L'AVENIR DES ARTS SELON L'HISTOIRE
musiciens comme Chopin, Schumann, Berlioz, ont exprimé des sentiments propres à notre époque et correspondant à un état du système nerveux dont Ilœndel, Bach ou Haydn auraient eu peine à se faire l'idée. La musique est, comme l'a montré M. Spencer, un développement de "l'accent que la voix prend sous l'influence de la passion; or, ces variations de ton, ces modulations naturelles à la voix humaine peuvent aller se raffinant à mesure que le système nerveux augmentera de délicatesse. Comparez la conversation d'une femme du peuple avec celle d'une personne distinguée, vous verrez combien la voix de la seconde a des modulations plus fines et plus complexes. La mélodie musicale, suivant les variations de l'accent humain, peut se nuancer de plus en plus comme les sentiments mêmes du cœur. Quant à la crainte que les combinaisons des notes de musique ne viennent à s'épuiser, elle n'est guère sérieuse, si on songe aux lois mathématiques des combinaisons ; grâce au rythme et au mouvement, la mélodie peut varier sans cesse; d'autre part, l'harmonie a encore des ressources sans nombre. Le critique anglais lordMount Edgaunbe reprochait autrefois à Rossini ses morceaux d'ensemble à diverses parties, ses chœurs, ses duos remplaçant les longs solos du bon vieux temps; il lui reprochait l'introduction des rôles de basse-taille dans l'opéra, la multiplicité de ses thèmes mélodiques, alors qu'auparavant on se contentait d'un seul thème suivi de variations. Enfin, aux yeux de ce critique d'art plein d'autorité en son temps, la musique de Rossini était beaucoup trop complexe et « inintelligible. » Dieu sait pourtant combien elle
nous paraît aujourd'hui facile à saisir et relativement peu compliquée pour l'harmonie comme pour le rythme ! Dès maintenant, nous ne pouvons plus nous contenter d'une mélodie simple soutenue par un accompagnement simple ; peut-être, dans quelques siècles, nous faudra-t-il un enchevêtrement de mélodies comme on en rencontre dans les symphonies de Beethoven et dans les helles pa-es de Wagner. Quoi qu'il en soit, la musique est hien plutôt en voie d'évolution que de dissolution.
Quant h la poésie, selon le rêve de Strauss elle constituerait, avec la musique, la religion de l'avenir. M. Renan, au contraire, désespère de sa vitalité ; il s'appuie sur ce que Ja poésie grecque est morte, l'épopée morte, la tragédie morte : la science, en inventant la poudre, les canons et les fusils à aiguille, nous a enlevé les Homère et les Virgile de J'avenir. — Peut-être, mais d'autres génies sont nés et peuvent naître, qui n'ont guère de commune mesure avec ceux du passé. Si l'on nous donnait à choisir entre Shakspeare et Virgile, il serait permis d'hésiter. La poésie lyrique a de nos jours remplacé l'épopée; faut-il s'en affliger outre mesure? L'épopée classique ne pouvait vivre sans le merveilleux; le merveilleux se réduit à quelque chose d'impossihle et de faux en soi ; même au point de vue purement esthétique, est-il probable que Tépopée constitue le a genre » suprême de beauté? Si nos canons n'avaient jamais tué qu'elle, ils seraient plus innocents qu'ils ne le sont. Au reste, nous avons eu, même de nos jours et malgré nos canons, des équivalents modernes de l'épopée, comme /a Lé(je?ide des siêc/es. La tragédie grecque avec ses