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FORMATION DU VERS MODERNE

plus longs il n'existait pas de beauté assez grande, pour justifier l'effort que demande toute phrase musicale dépassant ce temps normal.

Dès maintenant nous pouvons nous rendre compte de la constitution de notre vers français. Avec ses douze notes su[)posées égales en durée et qui se subdivisent en groupes de six, il forme une pbrase de deux mesures à deux temps, ordinairement à -g-, parfois à -^, souvent mixtes. Dans cette phrase la sixième note (hémistiche) tombe sur le temps fort de la première mesure, et la douzième sur le temps fort de la seconde. En notant ainsi deux vers à la suite l'un de l'autre, on obtient une phrase musicale [>arfaitement correcte et carrée^. Il y manque encore la variété de rythme; mais nous allons l'y introduire par degrés.

Remarquons d'abord que la syllabe de l'hémistiche et celle de la fin du vers, tombant sur un temps fort, tendent à gagner non seulement en intensité, mais en durée; elles se prolongent et empiètent un peu sur les autres syllabes, dont les plus brèves deviennent des doubles croches. Dans ce vers de Racine par exemple :

Si je la haïssais, je ne la fuirais pas,

la voix, après, avoir insisté sur le moi haïssais , tend à 2e précipiter sur le reste du vers et principalement sur les

{. Voici comme exemple deux vers de Racine du rythme le plus simple et le plus typique :

Cenesl plusunear-deur dans mes imes ca - diée. c'est Vé-niis loul en-iiere a sa pieai-ia - chét

'■^'■^'-^'IIT '■-' rnit"' ÉiiiirniiÉli iiwiiai'i

L'AVENIR ET LES LOLS DU VERS

syllabes peu importantes : je ne la.. . Ainsi la césure allonge le sixième pied et en raccourcit d'autres par compensation. On a dit qu'elle marquait un repos, une suspension de la voix; ce n'est pas très exact, car, si la voix insiste à cet endroit, elle peut fort bien ne pas se suspendre, et le doit même dans la plupart des cas. — A la première variété de rythme que nous venons de constater s'enjoignent bientôt beaucoup d'autres. En effet, outre le temps fort marqué par l'hémistiche, les accents toniques qui peuvent se rencontrer dans les autres syllabes du vers leur donnent aussi plus d'intensité et pljs de durée. Dans ce vers de Molière ;

La pale est aux jasmins en blancheur comparable,

la diction ne fait guère ressortir ({ne pâle Jasmins, blancheur, comparable, et encore dans ces mots insiste-t-elle davantage sur les accents toniques â, in, eu, abl; elle se plaît à faire entendre les accords vocaux que représente chacune de ces voyelles ou de ces diphtongues; les autres syllabes du vers rentrent dans l'ombre : elles pourraient s'exprimer en doubles croches ou du moins en croches rapides et assourdies. Alors la phrase musicale de l'alexandrin, si monotone au premier abord, se varie et se nuance de toutes manières. Aucun vers bien fait ne doit ressembler de tous points à celui qui le suit ou le précède; chacun a son individualité, chacun garde son rythme propre, parfois assez compliqué : on y rencontre entre les syllabes des différences délicates de durée et d'intensité qui parfois

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échappent aussi bien à la notation musicale que les différences de hauteur et de timbre *.

Ainsi rentre par degrés dans le vers moderne la considération de la quantité y qui en avait d'abord été écartée ; mais la quantité, telle que nous la concevons aujourd'hui, est variable, subordonnée à l'importance du mot et au sens de la phrase : il n'y a plus dans le vers de mot insignifiant auquel la diction assigne une durée et une intensité fixes; seuls les mots placés à la césure et à la fin du vers se trouvent soulignés, et il est justement de règle qu'ils doivent toujours avoir de l'importance. Le rythme de Talexandrin, bien compris et bien traité, n'est donc rien moins que monotone; il a quelques-unes des qualités du vers antique sans en avoir les défauts. En général, les alexandrins très harmonieux se suffisent à eux-mêmes; isolés, il gardent encore leur harmonie, comme le faisaient les vers antiques ; ils portent une marque : bien avant la rime, quelque chose les a consacrés vers. Ce qui leur donne co

1. Rien ne nous semble plus étrange que la notation musicale adoptée par M. Becq de Fouquières, qui représente l'alexandrin classique par vingt-quatre crocbes; il se voit ainsi forcé d'introiuire dans ce vers des temps de repos considérables que rien ne • ustifie, et qu'il supprime ensuite sans plus de raison dans sa lotatioii du u vers romantique. >» Toutes les notations possibles de Falexandrin doivent, pour se justifier, pouvoir rentrer au besoin en deux mesures à deux temps, variées par des points d" orgue, des doubles croches, des soupirs, des virgules, des contretemps, des nuances très souvent inexprimables en signes. — Ces notations plus ou moins complexes, que nous nous contentons d'indiquer ici, font ressortir les variétés de rythme; néanmoins efies peuvent toutes rentrer dans la notation en deux mesures à deux temps, avec de fréquents mélanges des rjthmes binaires et ternaires.

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caractère musical, c'est : 1° le temps fort de la césure, qui coupe les douze temps du vers en deux parties égales ; 2° le temps fort de la fin du vers, qu'on pourrait appeler la césure finale; 3" les accents tonigues, qui subdivisent encore d'une façon plus ou moins irrégulière les deux membres de pbrase ainsi obtenus, varient le rythme, brisent la raideur ()rimitive de l'alexandrin *.

Dès qu'il possède ses douze temps divisés par deux temps forts, le vers moderne est organisé. 11 reste à le grouper avec d'autres. Xous avons étudié isolément cet organisme délicat; il nous reste pour ainsi dire à l'étudier en société avec d'autres organismes semblables. C'est ainsi que va intervenir un nouvel élément, la rime.

\. Sans doute le vers blanc ne peut se suffire à lui-nirnic; néanmoins, comme nous l'avons montré ailleurs (Préface aux Vcrf> d\m p/ii'/osop/te), c'est encore un vers, et qui ne manque pas d'iiarmonie. Glissez-le au milieu d'une page de prose, on l'y découvrira vite, comme les deux vers trouvés par Musset dans un article de Sainte-Reuve. Au contraire des mots juxtaposés sans césure et sans rythme ré;^ulier, comme certains vers qu'on propose de nos jours et que nous analyserons plus loin, sont de la prose, malgré le retour périodique d'une rime suffisante et même riche. Voici une suite de vers blancs dont chacun est tiré d'Alfred de Musset :

Je voudrais iiifii tenir à Tanliciue sa^josse. Qui, du sobre Épicure, a fait un demi dieu. Je ne puis : nialf^ré moi l'infini nie tourmente; Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir . Une immense espérance a traversé la terre; Malgré nous, vers le ciel, il faut lever les yeux.

L'harmonie de ces vers subsiste encore, quoique assurément trC'S affaiblie. Maintenant, imaginons des vers rimes, sans césure régu-

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