CHAPITRE Vîî
DANS QUELLE MESUliii La POÉSIE PEUT S INSPIRER DES IDÉES SCIENTIFIQUES ET PHILOSOPHIQUES
Nous avons vu que l'art tend aujourd'hui à s'inspirer de la science, des lois de la nature qu'elle découvre, des grandes doctrines morales, sociales, métaphysiques qui ont renouvelé le fond des idées en notre siècle. L'union de l'esprit scientifique et philosophique s'est déjà manifestée dans l'auteur de Faust et dans Schiller (dont les poésies philosophiques, selon Lange, ont une grande profondeur). Le problème métaphysique du mal n'a été posé nulle part avec plus de force que dans le Caïn de Byron, — son chef-d'œuvre peut-être en même temps que son œuvre la plus philosophique. Les vers qui ont illustré Léopardi sont des vers philosophiques. Les plus puissantes visions de la Légende des siècles et des Contemplations, où se trouve mêlé, comme dit Victor Hugo lui-même, Ezéchiel à Spinoza, ont toujours un sens moral, social ou métaphysique, d'où elles ne tirent pas leur moindre valeur. Mais il y a ici des écueils de diverses sortes auxquels les écrivains de la génération présente nous paraissent souvent se heur-
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L'AVENIR DE I/xVRT ET DE LA POKSIE.
ter; il importe donc de déterminer dans quelles limites et par quelle méthode l'art peut ainsi s'inspirer de la science ou de la philosophie.
Une première méthode que nous trouvons parmi les artistes contemporains, c'est celle de nos « naturalistes. » Ceux-ci affichent la prétentioîî de chnicher comme la science la a vérité exacte, » au lieu du mythe et des jeux de l'imai,'îr>atioo, et ils croient trouver la vérité dans la réalité brut^.. Ils prétondent, comme dit le principal d'entre eux, « se [)asser de l'imagination » et même du sentiment moral, c'est-à-dire de ce qui fait la poésie, pour s'en tenir à la pure sensation. Les romantiques demandaient autrefois à l'artiste d'avoir, comme disait Th. Gautier, le <( sens du pittoresque » ou de « l'exotique; >. aujourd'hui nos naturalistes lui demandent d'avoir la <( sensation du réel. » On ajoute, il est vrai, que cette sensation doit être originale: une sensation originale en présence des choses, tel est, dit lui-même M. Taine, ce qui caractérise le grand artiste. — Mais, demanderons-nous, d'où vient cette originalité de la sensation? Tient-elle seulement, comme M. Taine semble parfois le croire, à une perception plus facile, plus déhcate et plus prompte que celle des autres hommes? Auii, elle s'expliijue en outre par une pensée plus large, plus systématique, con^équemment plus philosophique : l'originalité de la perception est dans l'intelligence encore plus que dans les sens. C'est le penseur qui fju't le véritable artiste. M. Ruskin a eu raison de le dire, il y a deux classes de poètes : les uns sentent fortement, pensent faiblement et ont une vue inexacte de la vérité; ce sont les poètes de
second ordre ; les autres sentent fortement, pensent non moins fortement et voient la vérité exacte, ce sont les poètes de premier ordre. — Môme la puissance de sensation, chez le poète, s'explique en grande partie par une puissance d'induction, de généralisation, qui lui fait tirer de la chose perçue toutes les idées indistinctes et confuses qu'elle contenait. De là vient, comme le remarque encore M. Ruskin, que les génies montrent IriK- *,'randeur jusque dans la manière dont ils traitent h dâaîl : maximus in minimis; « et cette grandeur de manière consiste à saisir par la pensée, en même temps que le caractère spécifique de l'objet, tous les traits de beauté qu'il a en commun avec les ordres plus élevés de l'existence. » Cette perception de l'universelle analogie dans l'universelle différence n'estelle pas idv)nti(iue à co qre Leibnitz appelait le sens philosophique par excellHà, o ? Le qualité maîtresse qui distingue le grand poète se îiv^tv donc être au fond la qualité essentielle du philosoph*^,.
