L'AVEMK DES ARTS SELON L'HISTOIRE
chœurs, avec ses mouvements lyriques mêlés à la trame dramatique a également disparu; mais ce qui a péri, c'est surtout ce qu'il y avait en elle de conventionnel. La tragédie du dix-septième siècle elle-même est déjà d'un autre âge ; les « tirades >> des drames romantiques sont à leur tour usées; mais du continuel dépérissement des formes particulières de la poésie l'historien n'a pas le droit de conclure, avec M. Renan, au dépérissement de la poésie elle-même. M. Taine, de son côté, a beau nous dire que les langues anciennes et méridionales, naturellement colorées, produisaient naturellement « poètes et peintres, » tandis que les langues trop abstraites des modernes réduiront l'artiste à des « études d'archéologie; y> nous répondrons qu'en fait, les plus grands coloristes n'ont pas été les anciens, mais les modernes'. M. Taine lui-même trouve-t-il donc que son propre style, en comparaison de la langue d'ïsocrate, n'est pas assez « haut en couleur, » et que c'est la faute de la langue française? D'ailleurs le style /Zewrz, auquel les langues du Midi semblent plus propres , ne doit pas être confondu avec le style poétique. Le vrai colo- 7 ris ne vient pas des images qui se trouvent déjà toutes faites dans la langue et qui, fanées par Tusage, sont plu- |
1. M. Taine objectera que nos puissants coloristes modernes, comme V. Iluiïo, Balzac ou Delacroix, sont des « visionnaires surmenés. » — Nous répondrons que de tout temps les grands artistes ont été portés à abuser de leur imagination; celle-ci, en vertu de la loi de « balancement organique, » se développe alors d'une manière presque monstrueuse aux dépens des autres facultés: les Isnïe, les Dante étaient aussi des tempéraments mal équilibrés, lis avaient la fièvre et soutiraient. Leur mal ne tenait point à leur langue ni à leur époque, mais à leur ^éuie môme.
L'AVKMR l)K f/AHT ET DE LA POÉSIE.
tôt une gène qu'un secours ; il vient des imai^^es nouvelles et expressives que le poète, avec les mots les plus simples, sait évoquer devant l'esprit de son lecteur. Un langage uniformément imagé altère mémo la pensée au lieu de la faire ressortir; c'est comme un tableau où toutes les couleurs seraient portées à leur plus haut éclat, sans dégradations et sans nuances.
Une dernière objection à l'avenir de l'art a été suggérée par l'histoire : c'est celle qu'on a tirée des faits politiques et économiques dont notre siècle est témoin. Les masses étant appelées à toutes les jouissances de l'art et devenant aujourd'hui les véritables juges du beau, l'art même ne lendra-t-il pas à s'abaisser pour se mettre au niveau de la foule? On ne vulgarise pas le beau. L'art, selon M. Uenan, ne pouvant i ester le partage d'une petite élite aristocratique, ne sera pas. Même doctrine dans M. Schérer. « L'art est condamné, dit aussi M. de Hartmann, à n'être pour l'âge mùr de l'humanité que ce que sont le soir, pour les petits boursiers de Berlin, les farces des ihéàlres de notre capitale, r
Dans les raisonnements de ce genre, on oublie irop que le peuple a eu de tout temps comme de nos jours son art inférieur à lui, ses « farces, » ses contes qui le charmaient à l'égal de certains romans contemporains. Parce que le peuple moderne aime ses théâtres plus ou moins grossiers, ses chansons gauloises, sa musique aux refrains sautillants, ses romans de cour d'assises, on dit que l'art s'abaisse ; au contraire, de la farce au vaudeville, il y a quelque progrès; les paroles et la musique d'opérette sont encore
L'ART ET LA DÉMOCRATIE
de Tesprit « mis en gros sous ; » enfin les romans judiciaires sont le pendant des histoires de brigands qu'on se racontait jadis au coin du feu et qui défrayent encore l'imagination des Napolitains ou des Siciliens. Molière n'eût peut-être pas joué à Pézenas ses pièces les plus raffinées comme /e Misatithrope ; mais n'était-ce pas déjà une belle chose que de voir les habitants de Pézenas écouter Molière? En notre siècle, une sorte de « division du travail » se fait parmi les artistes comme parmi les savants; il y a un art pratique et productif, une science usuelle et terre à terre, qui n'empêchent point le grand art désintéressé ni la haute spéculation scientifique; de même qu'il existe des ingénieurs pour les manufactures de tabac, il y a des dramaturges, des romanciers, des chansonniers