CHAPITRE V
DE L'ANTAGONISME ENTRE l' ESPRIT SCIENTIFIQUE ET l'INSTINcT spontané DU GÉNIE
L'art n'a pas seulement besoin que la science laisse h l'imagination poétique son légitime domaine, celui de l'idéal, du mystère et même du rêve; l'art ne peut réaliser au dehors ses conceptions sans le génie, qui n'est autre chose qu'un instinct créateur. Quoi qu'en pensent nos « parnassiens » modernes, le calcul, la patience, la méthode, la bonne volonté sont impuissants à produire une grande œuvre : dans la morale, la bonne volonté est tout, a dit Schopenhauer , dans l'art et surtout dans la poésie, elle n'est rien. Le raisonnement même, en tant qu'il précède la conception de l'œuvre, semble un signe de médiocrité : c'est l'opposé du génie. Schiller écrivait avec profondeur, dans une lettre à Gœthe : « Chez moi, le sentiment commence par n'avoir pas d'objet déterminé et précis. Toui d'abord, mon âme est remphe par une sorte de disposition musicale; l'idée poéiique ne vient qu'ensuite. » L'artiste est hanté par un véritable instinct de production; il n'est pas absolument libre ni conscient ; il ne sait ce qu'il a voulu
faire qu'une fois l'œuvre accomplie. Un naturaliste le comparerait à Tabeille ou à l'oiseau construisant des édifices merveilleux dont ils ignorent encore Tusage futur; au contraire, beaucoup de nos poètes contemporains ont « des rapports trop exacts avec un menuisier » qui ajuste de propos délibéré les pièces d'un meuble. Maintenant, cet instinct spontané, qui semble seul constituer le vrai génie, ne subira-t-il pas de graves altérations lorsque l'homme, sous l'influence de la science, sera devenu un être de plus en plus réfléchi? Que d'instincts ont ainsi disparu! Les hommes préhistoriques, selon M. Bagehot, devaient avoir des sentiments et des impulsions que les sauvages actuel? n'ont pas; certains restes d'instincts qui les aidaient dans la lutte pour l'existence se sont effacés à mesure que la raison est venue. Des faits journaliers nous montrent encore cette influence destructive de la raison sur l'instinct. On connaît ces curieux enfants mathématiciens, ces prodiges en arithmétique qui, par une faculté innée, jouent de mémoire avec les sommes les plus effrayantes ; eh bien, ils perdent toujours quelque chose de cette faculté, et même ils la perdent entièrement, si on leur apprend à compter par règles comme les autres hommes. Un nouveau problème se pose donc : faut-il raisonner par analogie de l'instinct au génie poétique et affirmer avec M. Renan que Tart, ce produit spontané des premiers âges de l'espèce humaine, tombera peu à peu, comme tout le rest«, a de la catégorie de l'instinct dans la catégorie de la réflexion, » deviendra une affaire de méthode, de calcul, de science en un mot, et s'effacera, s'évanouira
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par degrés, comme se sont déjà évanouis tant d'instincts primitifs?
