‹ Les problèmes de l'esthétique contemporaine [microform]Chapitre 51 sur 83 · ALBERT · texte numérisé non relu

ALBERT

Une larme en dit plus que tu n'en pourrais dire.

On voit p-ar ce dialogue comment deux formes opposées d'un même sentiment, l'amour, finissent, en se développant f»arallèlement, par eii-ondrer deux conceptions difl-érentes du monde et de la vie humaine, Tune matérialiste, l'autre idéaliste.

ÉVOLUTION DES SENTIMENTS HUMAINS

réalité, » ni nous satisfaire jamais avec elle : « Dieu parle, il faut qu'on lui réponde; » la vérité nous adresse ainsi un grand appel, destiné à n'être jamais ni complètement entendu ni tout à fait trahi. Le seul moyen par lequel nous puissions nous arracher un moment à ce monde, la seule attestation suprême de Tau delà, c'est encore la douleur et les larmes; pleurer, n est-ce pas sentir sa misère et ainsi s'éleverau-dessus d'elle?De là cette glorification raisonnée de la souffrance, qui revient si souvent dans Musset et qui eût fort étonné un ancien : « Rien ne nous rend si grand (ju'une grande douleur » (Niiil de mai); « Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pkuré » {Tristesse). La i)rofondeur de l'amour, pour Musset, se mesure à la douleur même que l'amour produit et laisse en nous : aimer, c'est souffrir; mais souffrir, c'est savoir.

Chez Vi(Uor Hugo, le sentiment de l'amour, trop souvent factice, n'atteint aussi toute sa force qu'à condition de prendre, pour ainsi dire, une teinte philosophique. Gomme exemple d'un sentiment profond d'amour mêlé au vertige de l'immensité, nous citerons une petite pièce sans titre du V" livre des Contemplations : « J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée. » La fleur dont il s'agit, pâle et sans autre senteur que celle des « glauques goémons, » croissait aux fentes d'un rocher, sur la crête d'une falaise, au-dessus de l'immense abime où disparaissent «le nuage et les voiles. » — « J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée, » reprend le poète, et sa pensée, se tournant vers celle qu'il aime pour revenir encore une fois vers les flots assombris, hésitante entre les deux infmis de l'amour

i;avknii{ de lart et de la poésie.

et de l'océan, reste pour ainsi dire suspendue, comme la fleur même, au-dessus de l'immensité qui l'attire; tout son amour finit par se fondre en une grande tristesse, tandis que le soleil disparaît lentement et que le gouffre noir semble « entrer dans son âme » avec les frissons do Ja nuit.

M. Sully Prudhomme, ce poète malheureusement inégal, développe lui aussi dans ses belles pièces, comme les Chaînes, une conception originale du sentiment de l'amour, et, par cela même, il y introduit une poésie nou velle. Il voit à peine dans l'amour celte vive ardeur di hi passion que les anciens y voyaient seule; tandis que la plupart des autres poètes ont insisté sur les souffrances cui.^antes du désir, il exprime plutôt cette souffrance sourde et profonde de l'attachement que déjà redoutait Pascal ; ce qui le frappe surtout, c'est le lien « frêle et douloureux » qui retient et peut déchirer. Aussi l'amour humain ne lui apparaît-il plus que comme un effet de l'éternelle sohdarité qui unit tout dans l'univers et qui joint l'univers à notre àme. De même que d'un sourire nous faisons la « chaîne de nos yeux » et d'un baiser celle de notre bouche, ainsi de « longs fds soyeux » unissent notre cœur aux étoiles, un <( trait d'or frémissant » au soleil, la i douceur du velours » aux roses que nous touchons. ?Ioi."^î^ cœur se prend partout où notre intelligence s'applitijo ; nous nous trouvons ainsi enveloppés dans une ^ç}^\.^ \ô réseau infini d'amour, et c'est avec cet amour même qu est faite notre douleur, car tout point aimant du cœur est un point sensible et douloureux : la souffrance morale est la

ÉVOLUTIOx\ DES SENTlMEYri HUMAINS.

icziijtjquence de l'attachement, elle se ramène à de la ten-

... Je suis le captitdes mille êtres que j'aime.

Au moindre ébranlement qu'un soulfle cause en eux,

Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.

Cette conception de l'amour se retrouve partout dans M. Sully Prudhomme :

On a dans l'àme une tendresse Où tremblent toutes les douleurs Et c'est parfois une caresse Qui trouble et fait germer les pleurs.

Nul n'a senti mieux ce qu'il appelle la vanité des tendresses, c'est-à-dire l'impossibilité de retenir ceux qu'on aime, de se donner réellement à tous et de les avoir tous à soi. L'amour ne peut saisir ici-bas son objet ni, lorsqu'il croit l'avoir saisi, le garder : cet objet fuit toujours dans l'inconnu, sans laisser en nous autre chose qu'une blessure. Peut-être l'homme devrait-il, pour moins souffrir, se résoudre à aimer « comme on aime une étoile, »

Avec le sentiment qu'elle est à l'infini...

En somme, tous les mouvements du cœur, quels qu'ils soient, deviennent à notre époque plus réfléchis et plus philosophiques ; la poésie qui les exprime subit donc une transformation analogue. Cette intime pénétration de la sensibilité par l'intelligence est l'une des causes principales du progrès moral et esthétique. Ce qui amène en

effet ce progrès, c'est la diiïicuité croissante pour la sensibilité d'éprouver du plaisir là où Tintelligence n'est r..;vg satisfaite : nous avons besoin de penser pour jouir pleinement. L'homme intelligent en vient donc à dédaigner les jouissances trop grossières et trop animales, par exemple l'amour purement physique, non enveloppé et voilé sous la foule des idées morales, religieuses ou philosophiques. Les plaisirs plus intellectuels acquièrent au contraire une valeur croissante. Ainsi, à mesure que le domaine de Tinlelligence s'agrandit, des espèces nouvelles de plaisir ou de peine sont créées : le poète leur donne une forme. L'idée, loin d'étouffer l'image, contribue souvent à la produire ; la science établit sans cesse entre les choses de nouveaux rapports qui donnent lieu à des ap{)arences inattendues pour l'œil même : la palette de l'écrivain s'enrichit par l'enrichissement de la pensée. De même qu a l'origine TinteUigence semble être sortie du pouvoir de sentir, de même, par une évolution en sens inverse, une sensibihlé plus exquise sort de rintelh'gence même : dans chacun de nos sentiments se retrouve notre être tout entier, si complexe aujourd'hui, et qui essaye de rendre sa pensée égale au monde; dans chacun de nos mouvements, nous sentons passer un peu de l'agitation éternelle des choses, et dans une de nos sensations, quand nous prêtons l'oreille, nous entendons la nature entière résonner, comme nous crovons deviner tout le murmure de l'océan lointain dans une des coquilles trouvées sur sa grève.

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