qui écrivent pour les yeux et les oreilles populaires. La loi économique de l'offre et de la demande règle la production artistique conmie toutes les autres; seulement les demandes changent suivant le milieu d'où elles partent. D'un groupe du public littéraire à un autre groupe, il y a parfois autant de différence qu'entre un siècle et un autre siècle : chacun d'eux a son art, ses talents, ses réputations ; ces groupes ne peuvent guère plus se passer les uns des autres qu'un grand siècle historique ne peut se passer des périodes de fermentation sourde qui l'ont précédé et oroduit. Loin de blâmer l'existence des arts populaires, on peut s'en réjouir, car c'est précisément ce qui permet à un art plus élevé de se maintenir au-dessus d'eux; le peuple a toujours eu besoin de passer par cei degrés pour arriver plus haut : ce sont les marches du temple.
L'AVE.MIi DE L'AHT HT DE EA POÉSIE.
L'AUT ET LA DIOMOCRATIE
II existe aujourd'hui toute une école d'historiens pessimistes : d'une part, cette école prévoit le triomphe universel de la démocratie comme une chose nécessaire, d'autre part, elle y trouve une cause inévitable de décadence pour l'art et en général pour l'intelligence humaine. Le raisonnement de ces pessimistes peut se formuler ainsi : l'idéal de la démocratie, c'est l'égalité politique et môme économique entre les hommes; cette égalité politique et écononomique tendra à i)roduire une égalité intellectuelle, une élévation des petits esprits compensée par l'abaissement des grands ; cette uîiiverselle médiocrité tuera l'art, qui ne peut vivre que par la supériorité du génie et qui est ainsi, par essence, aristocratique. — Ce raisonnement, assez spécieux, est pourtant plus superficiel qu'on ne le croit; ce que les adversaires de la démocratie devraient prouver en effet, et ce (pi'ils ne prouvent nullement, c'est que l'égalité des droits [)()litiques tende à produire l'égalité des cervaux et des aptitudes. Examinons pourtant la question en détail.
Tout d'abord la démocratie peut-elle détruire les conditions organi(|ucs et physiologiques du génie chez l'artiste? peut-elle réduire le nombre de ses circonvolutions cérébrales ou diminuer le poids de son cerveau? — Celte thèse ne saurait se soutenir sans parti pris . il faudrait alors revenir à l'opinion de ce médecin, ennemi du suffrage universel, qui représentait T x agitation électorale » comme devant s'étendre à l'esprit même des mères de famille, troubler le lait des nourrices et donner des convulsions aux électeurs encore naissants. Le jour où la démocratie produirait chez
le peuple qui en aura fait sa forme de gouvernement une véritable dégénérescence cérébrale, ce peuple disparaîtrait: la lutte pour la vie est, en effet, la loi des peuples; la force la plus puissante dans cette lutte est Tintelligence, et si la démocratie déprime Tintellii^ence, supprime le génie, elle ne saurait triompher dans l'avenir : les peuples qui triom[)heront seront ceux qui auront le génie pour eux, conséquemment l'art. La vérité est que la forme des gouvernements n'a pas d'influence directe sur le cerveau do l'artiste. En aurait-elle d'une manière indirecte? L'œuvre d'art a-t-elle besoin pour naître de certaines conditions civiles et politiques que la démocratie ne pourrait lui fournir ? Tel est le second point que nous devons examiner. L'iirtiste demande avant tout, pour travailler et produire, la liberté : il l'a sous un gouvernement démocratique, il ne l'a pas toujours ailleurs, et le despotisme de l'Etat ou les entraves des castes ont certainement privé l'humanité d'une partie de ses grands hommes. — L'artiste a besoin aussi d'une demi-indépendance par rapport aux nécessités de la vie; en d'autres termes, il lui faut ce morceau de pain quotidien que Berlioz allait manger, en l'assaisonnant de raisins secs, au pied de la statue de Henri IV: l'artiste pourra d'autant mieux rencontrer ce pain de chaque jour, que les conditions sociales seront moins inégales et que tout travailleur pourra compter sur un salaire. Sans doute, il n'aura point à espérer la modique pension donnée et retirée à Corneille par une main royale, ni l'aumône de lOO francs accordée ta Camoëns par Sébastien; mais aussi il n'aura point à faire l'office de courtisan, ce
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L'AVKNin DE I/ART ET DE LA POESIE.