L'objection est fort spécieuse; mais nous croyons au'ime loi fixe règle )'?s rapports de la raison et de l'instinct, et nous allons chercher si cette loi menace Thumanité de voir disnaraître peu à peu le génie. L'instinct a pour but de satisfaire un besoin de l'être plus ou moins déterminé; si la raison peut satisfaire ce besoin avec une moindre dépense de force nerveuse et de volonté, elle se substituera nécessairement à l'instinct en vertu du •' principe d'économie » qui régit la nature ; mais la raison ne détruit jamais un instinct que dcms la mesure où il implique travail et peine et où elle peut le remplacer avec avantage^. Maintenant la science et le raisonnement, dans l'art, peuvent-ils avec avantage .emplacer Tinstinct et le génie? Peuvent-ils accomplir la même œuvre avec moins de dépense? Non. Pour cela, il faudrait que l'art eût, comme le calcul, un objet parfaitement
1. Par exemple les enfants mathématiciens dont parle Bagehot avaient besoin d'une certaine tension nerveuse pour compter sans méthode et d'après des procédés empiriques : leur donner une fnéthode, c'était épargner de la fatigue à leurs cellules cérébrales, et cela, remanjuons-le bien, sans rien clianger au résultat obtenu; dans ce cas, l'instinct, dislancé par le raisonnement, devait évidemment disparaître; c'est ainsi que l'ouvrier disparaît devant les macbines qui travaillent à sa place. Non seulement la science remplace ainsi l'inslinct, mais une science supérieure peut aussi se substituer très facilement à une science inférieure : tel problème, (lu'un algébriste résoudra en un instant, exigerait plus de tension intellectuelle pour être résolu par l'aritlimétique ; aussi préférerat-on l'algèbre. Si r.il;j[èbre n'ini[»liquait pas la connaissance et l'emploi de l'arilbmétique, cette dernière pourrait s'oublier : ainsi s'efface l'instinct, cette sorte de science ru<limenlaire accumulée parles générations, lorsque la raison, cet instinct supérieur, peut, sans le même effort, remplir exactement la même fonction.
déterminé auquel on put arriver par une voie régulière et méthodique. Si, par exemple, le beau était réalisé quelque part, ou si seulement c'était un idéal à jamais immobile, la science pourrait finir par fixer les règles exactes au moyen desquelles on reproduirait le type éternel de beauté : l'artiste serait alors réduit au rôle de Tartisan travaillant, avec plus ou moins d'adresse de main, selon un modèle donné ; la part de l'instinct et de la spontanéité serait bornée à l'exécution. Par malheur ou par bonheur, l'invention reste toujours dans l'art la chose essentielle. L'art se distingue de la science par un trait de première importance et qu'on a trop négligé de marquer : c'est qu'il a besoin de découvrir son objet même, le beau, au lieu d'avoir simplement à analyser, à décomposer cet objet par le raisonnement. De ce qu'une œuvre donnée est belle, par exemple une tragédie de Racine, on ne peut jamais conclure qu'une autre œuvre, construite d'après une méthode analogue, sera belle, par exemple une tragédie de Voltaire : la première œuvre, précisément parce qu'elle a réalisé certaines beautés, a permis d'en entrevoir d'autres par delà; elle a changé les conditions mêmes de la beauté. L'art ne pourra donc jamais devenir une affaire de pure science, parce qu'il est une sorte de création et que savoir n'est pas créer. L'instinct du poète ne pourra jamais être remplacé par la raison, comme l'instinct des jeunes mathématiciens dont nous parlions tout à riicnre : ici les rôles de l'instinct et de la raison sont trop divers, ils ne sauraient s'échanger.
La science même ne peut se passer du génie. Il y a quelque chose d'instinctif et d'inconscient dans la marche
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de l'esprit toutes les fois que son objet n'est pas déterminé d'avance ; or la science, en sa partie la plus haute, ne vit, comme l'art même, que par la découverte incessante. C'est la même faculté qui fit deviner à Newton les lois des astres et à Shakspeare les lois psychologiques qui régissent le caractère d'un Hamlet ou d'un Othello. Comme le poète, le savant a besoin sans cesse de se mettre par la pensée à la place de la nature et, pour apprendre comment elle fait, de se représenter comment elle pourrait faire si on changeait les conditions de son action ;. l'^rt dt^ l'un et de l'autre, c'est de placer les êtres de U antuiv dans des circonstances nouvelles, comme des personnages agissants, et ainsi, autant qu'il est possible, l\o. renouveler la nature, de la créer une seconde fois. L'hypothèse est une sorte de roman sublime, c'est le poème du savant. Kepler, Pascal, Newton, comme le remarque M. ïyndall, avaient des tempéraments de poètes, presque de visionnaires. Faraday comparait ses intuitions de la vérité scientifique à des « illuminations intérieures, » à des sortes d'extases qui le soulevaient audessus de lui-même. Un jour, après de longues réflexions sur la force et la matière, il aperçut tout d'un coup, dans une vision poétique, le monde entier « traversé par des lignes de forces » dont le tremblement sans fin produit la lumière et la chaleur à travers « l'immensité. » Cette vision instinctive fut la première origine de sa théorie sur l'identité de la force et de la matière. La science, en face de l'inconnu, se comporte donc à beaucoup d'égards comme la poésie et réclame le même instinct créateur. Pour la faire avancer, il faut une puissance d'intelligence intuitive amassée par
L'AVENIR DE I/AHT KT DE LA POÉSIE
plusieurs générations; il faut cette « vue intérieure » dont parle Garlyle, insight, qui pressent le vrai ou le beau avant d'en avoir la parfaite connaissance. Entendu de cette manière, l'instinct du génie n'est plus que la raison en sou principe le plus [)rofond et se retrouve à la source de la science même. Ce n'est donc pas le progrès de la raison et de l'intelligence qui peut le faire disparaître.
