DE L'HIATLS DANS LE VERS FRANÇAIS
blement accentuée, elle tendra à se fondre dans l'autre et à former un son composé, une sorte de diphtongue où tout hiatus disparaît : c'est pour cela que la rencontre des voyelles à l'intérieur des mots n'offre en général rien do choquant pour l'oreille : suavité, jouet, poète, Danaé, etc. Ces sons composés ont au contraire une expression caressante. Tout autre est la rencontre de voyelles qui appartiennent à deux mots distincts et qui ont ainsi une existence indépendante l'une de l'autre : cette rencontre ne peut avoir lieu dans la langue française sans un heurt vraiment désagréable. C'est que dans notre langue l'accent tonique porte précisément sur la dernière syllabe de chaque mot; la voix, au moment où elle s'allongeait sur celte syllabe, se trouve donc arrêtée brusquement dans son extension: on a le sentiment d'un obstacle qui intervient, d'une sorte de choc. Le choc est d'autant plus violent que le sens de la phrase permet moins de s'arrêter entre les deux mots, ou que la voyelle du second mot est moins sourde : par exemple, cet hiatus : r oiseau apparaîtra^ est plus dur que cet autre : l'oiseau ami de rhomme^ parce que la syllabe ap porte un accent tonique secondaire, tandis que la première syllabe à^ami n'en porte
pas.
En somme, la langue fr?,'^'9-s<^ •^jj' ^'-fî-^îment plus susceptible d'hiatus que les aut.-es langues : 1 ' à cause de la disposition de ses accents toniques \T à cause de la prononciation distincte et indépendante de chacune de ses syllabes ; 3" à cause du son franc et simple de ses voyelles, qui peuvent plus difficilement que celles des autres langues
L'AVEMR ET LES LOJS DU VERS.
se fondre l'une dans l'autre ; en anglais, au contraire, le son d'une voyelle consiste en général dans la fusion de deux ou trois sons divers, parfois d'une véritable gamme de sons : il suffit de prendre pour exemple la simple interjection : Ah!
La rencontre des voyelles ne pourra donc jamais être dans les vers français qu'une exception. De là à bannir du vers ces locutions adverbiales, ces dissonances con sacrées par l'usage : sang et eau (Racine), folle que tu es (Musset), vingt et un (V. Hugo), etc., ii y a loin. Certains hiatus, comme // y a, sont harmonieux à cause de la parfaite fusion des voyelles l'une dans l'autre. En général, la rencontre de la voyelle i avec les autres est peu choquante, parce qu'elle se rapproche du son de 1'/ mouillée; mais la rencontre de Yé et de 1'^, par exemple, est très dure '. Pour que l'hiatus puisse s'ériger en règle et en coutume dans le vers français, il faudra que notre prononciation actuelle se soit modifiée bien profondément, et nous sommes loin de cette époque, qui n'est pas après tout très désirable.