La plus notable partie des êtres vivants sentent en moyenne de la même manière ; la principale différence entre leurs sensations vient de l'étendue plus ou moins grande de leur intelligence, qui tantôt ne saisit que l'objet brut, tantôt devine en lui un monde. Celui qui voyage en Normandie aperçoit de longues files de bœufs, couchés paresseusement, les yeux grands ouverts, regardant le frais paysage aux lignes noyées que parfois un peintre est précisément en train de reproduire : une môme image se reflète ainsi à la fois dans les yeux de l'homme et des animaux ; la différence, c'est que dans le cerveau des uns cette image glissera sans
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laisser de traces et mourra à peine née ; dans le cerveau de l autre, elle pourra susciter des vibrations sans nombre, elle s'achèvera en des sentiments, en des pensées de toute sorte, qui finiront par se fondre avec elle, par modifier l'ima^^e même : c'est cette image ainsi modifiée, où a passé quelque chose d'humain, que le peintre ou Je poète doit saisir, fixer sur la toile ou dans des vers. Il faut sans doute qu'il nous reprc^e. te, une nature réelle, de vrais arbres, des animaux vivante, mais tout cela vu par un homme et non par un bœuf. Tous ces objets, qui ont pour ainsi dire traversé son cerveau, doivent porter l'empreinte de sa pensée personnelle, et c'est de cette empreinte même (n'en déplaise aux naturalistes) que les objets tirent leur plus grande valeur. Les savants calculent une fois pour toutes leur (c équation personnelle, i puis lâchent d^ l'effacer désormais de leurs calculs, h pc.sie doit sans doute, comme la science, reproduire h mon J-g, i^.dis elle doit aussi reproduire l'àme humaine tout entière, et en particulier l'àme du poète; chez l'artiste, c'est « l'équation personnelle » qui fait le génie, c'est elle qui donne à l'œuvre son prix éternel. L'art ne saurait donc se i-éduire, pas plus que la science môme, à la sensation pure et simple, à la couleur, aux sons, à la chair, à la superficie des choses. S'il prend de plus en plus pour but la réalité, ce ne sera pas seulement la réalité apparente et grossière qui, après tout, n'est point la complète réalité scientifique; s'il s'essaye de plus en plus à reproduire la vie, ce ne sera pas seulement U vie matérielle et brutale. L'art, pour être vraiment naturaliste, devra procéder comme h nature même, qui d'abord
nous fait respirer et vivre, mais ne s'arrête pas là et nous fait ensuite penser.
Nous croyons donc que l'art pourra être plus « scientifique » et plus philosophique sans que la poésie en souffre. Loin de nous d'ailleurs la pensée qu'un poète philosophe mette jamais en vers les catégories d'Aristote, ou qu'un romancier savant, voulant décrire une fleur, la range tout d'abord parmi les dicotylédonées ! Non, car l'exactitude la plus scru[Hileuse et la plus terre à terre ne vaut pas le moindre élan de Limagination et de la pensée : « Le mirage du désert, a écrit M. Ruskin, est plus beau que ses sables. » Mais ce qui nous paraît infiniment probable, c'est que le poète, et en général l'artiste, acquerra de plus en plus, d'une part Vcsprit scientifique, qui montre la réalité telle ({u'elle est, d'autre part Yesprit philosophique, qui, dépassant la réalité actuellement connue, se pose les éternels problèmes sur le fond des choses.