qui est après tout im métier aussi absorbant que bien d'autres, et moins digne ; dùt-il donner des leçons comme Chopin, être professeur d'histoire comme Schiller, avocat comme Uhland, décorateur de navires comme Puget ou autrefois Prologène, agent d'affaires comme Cervantes, il ne vivra pas plus difficilement qu'il n'a jamais vécu jusqu'ici ; il aura même à l'avenir plus de chances d'acquérir quelque aisance et de se faire quelque part un nid pour dévider à l'aise, comme le ver à soie, le fd léger et brillant de ses fantaisies. — Ce n'est pas tout : il faut à l'artiste une [)art de louange, des amis et des admirateurs ; il en a quelquefois manqué : en manriuera-l-il davantage désormais? Jusqu'à présentée génie, (juand il existe, ne semble guère à plaindre en ce temps de démocratie ; il Test moins qu'en aucun autre. 11 est encore plus certain de trouver quelques échos dans tout un peuple que dans une petite société choisie, mais asservie à l'étiquette, facile à l'épouvante, et où d'ailleurs on se serre trop pour lui faire place. Nous ne rappellerons pas riiisloire de Corneille portant son Po/ye^/c/e k rhôtel de Randjouillet, de Molière, de tant de grands hommes que le peuple découvrit de prime abord. Une aristocratie, même purement intellectuelle, une société d'élite, une académie est bien souvent [)ortée vers la réaction ; en supposant qu'elle compte les esprits les plu? capables de comprendre l'art au point précis où il est arrivé à leur époque, elle ne compte pas toujours ceux qui peuvent le mieux comprendre lart du lendemain. Au lieu de se plier au goût plus ou moins altéré d'une époque, le génie entreprend de le réformer; or, le goût d'une époque est sou-
L'ART ET LA DEMOCRATIE
vent plus facile à réformer (Corneille en a été encore un exemple) que celui d'une académie.
De tout temps le génie a été plus ou moins incompris; il n'en peut être autrement, puisque la nature même du génie est de se trouver en avant sur la moyenne des intelligences. Pour rencontrer un accueil plus sûr, il lui faudrait attendre la montée de la marée humaine, comme lo pêcheur qui aborde au rivage attend, assis sur l'avant de sa barque, la vague qui doit le porter jusque sur le sable, se laisse soulever par elle et d'un bond saute gaiement à terre ; mais le génie est toujours pressé : en plein océan, il crie : « Terre ! » et s'élance pour aborder ; s'il arrive vivant, c'est une grande chance. Que lui importe? il arrivera toujours ; au besoin il suscitera lui-même le flot qui doit l'apporter mort ou vif. Il faut le reconnaître, les génies et même les talents ont eu le plus souvent trop d'ennemis pour ne pas avoir, par compensation, un petit cercle d'admirateurs enthousiastes. De plus, si on trouve peu d'exemples de génies parfaitement compris de leurs contemporains, on en trouve moins encore de génies méconnus par l'avenir. Les fureteurs d'archives n'ont découvert jusqu'à présent les traces d'aucun génie de premier ordre qui serait passé inaperçu de tous. Le plus grand danger autrefois pour l'artiste ou pour le penseur, c'était de voir son œuvre anéantie par le feu sur place de Grève, privée ainsi de l'avenir, damnée pour ainsi dire à jamais. Rien de tel n'étant à craindre aujourd'hui, l'artiste peut faire bon marché de tout le reste. Le plus grand danger qu'il puiaee courir, c'est l'obscurité, c'est de se débattre dans
no L'AVEMR DE L'AUT ET DK I.A POÉSIE.
l'indilTérence ; mais, f)our les talents bien trempés et qui sont sûrs d'eux, l'insuccès même est un excitant.
