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LE RYTHME DU LANGAGE ET SON ORIGINE

ments qui dépensaient de la force vive. Le vers, avec la régularité de ses sons, l'absence de tout heurt entre les mots, le glissement léger et continu des syllabes, est une aide pour l'intelhgence comme pour la mémoire. On ne demande plus au mot que de laisser voir la pensée sans y projeter d'ombre, sans troubler le regard qui la fixe; il coule sur elle, comme un fiot pur dont le mouvement n'empêche pas d'apercevoir le lit qu'il recouvre sans le voiler.

En même temps que le rythme épargne ainsi de l'effort pour l'intelligence, il produit un plaisir spécial pour la sensibilité. On sait l'importance capitale du rythme dans la musique : M. Gurney l'a montré récemment, le rythme forme Tossature et comme le squelette de toute construction mélodique ; on a beau changer les notes d'un thème, si Ton conserve intact le rythme, l'impression musicale reste à peu près la même. Les musiciens le savent bien, et il est telle variation de Beethoven qui n'a pas une note commune avec le thème ; mais l'identité de rythme suffît amplement à maintenir la parenté des deux mélodies. Le langage rythmé du vers constitue donc bien une musique, quoique la hauteur des sons n'y varie pas autant que dans la musique habituelle et ne puisse y être notée avec exactitude.

Le plaisir sensible que nous donne le rythme s'accompagne toujours d'un plaisir plus mathématique et intellectuel, celui du îiombre : rythmer, c'est compter instinctivement. Leibnitz disait que l'oreille fait le calcul inconscient du nombre des vibrations musicales .• musica exercitium

L AVENIR ET LES LOIS DL VERS

arithmeticœ; tout aa moins sentons-nous le nonnbre de temps qui constitue Je rythme, et les rythmes qui se résolvent dans des nombres pairs ont quelque chose de ph.s pondéré, de plus stable, de plus pleinement harmonieux pour l'oreille que ceux qui vont par nombre impair. Auss le vers magistral et typique des grands peuples poétique doit être rythmé selon des nombres pairs ; tels ont été le vers sanscrit et l'hexamètre grec ou latin : tel est maintenant encore l'alexandrin français.

Après avoir posé ces lois générales du rythme et du nombre, qui s'appliquent à presque tous les systèmes métriques de l'humanité', nous devons en déduire les lois [)articulières qui régissent notre vers. On sait que, dans les langues antiques, il existait entre les syllabes brèves et les syllabes longues une différence de durée assez régulière pour que la longue lût considérée comme valant toujours deux brèves : c'est sur cette différence de durée parfaitement calculable que fut fondé le vers antique. Ce système, malgré les chefs-d'œuvre qu'il a produits, offrait des défauts très graves qui l'ont peu à peu compromis. Ces défauts, qui n'ont pas toujours été compris des amis de l'antiquité, tenaient à la nature même des langues anciennes. Elles étaient beaucoup plus rythmées que les nôtres, beaucoup plus chantantes ; or, selon les lois physiologiques, il est peu naturel, dans le langage courant, de rythmer ses syllabes et de chanter lorsqu'on n'est pas ému. On ne se

[. Il faut excepter le vers chinois; mais la poésie des Chinois ne peut pas faire plus autorité que leur musique.

FORMATION DU VERS MODERNE

figure guère M. Jourdain disant, selon le rythme et la mesure : a Nicole, apportez-moi mon bonnet de nuit. » Il y avait, dans le nombre et la cadence constante des langues antiques, un peu de cette exagération méridionale qui s'épanchait également en gestes, et qui, maintenant encore, fait qu'un Italien lève les bras au ciel en disant : « Il pleut aujourd'hui, » ou les rapproche sur son cœur en disant : « Merci, madame. » Le rythme, comme le geste, est, nous l'avons vu, une conséquence de l'émotion ; il ne doit pas lui survivre, sans quoi il prend un caractère affecté. Les vraies syllabes brèves, dans une langue, doivent être celles qui n'ont pas grande importance au point de vue de la pensée; les syllabes longues doivent être celles sur lesquelles on veut insister en lisant ou en parlant; mais il est un peu artificiel et conventionnel de fixer d'avance et pour toujours à chaque syllabe, indépendamment du sens, une longueur déterminée et mathématique. Ce caractère conventionnel de la quantité prosodique fit qu'elle ne tarda pas à se perdre chez le peuple \

Pourtant la métrique ancienne obéissait aux mêmes lois générales que la nôtre ; bien plus, l'hexamètre était régi

i. Une cause précipita sa disparition : Vaccent ionique des langues anciennes tombait tantôt sur les longues tantôt sur les brèves; de là encore quelque chose d'anormal, malgré les inimitables effets de rythme qui en étaient la conséquence dans les vers aurtiques. En effet, Taccent tonique est caractérisé par une plus grande intensité et même acuité de son ; or un son plus intense, plus aigu, plus accentué, demande plus d'effort ; cet eftort a peine à s'éteindre brusquement, et il s'en suit une légère prolongation de toute syllabe sur laauelle Dorte l'accent toniaue. Par compen-

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L'AVEMH ET LES EOIS DU VERS.

par ]e même nombre que notre alexandrin (la somme de ses syllabes valait 12 longues). Ces vers puissants et touffus ressemblent aux fleurs dont les espèces ont maintenant disparu, et qui pourtant se sont nourries autrefois des mêmes rayons solaires et de la môme terre que celles d'aujourd'hui ; on les retrouve en fouillant le sol; la masse de leurs tiges noircies nous rend un peu de la chaleur qu'elles ont gardé depuis des siècles, mais rien de cette grâce, de cette lumineuse fraîcheur qui rayonnait jadis sur leurs feuilles et leurs corolles.

