‹ Les problèmes de l'esthétique contemporaine [microform]Chapitre 53 sur 83 · LIVRE TIÎ · texte numérisé non relu

LIVRE TIÎ

L'AVEiNIR ET LES LOIS DU VERS

Les inslrumenls de musique qui ont été longtemps aux mains des grands maîtres en gardent à jamais quelque chose ; les mélodies dont a frémi le violon d'un Kreutzer ou d'un Viotti semblent avoir peu à peu façonné le bois dur ; ses molécules inertes, traversées par des vibrations toujours harmonieuses, se sont d'elles-mêmes disposées dans je ne sais quel ordre qui les rend plus propres à vibrer de nouveau selon les lois de l'harmonie : l'instrument purement mécanique est devenu à la longue une sorte d'organisme où l'art même du musicien s'est incarné ; il a pris l'habitude de chanter. Le vers ressemble à ces instruments presque vivants, créés peu à peu par le génie; toute pensée, en passant au travers, prend une voix musicale et chante, et il semble qu'il n'y ait qu a le toucher pour en tirer une mélodie. Cette belle résonance du vers, si puissante sur l'âme des anciens, si puissante encore aujourd'hui sur nous tous, continuera-t-elle longtemps à nous séduire et à tenter pour ainsi dire le génie? Cet instrument merveilleux, qu'on ne peut plus refaire une fois brisé, est peut-être

L'AVEMII KT LES LOIS DU VERS

destiné, comme tous les autres, à se désorganiser lentement avec les années, à tomber en poussière. Si la poésie est îternelle, le vers le sera-t-il? Le mètre, transformé depuis les Grecs et les Latins, bouleversé de nos jours mêmes par l'école romantique, a-t-il de longues chances de durée et de vie? Déjà des poùic^ incontestés, comme Michelet, Flaubert, iM. Renan, ont pu s'en passer. Autrefois, le vers régnait en maîln^ ('ans la littérature ; les Grecs légiféraient môme en vers ; aujourd'hui, quelle petite place il tient dans la diversité des genres littéraires! Pourquoi le sentiment poétique resterait-il, comme il Ta été aux anciennes époques de Ihistoire, nécessairement lié à une certaine forme rythmique et musicale? En un mot, la poésie la plus haute a-t-elle besoin de la versification ?

Le problème qu'on pose ainsi n'intéresse pas moins le philosophe que Técrivain. Il ne saurait être résolu que par une analyse vraiment scientifique du vers. Nous aimons presque tous le rythme et l'harmonie des vers sans trop savoir ce qui nous plaît en eux ; il faudrait le savoir. Il faudrait savoir si le vers n'est pas la seule forme de langage qui réponde complètement à certains états d'esprit par lesquels l'homme passera toujours, et si en conséquence le vers ne durera pas aussi longtemps que l'homme même, s'il n'est pas enfin, comme l'a dit le poète, ce

je ne sais quoi de frêle Et d'ctcrnel, qui cliante et plane et bat de l'aile.

Le vers moderne est constitué par deux éléments inséparables, d'abord le rythme ou la mesure (qui devient dans

L'AVENIR ET LES LOIS DU VERS

les grands vers le principe de la césure), puis Idirime; c'est à l'étude de ces deux éléments qu'on pourrait réduire toute la science du vers. Cette science a été l'objet, depuis quelques années, d'un certain nombre de travaux. Outre quelques pages très suggestives de M. Herbert Spencer, il faut mentionner particulièrement un ouvrage du savant éditeur d'André Chénier, M. Becq de Fouquières, où il a tenté de donner une théorie complète de la versification française*. Pour nous, nous croyons que, le vers étant à la fois un système de sons vocaux (c'est-à-dire de mouvements physiologiques) et un système de pensées ou d'émotions, la science du vers doit s'appuyer tout ensemble sur la physiologie et sur la psychologie. C'est donc à ce double point de vue, physiologique et psychologique, que nous nous placerons pour examiner la nature du rythme et de la rime, leur origine, leur nnpurlance relative et leurs chances de durée. Nous rencontrerons, chemin faisant, les doctrines poétiques du romantisme, exprimées avec beaucoup d'esprit et d'exactitude par M. de Banville, ce défenseur convaincu de la rime riche (et aussi de la cheville)'^ : nous aurons à voir jusqu'à quel point le vers romantique

1. Voir M. Herbert Spencer, Essais de morale et d'esthétique, 1. 1, (trad. Burdeau); M. Becq de Fouquières, Traité g énéi-al de versification française (Charpenlier) ; M. Renouvier, Études esthétiques {Critique philos., 3« année). —Voir aussi l'ouvrage de M. E. Gurney The power of sound (London) et un intéressant petit traité de M. Jobannes Weber sur les Illusions musicales.

2. Voir M. de Banville, Petit traité de poésie française (Charpenlier). M. de Banville s'est souvent inspiré d'un volume aujourd'hui assez rare {Prosodie de l'école moderne, de Wilhem Tenint, 1844}, dont il exagère beaucoup les théories.

tr II f iiiiii lînfiijttftÊÊimtmm

L'AVENIR ET LES LOIS DU VERS

— le vers du dix-neuvième siècle, avec ses enjambements et ses sonorités — fait réellement exception aux grandes lois qui réglaient l'ancien alexandrin français. La prétendue révolution accomplie par le romantisme dans la forme du vers est-elle autre chose qu'une évolution régulière, et où doit-elle s'arrètej ?

Page 1