Sans doute le génie poétique et artistique ne pourra jamais éclater aux yeux avec la violence de certains génies scientifiques. Un marbre scul|)té avec un art infini ne peut faire tout de suite autant de bruit dans le monde qu'une nouvelle locomotive apparaissant toute haletante sur les rails ou une nouvelle forme de steamer beuglant dans la tempête. Les découvertes du poète ou de l'artiste sont toujours plus discrètes; elles se sentent par le dedans plutôt qu'elles ne se tourchent du doigt. Cependant elles finissent toujours, comme disait Pascal, par éclater .< aux esprits. » On nous représente la démocratie comme essentiellement «jalouse du génie; » cette jalousie semble aussi platoni(iue que l'a été bien souvent l'amour des gouvernements aristocrati(pies. Distinguons du reste entre l.s génies politiques et les génies de l'art : qui donc, panni \vs démocrates les plus exaltés, a jamais eu [)eur de M. Gounod par exemple :> Qui a jamais voulu rabaisser le mérite littéraire de M. Renan? Si les démocrates ont hésité à faire de M. Renan un sénateur, ils ont peut-être eu tort; mais il faut bien convenir qu'ils avaient leurs raisons ; nul ne sait d'ailleurs si M. Renan eût été un bon politique, et lui-même, ce grand douteur, en douterait sans doute tout le premier. Quant au> génies proprement politiques, on s'est toujours défié d'eux, sous tous les régimes. Si la monarchie a eu ses Richelieu et ses Bismarck portés au premier rang, elle a eu aussi ses Turgot honteusement chassés. La démocratie moderne a su elle-même se servir, après tout, des hommes qu'elle a
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rencontrés sur son chemin, des Washington, des Lincoln et des Thiers.
Reste un dernier argument, tiré des conditions morales que l'art a besoin de rencontrer pour éclore. L'art, nous dit- on, ne peut s'accommoder de cet amour du lucre qui nous envahit aujourd'hui ; l'art est le contraire de I' «américanisme;» or c'est l'américanisme qui l'emportera : l'industrie tuera l'art. — Cette opposition à outrance qu'on établit entre les préoccupations trop pratiques de la vie et le désintéressement de l'art renferme une part de vérité. L' « américanisme, » cette science toute terre à terre, tout industrielle et mercantile, n'est pas seulement l'adversaire de l'art, mais aussi de la vraie science : dans la science, malgré l'importance croissante des applications pratiques, les spéculations théoriques et désintéressées sont toujours le premier moteur, le ressort de tout progrès. Aussi l'américanisme finirail-il par faire oublier non seulement l'art, mais la science : c'est donc l'ennemi commun. Il se détruirait d'ailleurs lui-même si jamais il triomphait complètement chez un peuple, parce qu'il se transformerait rapidement en routine, abaisserait l'intelligence et entraînerait la perte de la nation qui l'aurait favorisé à l'excès. Nous devons donc lutter contre les tendances trop exclusivement utilitaires que peut prendre à certains moments l'esprit national, lutter contre l'enseignement trop « primaire » ou « spécial, » cette forme mitigée de l'ignorance, maintenir enfin tout ensemble dans l'éducation la part de la science pure et de Tart, deux choses trop élevées pour se contredire. Quant à croire que