Si le vers antique, fondé sur la pure quantité, a disparu, c'est qu'il y avait, nous le répétons, un défaut essentiel dans sa constitution même : rien de tel dans le vers moderne ; ce dernier est d'une architecture un peu grossière au premier abord, mais solide et résistante. L'alexandrin, type du vers français, repose sur cette loi que, si l'on fait entendre douze syllabes, les unes brèves, les autres longues, une sorte de moyenne s'établit entre leur quantité devenue incertaine aujourd'hui; elles se compensent l'une l'autre, elles se corrigent ; après avoir défilé devant l'oreille de leur pas sonore, les unes en courant, les autres avec une démarche plus grave, elles laissent l'impression de

sation, les syllabes sur lesquelles il ne porte pas tendent a se raccourcir. I/accent tonique était donc, dans les langues grecque et latine, en lutte perpétuelle avec la quantité. Le vers antique marque un équilibre essentiellement instable entre ces deux forces qui tiraient à elles le langage; avant la fin de l'empire romain, on ne comprenait d.'-jà plus le vers latin ou grec ; aujourd'hui, aucun de nous n'est capable de se représenter l'effet qu'il produisait exactement sur l'oreille : les hexamètres allemands ou russes n'en sont que des imitations assez grossières.

FORMATION DU VERS iMODER.NE.

douze individualités distinctes , sur lesquelles on peut compter également pour composer le bataillon sacré du vers. Cette assimilation des syllabes les unes aux autres ressemble un peu à ce qu'on appelle en musique le tempérament, avec cette différence que c'est la durée et non la hauteur des sons qui est ainsi tempérée. Le vers français offre par là, en théorie, plus d'une analogie avec le piano, cet instrument imparfaitement juste et qui eût peutêtre choqué l'oreille antique, mais dont la sonorité laisse bien loin la flûte double et la lyre à sept ou dix-huit cordes. Maintenant pourquoi le nombre douze , qui régit l'alexandrin, est-il celui qui semble satisfaire le plus complètement notre oreille ? Nous croyons que sa supériorité, admise sans raisonnement par les poètes, peut se démontrer d'après les deux lois suivantes :

1" Toute succession de syllabes, surtout lorsqu'elle excède le nombre huit, ne peut être dénombrée facilement par l'oreille si elle n'est pas divisée au moins en deux parties, de manière à former une [)hrase musicale d'au moins deux mesures. Cette division se fera, comme elle se fait toujours en musique, à l'aide d'un temps fort que marquera la voix. Peur que la voix puisse marquer ce temps fort, il faut qu'il tombe sur une syllabe déjà sonore et portant un accent tonique. Le temps fort, multipliant ainsi l'accent tonique, constituera la césure.

2° Cette césure doit couper le vers soit en deux membres égaux, ce qui est l'idéal, soit en deux parties inégales dont les nombres ofl'rent des rapports simples et soient divisibles par le même chifl're.

L'AVENIR ET LES LOIS DU VERS

Ces principes posés, quelques vers seulement offraient à Toreille humaine des conditions suffisantes d'harmonie pour que leur emploi se généralisât : celui de huit pieds, qui, par malheur, est manifestement trop court; celui de dix pieds (c'est l'ancien vers français et le vers héroïque des Italiens, harmonieux, mais sans assez de puissance *); restent enfin l'alexandrin et le vers de quatorze ou seize syllabes. L'hésitation est impossible entre ces diverses formes du vers 2. Le chiffre 12, seul divisible à la fois par deux, par trois, par quatre et par six, n'a rien de compact et de massif; les rapports des divers membres entre lesquels on peut le diviser sont particulièrement faciles à saisir; il offre prise de toutes parts à l'analyse. Enfin, pour emprunter ce qu'il y a de vrai, au point de vue physiologique, dans une remarque importante de M. Becq de Fouquières, l'alexandrin correspond à peu près au temps moyen de l'expiration; or dans les vers

1. Pourquoi le vers de dix pieds, qui a cessé depuis si longtemps de nous suffire, est-il resté le vers héroïque d'autres peuples ? Sans doute parce que, dans les autres langues, les accents Ioniques sont plus sonores et plus irréguliers qu'en français; ces accents toniques introduisent une assez crrande variété dans le vers de dix pieds, qui a pu se conserver ainsi, malgré sa simplicité de rythme et sa brièveté. Cette brièveté même se trouve diminuée par l'habitude qu'ont les autres peuples de chanter leurs vers ; le chant prolonge habituellement les syllabes plus que la simple parole. — Enfin, pour enlever au rythme sa monotonie, les autres peuples mêlent au hasard deux coupes possibles du vers de dix syllabes (4-6, 6-4), et souvent, comme en anglais, la troisième coupe (5-5); leur vers de dix pieds est ainsi plus varié que le nôtre; il lui est supérieur, mais il nous paraît d'une sonorité moins ample et tout ensemble moins finement nuancée que l'alexandrin des V. Hugo et des A. de Musset.

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