; Ceci nous amène à parler d'un autre excès que nos contemporains n'ont pas toujours évité. Si les naturalistes ont tort de vouloir s'en tenir à la pure sensation, certains de leurs adversaires n'ont pas moins tort de transporter dans leurs œuvres la pensée abstraite avec le style didactique. Le style proprement didactique et technique est devenu presque incompatible avec la vraie poésie. Si on peut faire un reproche à des poètes d'une réelle valeur, comme M. Sully Prudhomme, c'est d'être tombés parfois dans ce genre, d'où nous étions sortis depuis Delille; c'est d'avoir cru qu'on pouvait faire un cours plus ou moins régulier de philosophie et même de physique en sonnets, comme on
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avait voulu mettre jadis riiistoire en rondeaux; c'est d'avoir décrit
réchelle où se mesure L'audace du voyage au déclin du mercure (le baromètre),
c'est d'avoir parlé des « beaux yeux de la vérité » dont le savant suit Y a amorce », — des a fougueux rouleaux de fer » (les roues d'un train), — de « cette étrange nef pendue à sa voilure » (un ballon), etc. Il vaut mieux ne pas parler en vers de choses dont on n'ose pas parler simplement dans le langage de tous. Simplicité et intelligibilité, tel est le premier mérite de la vraie langue poétique. H y a donc ici une importante distinction à faire. « Les procédés de la science, — expérimentation, analyse, raisonnement inductif et déductif, — ne peuvent par aucun moyen devenir poétiques : ce sont leurs résultats seuls qui le peuvent ^ » La pure description n'a jamais été le plus haut genre de poésie, a fortiori la description de choses ardues, conséquemment ennuyeuses : décrire pour décrire, c'est trop souvent le contraire de penser, c'est donc l'opposé du véritable esprit philosophique et scientifique. Dans chaque nouvelle province conquise par la science, la poésie peut sans doute entrer et faire à son tour acte de possession, mais graduellement ; c'est là ce que semblent oublier plusieurs poètes contemporains qui veulent immédiatement « mettre en vers » les décou-
f . Voir M. Shairp, On poetic interprétation of nature.
vertes de la science ou les systèmes tout faits de tel ou tel philosophe, comme si on pouvait vraiment mettre en vers autre chose que sa propre pensée, en ce qu'elle a de plus personnel '. Rien d'opposé au rôle de poète comme celui de traducteur ou de compilateur. Les vérités scientifiques, pour devenir poétiques, ont donc besoin d'une condition essentielle : il faut qu'elles soient devenues assez familières au poète lui-même et à ses lecteurs pour pouvoir prendre la forme du sentiment et de l'intuition. Le poète peut être un penseur, non un maître d'école ; il doit suggérer, non enseigner. « Si le poète, dit M. Shairp, est obligé d'instruire préalablement ses lecteurs des faits qu'il veut traduire dans le langage de l'imagination, il se trouve forcé par là même de devenir froid et sans poésie. Ainsi Lucrèce n'est pas sans lourdeur dans les parties de son poème où il argumente et expose philosophiquement la théorie atomistc, mais il prend son essor dès que, laissant derrière lui l'enseignement, il s'abancjîinne à la contemplation des grands mouvements élémentaires et de la vaste vie qui pénètre l'ensemble des choses. » Si Virgile, lui, a pu être didactique sans dommage pour la poésie, c'est qu'il s'agis-
1. Dans une spirituelle étude intitulée un Poète philosophe: Sully Prudhomme, M. Coquelin dit avec r|ûson en parlant du poème de la Justice: « J'avoue que, pour i]^i compte, je trouve quelque chose d'excessif à traiter ainsi 'W poésie comme une science exacte. Nous serons bien avancés q«li|iid nous lui aurons donné, à elle qui est chose ailée et fuyante, l'allure positive et pointue de la science! Si, pour suivre la pensée du poète, il nous faut déployer la même somme d'attention que pour suivre une théorie de Kant, que gagnons-nous à ne pas lire Kant luimême? »
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sait des champs, des plantes, des paysans : le sentiment de la nature venait se mêler à la pure description d'un art et de ses procédés.