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V « américanisme » tient à une forme particulière de gouvernement ou à une marche générale de la civilisation» c'est là une thèse vraiment inadmissible . i! tient simplement au caractère des peuples et s'est rencontré de tous temps dans l'histoire. Gomme certains individus ne voient d'autre idéal dans la vie que le bien-être, certains peuples n'ont eu d'autre but que l'industrie et le commerce : tels les Tyriens et les Carthaginois. D'autres ont trouvé moyen de concilier le souci des intérêts matériels avec toutes les recherches de l'intelligence : ainsi les Grecs, ce peuple de marchands et de poètes, ont excellé dans tous les aris pratiques non moins que dans le grand art. De nos jours les Anglais ont à la fois créé l'industrie moderne et suscité, avec Shakspeare et Byron, la poésie moderne. Si les Américains n'ont pas eu jusqu'à présent de poète de premier ordre, il faut s'en prendre à eux, non à l'esprit démocratique qu'ils sont censés représenter. L'empire du Brésil est-il sous ce rapport plui- avancé que la répubhque des Etats-Unis? D'ailleurs il est impossible déjuger les peuples dont l'existence nationale date d'un siècle et qui sont pour ainsi dire en voie de formation, sortes de nébuleuses humaines- Ceux dont l'histoire est aujourd'hui achevée, et chez qui le développement excessif des goûts mercantiles semble avoir tué le grand art, doivent être plaints sans doute, mais rien ne peut faire prévoir qu'ils aient marqué d'avance la direction sans issue où s'engagerait l'humanité : parmi les nations comme parmi les individus il est des destinées incomplètes et avortées; d'autres peuples au contraire pressentent l'avenir; ils portent à leur
L'ART ET LA DÉMOCRATIE
front, comme certaines tribus de l'Afrique, une étoile qu'ils y ont eux-mêmes incrustée. On peut l'affirmer en toute certitude, un grand peuple est plus que jamais aujourd'hui incapable de se passer de la science, qui est une condition de vie dans la sélection nationale; d'autre part la science ne peut se passer delà théorie pure, et enfin, partout où il y aura de la science pour la science, aucune considération morale ou historique ne peut faire prévoir que l'art pour l'art ne puisse apparaître.
En somme, l'histoire nous montre bien que l'art varie et "^ que ses variations correspondent à celles des mœurs, de \y l'état social, des langues et même des formes politiques; mais elle est loin de prouver que ces variations impliquent nécessairement une décadence actuelle ou future. Allons plus loin. Quel est le signe caractéristique du progrès pour un être sentant? C'est de pouvoir, lorsqu'il est arrivé à un état supérieur, éprouver des sensations et des émotions nouvelles, sans cesser d'être encore accessible à ce quel contenaient de grand ou de beau ses précédentes émotions. Or, c'est ce qui arrive à Thomme moderne pour les émotions de l'art. Tout en goûtant l'art propre à notre époque et à notre milieu, nous restons capables d'admirer les idées et les œuvres d'un autre âge. Nous pouvons avoir des préférences pour Alfred de Musset ou pour Victor Hugo, pour Beethoven, Chopin ou Berlioz; nous sommes peut-être plus attirés par eux, ils nous racontent « notre propre rêve, » comme disaient les anciens; n'importe : nous pouvons
comprendre aussi Racine, même Boileau, nous admirons
t.'AVEMR DK L'ART ET DE LA POÉSIE.
Haydn; il est douteux que Boileau et Haydn eussent compris Victor Hugo et Berlioz. Notre sensibilité esthétique ne s'émousse donc point nécessairement par certains côtés en s'affinant par d'autres : elle devient seulement plus complexe. Cela tient à ce que notre intelligence même s'élargit : « Comme poète, disait Goethe, je suis polythéiste; comme naturaliste, je suis panthéiste ; comme être moral, déiste; et j'ai besoin, pour exprimer mon sentiment, de toutes ces formes. » Progrès, ici, n'est pas destruction. Chaque art, dans un milieu nouveau, ne peut plus revivre comme il a vécu, mais il ne meurt pas pour cela. Les grandes œuvres d'art s'élèvent les unes à côté des autres, comme de hautes cimes, sans jamais pouvoir écraser et recouvrir celles qui se sont dressées les premières.
