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L'ESPRIT SCIENUFIQUE ET LE SENTIMENT

n a pas fait lui-même, la loi de cette évolution et ses conséquences pour l'art. En premier lieu, tous les sentiments, spontanés d'abord et irréfléchis, qui entraînaient l'homme primitif comme par une action des nerfs purement réflexe, deviennent par degrés plus conscients et plus réfléchis, M. Renan et M. de Hartmann ont eux-mêmes fait voir comment la conscience tend de nos jours à pénétrer tout de sa lumière. En second Heu, les sentiments ont un objet plus général et plus abstrait; ils n'ont pas besoin, pour être excités, d'objets extérieurs présents et tangibles; ils peuvent s'apphquer non seulement à des êtres réels, mais à de pures idées, à de simples possibihtés, à des formes, à des lois; par exemple un peuple entier peut se passionner pour une idée, pour une doctrine philosophique ou politique, pour un système social, à plus forte raison pour un poème, un drame, un roman où la doctrine sera mise en action. Plus nous allons, plus le sentiment, qui n'était d'abord qu'une sorte d'extension de l'action réflexe, devient le prolongement nécessaire de toute pensée forte ; il tend à se fondre avec la pensée, il est la pensée même, vue sous un autre aspect. Notre sensibilité s mtellectualise et ne reste étrangère à aucun progrès notable de la science, car toute haute découverte scientifi(iue a des conséquence! philosophiques et finalement morales.

Analysons les sentiments les plus importants, ceux qui se rapportent à la nature, à la divinité, à l'homme : nous verrons quel changement ils ont subi et combien à notre époque ils sont devenus plus rationnels ou plus philosophiques, sans pour cela perdre de leur force et de leur

poésie. Le sentiment de la nature, qui semblerait au premier abord devoir rester invariable, n'est pourtant plus aujourd'hui le même que dans l'antiquité. Comparez Homère, Lucrèce même ou Virgile avec Shakspeare, Milton, Byron, Shelley, Gœthe, Schiller, Lamartine ou Hugo'. Comment la vue du ciel étoile, par exemple, produirait-elle la même impression morale sur un moderne que sur un ancien, quand le moderne se représente l'immensité là où l'ancien ne mettait qu'une ou plusieurs sphères de cristal, limitées par des murailles flamboyantes : flammantia mœnia miaidi? Les plantes, les insectes, les oiseaux, tous ces êtres dont l'organisation et la vie, presque inconimes des anciens, nous ont été révélées dans leurs merveilleux détails, ont pris aux yeux du poète moderne la même importance qu'aux yeux du savant : l'univers s'est peuplé pour ainsi dire, non de dieux ou d'entités, mais d'êtres réels pullulant dans ses profondeurs. Cliaque

1. Reinaniuons que la nature préoccupait les anciens surtout dans son rapport avec riioniine ; ils décrivaient peu pour décrire. Dans VUinde, disent les esthéticiens iuifriais Ruskiu et Grant Allen, lorsqu'un endroit est mentionné avec une allusion au paysage, c'est généralement parce que cet endroit est « fertile, » « producteur de chevaux » ou « riche en blés. » Les paysages jouent un rôle secondaire dans la poésie grecque et latine, comme dans celle du dix-septième siècle. Ils ressemblent, selon la renKirijuc de M. Shairp {0)1 puetic interprctaiion of naifire)^ à ces fonds de t.ibleaux qu'on trouve chez les Pérugin et les Léonard, à ces campagnes bleues et fuyantes qui servent surtout à faire ressortir la liguie rosée d'un jeune homme ou d'une vierge. La nature était pour les anciens un cadre, et le sentiment de la nature avait presque toujours besoin, pour s'éveiller en eux, de se mélanger à quelque chose d'humain. L'homme a acquis de nos jours et continuera sans doute d'acquérir un sentiment plus désintéressé de la nature.

EVOLUTION DES SKNTIMEMS HUMAINS

goutte d'eau, chaque souffle d'air est chargé de vies invisibles; la nature qu'Orphée avait cru voir s'ébranler sur son passage, nous la sentons tous aujourd'hui palpiter émue sous nos pas, et l'antique légende devient une vérité scientifique: le roc vit, la forêt vit, des voix s'en échapi)ent; « J'entends ce que crut entendre Orphée, » s'écrie V. Hugo. Pour la poésie moderne comme pour la science, les êtres les plus infimes acquièrent de rimpoitance. V. Hugo s'arrête devant une marguerite des champs pour voir le symbole d'un monde dans sa corolle disposée en rayons autour d'un centre; il pousse même à l'excès le culte de la vie inférieure : il chante le crapaud, le crabe, la chouette, la chauve-souris; ses vers, quelle qu'en soit la valeur intrinsèque, marquent toujours une importante évolution dans les sentiments modernes. Michelet, E. Quinet dans la Création, ont fait en prose de véritables épopées de la nature. Nous connaissons et nous connaîtrons de plus en plus les mœurs, les amours, l'histoire mêlée à la nôtre de tous les êtres qui nous entourent, et l'homme ne pourra plus se considérer à part de cette sorte d'humanité inférieure qui l'enveloppe.