En fait, le dix-neuvième siècle est le siècle savant par excellence; cependant ni Laplace, ni Darwin, ni Geoffroy Saint-llilaire, ni Helmholt, n'ont entravé le développement de Byron, de Lamartine, de Victor Hugo ou de Musset. M. Taine, partisan trop excessif de la théorie des milieux, a consacré presque tout son livre de la Philosophie de l'art à analyser les conditions dans lesquelles l'œuvre des Raphaël et des Rubens a pu se produire ; mais la plus essentielle de ces conditions, après tout, c'était le génie, et le génie peut se retrouver dans les temps et les lieux les plus divers. Pourquoi la Hollande, ce pays assez grossier, où le corps trop nourri disparaît sous de lourds vêtements, où tous les goûts semblent si peu esthétiques, et qui est à l'antipode de la Grèce ou même de l'Italie, pourquoi la Hollande a-t-elle été si féconde en grands peintres? pourquoi, dans l'ancien duché de Bourgogne, est-ce la Flandre seule qui prit le goût de la peinture, alors que la prospérité commerciale, les fêtes et les pompes étaient les mêmes dans une bonne partie du duché? Pourquoi l'Espagne, cette nation à la tête étroite et dure, a-t-elle aussi ses grands peintres, et parmi eux un Murillo, — un mystique, à qui les nudités semblent avoir fait peur? —
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Tous ces problèmes sont insolubles si on ne fait pas la part du génie, qui « souffle où il veut » et peut-être un jour soufflera de nouveau sur nous. M. Taine explique fort h'xGW comment, le génie une fois donné, la peinture italienne ou flamande a été ce qu'elle a été; mais il ne nous dit pas et ne peut nous dire pourquoi elle a ete : ce n'est plus là une question de milieux, mais d'innéité, de penchants héréditaires, créés et développés par une série de causes trop complexes pour être analysées scientifiquement. Ces causes inconnues qui ont agi à un moment donné sur un peuple, puis, plus spécialement sur des individus privilégiés, rien ne peut nous faire prévoir qu'elles cesseront d'agir sur un autre peuple, à d'autres époques, et qu'on ne verra plus, par exemple, de Rubens ni de Yélasquez. De plus, quand les génies naissent, ils sont spécialisés d'avance : ils obéissent à une loi intime qui détermine leur direction*. Aurait-on pu empêcher un Mozart, un Haydn, un Rossini même, d'entendre, dès l'âge de dix ou douze ans, ses voix intérieures, de chanter comme l'oiseau et de composer d'instinct sonates ou opéras? La science n'empêchera jamais le vrai génie de s'ouvrir lui-même une voie, comme les destins, et de trouver sa forme propre : fata viam ifivefiient.
\. S'ils veulent désobéir à cette loi, ils soiiliïent; l'artiste infi- (IMo à la vocation de son génie ne larde pas à y être ramené jar niit' sorte de remords esthétique analoj:ue au remords moral. (V. notre EsqvUfic d'une morale sans obligation ni sanction, ï. IIL)