CITAPITRJ'] 11 [
L'ANTAGOXLSME DE L^ART ET DE L'iNDUSTRIE MODERX]
Suivant quelques esthéticiens, tels que MM. Ruskin et Sully Prudhomme, l'industrie humaine deviendra de plus eu plus incompatible avec l'art. Les machines inventées aujourd'hui offrent beaucoup moins de prise à l'imagination que celles d'autrefois ; les machines de demain en offriront moins encore : c'est que, suivant M. Sully Prudhomme, les premières machines grossières inventées par l'esprit humain étaient bien plus « représentatives de leurs moteurs ; » un mouhn à vent, par exemple, éveille aussitôt l'idée du vent qui doit le mettre en branle, un bateau à voiles de même. Au contraire, la vapeur, l'électricité sont des moteurs mystérieux dissimulés à l'intérieur de nos machines. Peut-être même viendra-t-il un jour où la force de la vapeur sera bien plus despotiquement gouvernée par le mécanicien, grâce à l'invention de quelque nouveau combustible moins volumineux et d'un métal plus résistant ; « alors la machine à vapeur se dépouillera de son énorme appareil extérieur pour se réduire à une forme de petites
proportions, très éloignée de représenter la puissance de son moteur. » M. Sully Prudhomme en conclut que nos machines à vapeur actuelles l'emportent autant, au point de vue esthétique, sur les n^achines de l'avenir que les « mai^nifiaues vaisseaux à voiles d'autrefois » l'emportent
sur (( nos laids bateaux à vapeur. »
Ces considérations très ingénieuses renferment les conclusions les plus précipitées. Ce qui est esthétique dans une machine, ce qui frappe notre imagination, ce n'est guère la façon dont elle représente telle ou telle force de la nature. Nous songeons beaucoup moins qu'on ne pense à l'impulsion du veiit, en voyant au loin errer sur la mer la voile blanche et légère d'un bateau; le mouvement du bateau sera même d'autant [)lu5 gracieux qu'il aura l'air dIus spontané, qu'il ressemblera mieux au battement d'ailes d'un oiseau, au glissement d'un goéland à la surface des flots. Ce n'est en aucune façon la représentation du vent que nous admirons dans le bateau à voiles, c'est surtout l'apparence delà vie sous sa forme la plus charmante, sous sa forme ailée. De même, un moulin à vent n'est beau qu'en mouvement et dans l'apparence de la vie : au repos et vu de près, c'est une assez laide machine. Un arc qui se détend pour lancer une flèche ne manque pas de grâce : pourquoi? est-ce parce qu'il représente à nos yeux une force de la nature, l'élasticité? non, mais parce que son mouvement, qui est le germe du mouvement réflexe, semble un si^ne et un commencement de vie. Moins une machine est représentative de la force extérieure qui la fait mouvoir, plus elle a de valeur esthétique. La machine qui ressemblera le
L'AUT ET L'LNDl STIUE MODERNE.
mieux à un être vivant sera la plus belle. Aussi la question de savoir si les progrès de l'industrie sont antiesthetiques nous paraît se ramener à celle-ci : les machines les plus parfaites construites par l'industrie se ra})prochent-elles ou s'éloignent-elles du type des êtres vivants?
A cette question la réponse ne paraît pas douteuse : l'industrie, qui cherche à éviter toujours davantage les frottements et les dépenses inutiles de la force, cherche par cela même à produire la continuité et l'aisance dans les mouvements de ses machines, c'est-à-dire à les rapprociier du type dos êtres vivants. Plus nous irons, plus nos mé-^anismes paraîtront vivre d'une vie propre et bien coordonnée; plus le battement de nos balanciers se régularisera pour mieux ressembler à celui des cœurs ; plus la vapeur, l'eau ou l'air circuleront sans soubresaut dans les grandes artères de fer ; plus les mouvements visibles des bras d'acier prendront l'apparence de la spontanéité et de la facilité. En somme l'idéal de l'industrie, étant l'économie de la force, est bien la vie; car c'est dans la vie que la force est le plus épargnée, c'est là le foyer qui produit le plus en dépensant le moins ; or la vie est l'idéal même de l'art.
