenterez un jardin, des bosquets, une promenade, peut-être une promenade à deux, peut-être une main cueillant la fleur pour vous Tolfrir, peut-être un corsage dont elle pourrait être la parure. Une simple couleur est déjà expressive. Ce n'est pas sans raison que les rhapsodes qui chantaient y Iliade s'habillaient de rouge en souvenir des batailles sanglantes décrites par le poète ; au contraire, ceux qui déclamaient VOdt/ssée portaient des tuniques bleues, couleur plus pacifique, symbole de la mer où erra si longtemps Ulysse. Qui pourrait se représenter, fait observer M. Fechner, Méphistophélès, cet habitant du feu éternel, vêtu d'azur, la couleur du ciel, ou un berger d'idylle drapé dans un manteau rouge? Entre les perceptions de la vue el les pensées, il existe une secrète har-

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