Le sentiment du divin, lui aussi, a subi des changements si considérables qu'il est inutile d'insister à cet égard: quelle évolution depuis Homère jusqu'au christianisme! H y en a une non moins sensible du dix-septième siècle à nos jours, des vers de Racine père et fils sur le « Dieu caché » dont le monde révèle « la gloire » à la prière qui termine V Espoir en Dieu, ou — pour parler des contemporains — aux doutes de M. Sully Prudiiomme,aux « anathèmes»

L'AVENIR DE L ART ET OE La POESIE.

souvent déclamatoires de M . Leconte de Lisle ou de madame Ackermann. — Quant aux grands sentiments qui se rapportent à l'homme, on n'y trouve pas moins marquée l'influence croissante de l'intelligence sur la sensibilité. Ceux qui ont [)our objet la cité, la patrie, les corps sociaux, sont, de l'aveu de tous, devenus moins étroits et moins exclusifs: la patrie, aux yeux du penseur moderne, est la partie d'un tout, l'humanité. L'amour exclusif et même farouche de la patrie, si puissamment exprimé par Corneille dans Horace, fait presque défaut dans les drames et les romans de Victor Hugo, ou bien il se fond alors avec l'amour de la multitude humaine. Plus d'un philosophe cesserait d'aimer le pays où il est né, et plus d'un poète hésiterait à le chanter si, par impossible, sa conservation leur apparaissait comme nuisible à l'humanité entière. Les sentiments de ce genre, quoique s'appliquant à des objets définis et réels, tirent leur justification dernière d'un raisonnement sur l'abstrait. — Même transformation dans les sentiments qui, au lieu de s'adresser à des êtres collectifs comme la patrie, ne se sont d'abord adressés qu'à des individus : telle est la pitié. De nos jours, la pitié est à la fois plus facile à exciter, plus intense et plus générale. Elle n'est pas pour cela moins propre à inspirer la poésie. Chez les poètes grecs, elle avait presque toujours pour objet une personne déterminée : Hector ou Priam, Antigone, Polyxène, Alceste. Un poète moderne procédera autrement : c'est tout une classe, un peuple, une foule pour laquelle il éveillera notre pitié. Déjà, au dix-septième siècle, tendait à se produire cette généralisation du sentiment,

EVOLUTION DES SENTIMENTS HUMAINS

non moins poétique que philosophique. Voyez ce que devient le bûcheron d'Ésope dans le pauvre vilain « tout couvert de ramée » que nous représente La Fonlaine: nous sentons derrière lui toute une classe d'hommes courbée sous le même fardeau; bien plus, quand le paysan de La Fontaine, en son style puissant et trivial, nous parle de la « machine ronde, » nous croyons voir dans le mèma cercle éternel de souffrance tourner l'humanité entière. C'est ainsi que, avec moins de sobriété, mais autant de poésie, Victor Hugo peut, dans un misérable, nous faire pressentir les innombrables misères de la vie humaine et même de toute vie. Peint-il un cheval frappé par son maître {Mplancholia), c'est d'abord une image nette isolée, aux contours tranchés; notre pitié s'attache uniquement à ce cheval au poitrail en sang qui « tire, traîne, geint, tire encore et s'arrête, » tandis que 1q fouet tourbillonne sur son front. Puis le poète continue la « mélancolique » histoire, en se demandant quelle loi livre ainsi « la bête effarée à l'homme ivre, » et par degrés j'horizon du tableau s'élargit; dans le pauvre être muet « dont le ventre nu sonne sous les coups de la botte ferrée, » nous cessons de voir un individu, un cheval déterminé qui monte sur le pavé glissant; l'image douloureuse a envahi tout le champ visuel, et notre pitié s'adresse à une multitude. De même, si Victor Hugo nous parle du travail des enfants dans les manufactures, il commence par nous montrer une grande usine où « tout est d'airain et de fer, où jamais on ne joue ; » puis, tandis que les machines tournent sans fin dans l'ombre sur la tête innocente des

L'AVEMK DE I/ART ET DE LA POf.SFE.

enfants, il fait tout à coup, du sein même de la réalité, suri^nr devant Tcsprit la terrible antinomie entre le perfeclionnornent des machines et l'abaissement intellectuel des travailleurs :

Progrès dont on demande : Où va-t-il ?que veut-il ? Qui brise la jeunesse en fleur, qui donne, en somme, Une àme à la machine et la retire ù riiomme !

