‹ Les problèmes de l'esthétique contemporaine [microform]Chapitre 60 sur 83 · ORIGLNE DE LA RIME · texte numérisé non relu

ORIGLNE DE LA RIME

Jia rime est, au premier abord, ce qui semble le plus artificiel dans le vers moderne. Autant le rythme est l'expression naturelle de l'émotion, autant il semble étrange au premier moment de rimer sa joie ou ses douleurs. Aussi, pour comprendre la rime, faut-il y voir tout autre chose que la simple répétition du môme son; elle est un moyen de marquer la mesure, elle est la mesure devenue sensible et vibrante à l'oreille. Si on la considère sous ce nouveau point de vue, on verra qu'elle se déduit très bien des lois physiologiques et psychologiques qui règlent la formation du vers : rime vient de rythme, et Joachim du Bellay écrivait encore au seizième siècle la rythme. Lorsque plusieurs vers se suivaient, il fallait trouver un moyen de les distinguer nettement les uns des autres, et pour cela de marquer avec insistance le temps fort de il douzième syllabe; la rime était ce moyen. Elle ne fut d'abord qu'une simple assonance, puis alla se perfectionnant avec le sentiment même de la mesure. C'est elle qui, aujourd'hui, donne son unité au vers et permet de lefaire entrer, sans le détruire, dans l'organisme plus compliqué

lière, et d'une coupe plus ou moins analogue à ceux qu'on essaye aujourd'hui d'introduire :

Tant que mon cœur faible, encore plein de jeunesse, N'aura pas à ses illusions dit adieu, Je ne pourrai m'en tenir à cette sagesse Qui, du sobre Épicure, fit un demi-dieu.

Toute musique et tout nombre ont disparu. La rime, au lieu de charmer l'oreille, la choque plutôt, comme il arrive dans ^a prose.

1^2 L'AVENIR ET LES LOIS DU VERS

des périodes poétiques et des strophes : elle est son moderateur et son régulateur ^ On pourrait la comparer à un balancier qui se lève et s'abaisse à temps égaux, et qui à chaque coup frappe le vers comme une médaille, en lui imprimant sa forme définitive. Sans la rime, cette durée incertaine des syllabes qui caractérise les langues modernes — et qui, nous le répétons, n'est pas en elle-même un défaut — rendrait incertaine et flottante la durée même du vers. S'il y a dans les vers blancs une harmonie incontestable, elle est encore trop vague : ils produisent sur J'oreille une impression très analogue à celle que nous fait éprouver une série de phrases musicales « carrées» et bien rythmées en elles-mêmes, mais jouées toutes tempo nihato par un musicien inexpérimenté; l'oreille cherche les articulations des {)hrases sans pouvoir les découvrir, et, toujours déçue, elle pressent un chant mélodique qu'elle ne peut saisir. Par la rime s'introduit l'ordre et pour ainsi dire la lumière en cette harmonie encore obscure ; on entrevoit alors, dans la période poétique qui se développe, une correspondance et une dépendance mutuelle de parties ; une sorte de force attractive rapproche les vers les uns des autres et \q^ fait désormais graviter ensemble dans ia même orbite, avec une régularité de mouvements et un concert qui n'est pas sans a-appeler par une lointaine analogie ce que les philosophes anciens nommaient la nusique des sphères.

Au plaisir de nous faire sentir le rythme, la rime eu

i. C'est ce qua très bien montré M. de Fouquières, p. i9 tuiv.

ORIGL\E DE r.A RIME. ,93

ajoute un autre secondaire, que M. de Fouquières a tort de vouloir nier ', celui de nous faire entendre deux fois la même consonance, c'est-à-dire le môme timbre, le môme accord harmonique. On sait que dans le langage chaque voyelle a un timbre particulier, et que le timbre n'est autre chose qu'un accord entre la note fondamentale et les sons élémentaires appelés harmoniques^. Tout langage est donc une suite d'accords; mais dans la prose ils se succèdent irrégulièrement, dans le vers ils reviennent en nombre égal et à temps égaux : le vers, même considéré indépendamment de la rime, est déjà, en toute vérité et sans aucune métaphore, une organisation élémentaire de la musique renfermée dans le langage. En l'entendant, l'oreille éprouvera la satisfaction qu'elle éprouve en présence de toute musique : après chaque accord, elle attendra le suivant, sans crainte de surprise, sans que les vibrations harmonieuses qui s'éteignent en elle soient comrariées par celles qui renaissent à linslant. La suite rythmée des voyelles, dont chacune est un accord sourd, forme une symphonie voilée, quelque chose comme la voix d'un orchestre entendue sur une plage de très loin, sans qu'on puisse nommer

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