S'ensuit-il que, dès maintenant, toutes les machines do l'industrie humaine offrent des types de beauté que puissent reproduire la peinture ou la sculpture? Non, les œuvres actuelles de l'industrie paraissent vivre, mais à la façon des monstres. Leurs figures mêmes rappellent parfois les premières ébauches tentées par l'imagination de la nature, les mammouths et les plésiosaures. La principale
I/A VENIR DE L'AHT ET DE LA POKSIE
beauté de nos machines est lapparence de la vie, et cette beauté ne peut guère être saisie que si elles sont en mouvement ; or précisément la reproduction du mouvement échappe à nos arts représentatifs : ceux-ci doivent donc renoncer à peindre tous les mécanismes qui n'ont pas, en plus de la beauté du mouvement, une sorte de beauté plastique. Mais un grand nombre des machines de l'industrie possèdent déjà au plus haut degré une beauté poétique, parfois une véritable sublimité, qui tient précisément à ce que leur reproche M. Sully Prudhomme, à ce que les puissances prodigieuses dont elles disposent sont condensées, cachées en leur sein, et se révèlent tout à coup par un apparent miracle. Les forces mécanirpies de la nature sont si bien transformées en elles que, lorsqu'elles arrivent au point d'application, elles y aboutissent méconnaissables et éclatent à nos yeux comme une création nouvelle. Une sorte de surnaturel domine ainsi toute notre industrie et en fait la poésie; cette apparence ne peut qu'augmenter avec le temps et le progrès des mécanismes : la locomotive grossière qu'un ingénieur anglais avait munie de béquilles pour la [)ousser en avant était grotesque, précisément parce qu'on assistait à chacun de ses efforts et à chaque transmission de la force. L'imperfection mécanique d'une machine est par elle-même une imperfection esthétique. 11 ne faut pas voir les ficelles des polichinelles. En somme une locomotive d'aujourd'hui courant sur les rails de fer qu'elle lait trembler, puissante comme la volonté humaine, hardie et légère comme l'espérance, vaut bien les premières ébauches des locomotives routières; elle vaut môme.
L'ART ET L'INDUSTRIE iMODERNE.
quoi qu'on en dise, une charrette qu'un cheval s'essouffle à traîner.
Ce qu'il y a de peu esthétique dans les chemins de fer,
concédons-le vite, ce sont les travaux de la voie, non pas les grandes constructions (comme les viaducs, comme la gueule sombre des tunnels), mais l'uniforme ligne des remblais grisâtres. L'esthéticien anglais Ruskin a voué une véritable haine aux railways; le poète Tennyson lui a répondu que l'art peut, comme la nature, recouvrir de ses fleurs les voies même et les talus des chemins de fer. La véritable réponse à faire, c'est que les railways sont un mal nécessaire qui tient plutôt à la nature de l'espace qu'à la faute de l'industrie : la plus belle statue a encore besoin d'un socle, et il faut tendre la toile d'un Raphaël sur un prosaïque châssis. Les railways du mont Cenis ou du Saint- Gothard ont pour compensation la Suisse et l'Italie mises à proximité de Paris ou de Londres. iM. Ruskin lui-même connaîtrait-il aussi bien Venise, Rome ou les Alpes, sans ces chemins de fer qu'il maudit en les pratiquant, et qui sont une des conditions du progrès esthétique chez l'homme? Peut-être un jour les moyens do locomotion deviendront-ils en eux-mêmes poétiques, si le problème de la direction des ballons est enfin résolu et si l'homme peut changer de lieu comme l'oiseau, en planant. Ce que nous disons de la beauté des locomotives ou des ballons peut s'appliquer à une foule d'autres œuvres de l'industrie. M. Sully Prudhomme fait cette remarque, que « nos armes à feu, beaucoup plus efficaces que celles de nos ancêtres, n'ontpas un aspect plus terrible. » 11 oubhe que la
L'AVKMH DE LAllT ET DE LA POÉSIE.