~^ En résumé, la science, pour inspirer l'art, doit passer du domaine de la pensée abstraite dans celui de l'imagination et du sentiment : si on peut un jour écrire 3ur les idées universelles de la science, ce sera en prenant pour moyen les émotions qu'elles excitent. A ce prix seulement la science sera devenue poétique et, comme dirait Schiller, « musicale. » La poésie, en effet, comme le croient les esthéticiens allemands, a de nombreuses analogies avec la musique, cette poésie des sons; or nous avons vu que la musique, de plus en plus savante et complexe, cherche à mettre le monde entier dans ses symphonies : la voix humaine ne nous suffirait plus aujourd'hui si nous l'entendions isolée, à part de ce frémissement des choses qu'essaye de nous représenter l'orchestre. Ainsi en sera-t-il un jour pour la grande poésie, où ne pourront plus suffire les broderies mélodiques semblables aux « airs à roulades » de la vieille musique italienne; on réclamera une harmonie plus am[)le, et le poète, s'inspirant de la science, qui est au fond la recherche de Tharmonie universelle, s'efforcera d'entendre et de traduire toutes choses à sa manière, sous forme d'accords. Rien n'y restera simple et pauvre, isolé, abstrait artificiellement du reste du monde. Selon un de nos savants contemporains, si nous avions une oreille infiniment délicate, nous pourrions, dans une forêt en apparence silencieuse, saisir les pas innombrables des insectes, le
balancement des brins d'herbe, la palpitation des feuilles, la vibration des rayons, le murmure continu de la sève montant et descendant dans les grands arbres : ce bruissement de la vie en toutes choses, cette montée de la sève universelle, c'est la philosophie et la science qui peuvent, par instants, les faire deviner à notre oreille encore grossière, c'est grâce à elles que nous saisissons les richesses harmoniques éparses dans le monde et que le poète condense dans son chant; sans elles nous ne pourrions entrevoir le véritable univers, deviner le sens de la grande symphonie, avec toutes ses dissonances jamais résolues, où le poète retrouve encore, amplifiée à l'infini, l'accent d'une voix humaine.
Il y a, semble-t-il, trois périodes distinctes dans le développement de la poésie. Nous avons vu qu'à son origine la poésie ne faisait qu'un avec la science même et avec la philosophie de la nature. Que sont le Rig- Véda, le Bhagavad-Gilà, la Bible, sinon de grands poèmes métaphysiques où la vision colorée de la surface des choses s'allie à des vues profondes et mélancoliques sur l'au delà? Les Parménide, les Empédocle étaient des poètes; les Heraclite, les Platon Tétaient aussi à leur manière. En même temps, c'étaient des savants. De même [>our Lucrèce. A une période ultérieure, une sorte de division du travail s'est produite dans la pensée humaine. On a vu des poètes qui n'étaient pour ainsi direque des êtres sentants; on a vu des savants à l'intel* ligence tout abstraite. Dans un avenir plus ou moins lointain peut redevenir possible l'union de l'originalité
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poétique avec les inspirations de la science et de la philosophie. Poète a toujours eu le sens de créateur; le poète a été jusqu'ici et sera toujours un créateur d'images, mais il peut aussi devenir de plus en plus créateur ou évocateur d'idées et, par le moyen des idées, de sentiments. N'est-ce pas Virgile lui-même qui a formulé la critique de tout art purement imaginatif et sensitif le jour où, quelqu'un lui demandant s'il existait un plaisir capable de n'inspirer jamais ni dégoût ni satiété : « Tout lasse, répondit le poète, excepté comprendre : prœter inlelligere? » Cet acte de la pensée, que Virgile finissait par élever au-dessus de tout, est en lui-mcme une jouissance, au point qu'Aristote y plaçait la béatitude divine; et cette jouissance que nous donne la science, le grand art doit aussi nous la fournir : tt comprendre » et pénétrer, tout au moins mesurer des yeux la profondeur de l'impénétrable et de l'inconnaissable, tel est le plaisir le plus haut que nous puissions trouver dans la poésie, et ce plaisir est tantôt scientifique, tantôt philosophique. D'une part, nous l'avons reconnu, les vues d'ensemble de la science ont une largeur qui peut donner essor à l'imagination; d'autre part, dans la série des grandes énigmes de l'homme et du monde que nous fait parcourir la philosophie, il existe un attrait indéfinissable et éternel, comme dans les longues allées de sphinx des temples égyptiens, se perdant à travers l'espace désert. Même pour qui laisse ces énigmes irrésolues, elles gardent encore une sorte de charme anxieux ; car Tintelligence, qui devient de jour en jour la partie la plus vivante et la plus exigeante de l'homme, demande moins encore
à être pleinement satisfaite qu'à être toujours excitée ; ce qui fait la douceur de « comprendre, » c'est la douceur de penser, douceur qui subsiste encore là où le savoir a ses limites et où la pensée conçoit l'iufinitudo.
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