Nous retrouverions les mf^nes procédés inconscients de généralisation chez Gustave Flaubert, ce poète sans le rythme: «Ainsi se tenait devant ces bourgeois épanouis ce demi-siècle de servitude. » En la vieille paysanne qu*^. le romancier veut nous représenter se personnifie et app;. raît à nos yeux la foule des hommes écrasés sous la même oppression séculaire. C'est encore une image qui devien'; une idée générale et philosophi(jue : elle y gagne une beauté supérieure.

L'amour, lui aussi, le plus puissant et le plus concret de tous les sentiments humains, a subi avec les siècles des transformations sans nombre. H est surtout sensuel dans l'anticjuité, même dans la Bible : l'homme alors ne voit guère dans la femme que son sexe et sa beauté. Au moyen âge, il devient mystique : il prend je ne sais quelle douceur et qu( lie omUion religieuses^ De nos jours, il se

1. Pour constafer le cbangement, il suffit de lire par exemj>lo le Cantique dc^i cuntiquca, ce merveilleux cbant d'amour, interdit jadis aux Iltlueux avant l'àgo de trente ans, puis le chapitre sur l'amour de Vlmitation de Jésus-Christ. Daus le poème hébreu, l'ardenle passion physique n'est atïinée par aucune arrière-pensée de pudeur moderne : «. Qu'il me baise des baisers de sa bouche,..

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transforme de nouveau : il acquiert une résonance profonde et douloureuse qu'il n'avait peut-être jamais eue à aucune époque de l'histoire. Ce n'est plus, ainsi que chez Saj)ho ou dans le Cantique des cantiques, un sentiment tout instinctif, naïf et borné comme ce qui est purement naturel; la passion moderne, pleine du moderne « tourment de l'infini, » déborde eu idées philosophiques et métaphysiques : c'est ce qui en fait l'originalité et la valeur, au point de vue même de l'art. « L'immense espérance » dont parlent nos poètes est, après tout, un espoir i.:.A;iph\sique; Alfred de Musset mêle à tous ses amours o^Ue ::-t>i; d'idéal que ne peuvent éteindre les « mamelles d'airair? de la réalité; » il va Justiu a la prêter à son don

car je suis malade d'amour. Que sa main gauche soit sous ma tête, et que sa main droite m'embiasse !... Que tu es belle, au milieu des délices ! Ta taille ressemble au palmier, et tes seins à des ^Tappes. Je me dis : Je monterai sur le palmier, j'en saisirai les rameaux ! » Cet enivrement d'amour ne peut aller sans la jalousie: aussi le poète ne les sépare-t-il pas et les chante-t-il avec le même enthousiasme : « L'amour est fort comme la mort, la jalousie est intlexible comme le séjour des morts; ses ardeurs sont des ardeurs de feu, une flamme de l'Éternel. Les grandes eaux ne peuvent éteindre l'amour et les fleuves ne le submer^^eraient pas. » Dans 17mitnlion, nous retrouverons le même mouvement lyrique, bien i)lus, les mêmes métaphores, comme celles des grandes eaux et de la llamme; mais toute la portée en est changée: la flamme dont il s'agira n'est plus celle qui brûle et dévore, c'est celle qui, légère, s'échappe vers le ciel dans un élan. «Celui qui aime, court, vole; il est dans la joie, il est libre et rien ne l'arrête. Il donne tout pour posséder tout... L'amour ne connaît point de mesure, mais, comme l'eau qui bouillonne, il déborde de toules parts... Aucune fatigue ne le lasse, aucuns liens ne l'appesantissent, aucunes frayeurs ne le troublent : mais, tel qu'une flamme vive et pénétrante, il s'ouvre un passage a travers tous les obstacles et s'élance vers le ciel.. Si quelqu'un aime, il entend ce que dit cette voix. »

Juan idéalisé; ii compare le désir cloué sur terre et aspirant toujours en haut à un ai-le blessé qui meurt dans la poussière, « J'aile ouverte et les yeux fixés sur le soleil » (Namoima). La consé(iuence, chez Musset, de cette recherche inquiào de i'au dda, c'est que sa croyance en la réalité de ce monde s'ail'aihlit: « ce monde est un grand rêve, » une « fiction, » derrière laquelle on n'entrevoit rien qu'un (( être immobile qui regarde mourir. » {^Sutaent?y. Nous ne pouvons ni sortir pour toujours de « cette hideuse

i. Dans les vers curieux de Vldi/dc dialoguée se trouve exprimée la théorie hindoue de la Maïa universelle, reproduite par Sohopenhauci- :

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