‹ Les problèmes de l'esthétique contemporaine [microform]Chapitre 66 sur 83 · DES MÈTRES NOUVEAUX · texte numérisé non relu

DES MÈTRES NOUVEAUX

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sième pied, l'autre après le sixième', vous obtiendrez un des vers les plus harmonieux de notre langue, surtout lorsqu'il est disposé en strophes :

Oui, c'est Dieu — qui t'appelle — et t'éclaire I

A tes yeux a brillé sa lumière.

En tes mains il remet sa bannière.

Avec elle apparais dans nos rangs. {Sc?il/e.)

L'air est plein d'une haleine de roses. {Malherbe,)

Si un vrai poète s'emparait de ce rythme, il pourrait produire le plus grand effet ; car ces deux césures se succédant si rapidement à temps égaux donnent le sentiment d'une harmonie toujours présente, et l'oreille est bercée sans que rien d'inattendu ou de disproportionné vienne la surprendre. La monotonie serait le seul inconvénient de ce vers, si on voulait l'employer pour un trop long poème.

Quant au vers de onze pieds, l'impossibilité où l'on est de le diviser en parties égales ou offrant des rapports simples, nous semble vraiment le condamner. Le voici sous ses deux types, avec la césure après la cinquième ou après la sixième syllabe :

Belle dont les yeux — doucement m'ont tué {Ronsard.) Et le ciel ne voit point — d'amant plus heureux ( Voiture.)

11 a toujours l'air d'un alexandrin manqué ; l'inégahté des deux hémistiches produit l'effet d'une dissonance revenant

\. De ces deux césures, c'est évidemment la première qui est la plus indispensable.

L*AVENIR ET LES LOIS DU VERS

sans cesse. Pour le comprendre, il suffit d'ôter une syllab3 aux deux célèbres vers de Racine :

Ariane, hélas ! de quel amour blessée Tu mourus aux bords où lu fus délaissée.

Ce distique boiteux fait ressortir toute la différence qui sépare le vers de onze pieds d'un véritable vers. Il ne pourrait servir que là où le poète se donnerait à tâche de causer une sorte d'irritation, d'agacement du système nerveux.

Pour la môme raison, le vers de treize pieds n'est pas justifiable :

Le chant de l'orgie — avec des cris au loin proclame Le beau Lysios, — le Dieu vermeil comme une flamme.

[De Banville.)

Il n'est pas moins boiteux, mais il l'est plus lourdement» De môme pour le vers de quinze syllabes :

Odes poètes l'appui — favorise ma hardiesse (5ai/.)

Restent donc les vers de quatorze et de seize pieds. On a essayé du vers de quatorze syllabes, divisé par la césure en deux tronçons de six et de huit : i

Voici qu'elle reflue et que, Tune de l'autre écloses, Ses vagues sans fracas remontent vers leur lit de roses.

[André Lefèvre,)

Quoique ces deux nombres offrent entre eux une proportion satisfaisante, ils représentent déjà un chiffre trop

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élevé pour que cette proportion soit facilement saisie par l'auditeur. L'harmonie de ce vers, réelle mathématiquement, tend donc à devenir nulle pour l'oreille. Plus harmonieuse est la division en deux tronçons égaux de sept pieds chacun :

Il fait meilleur à Paris — où l'on boit avec la glace [Scarron,)

Nous croyons que ce dernier type de vers serait possible; mais en somme il se réduit à la juxtaposition de petits vers de sept pieds ne rimant que deux à deux : ces vers, s'ils rimaient tous entre eux, ne produiraient-ils pas meilleur effet? Le vers de quatorze pieds est un alexandrin alourdi, et cependant le nombre impair des pieds dans chaque hémistiche lui donne quelque chose de sautillant qui étonne par contraste.

Quant au vers de seize syllabes, qui se rapproche du long vers sanscrit, il est incapable de se plier au mouvement de la pensée moderne; c'est plutôt une période oratoire bien cadencée qu'un véritable vers :

Je me meurs vif, ne mourant point ; je sèche au temps de ma verdeur.

[Daif,)

\a ' !isp jsition 6 et 6 de l'alexandrin ou 4 et 6 du vers de dix syllabes demeure donc le type des arrangements agréables à l'oreille. Comme nous venons de le voir, l'intelligence ne reste jamais étrangère au plaisir de l'ouïe; or, c'est le vers de 12 syllabes qui nous fournit et nous fournira longtemps encore les éléments les plus variés et

L'AVENIR ET LES LOIS DU VERS

les ressources les plus faciles pour cette mathémalique inconsciente qui, en poésie comme en musique, constitue l'harmonie.

Comme les poètes contemporains ont tenté de briser le rythme et le nombre du vers français, ils ont voulu réformer les lois de l'harmonie des syllabes et rétablir l'hiatus. Cette question de l'hiatus nous paraît beaucoup moins importante que celle du rythme et du mètre, puis([ue le vers français a existé longtemps et peut encore exister avec des liiatus. Nous croyons qu'il est sur ce point [)eu de règles absolues; pourtant il y a cette règle générale de mécanique qu'un mouvement s'accomplit avec d'autant plus d'aisance qu'il donne lieu à moins de frottements. La rencontre des voyelles est condamnable parce que c'est, au point de vue scientifique, une perte de force pour les organes vocaux et une fatigue pour l'oreille.

Comme l'a montré M. Becq de Fouquières, l'hiatus est une interruption brusque, une solution de continuité dans le son. Quand nous prononçons deux voyelles consécutives très distinctement et en les accentuant toutes deux, le courant d'air expirateur doit s'arrêter après la première pour attendre que la bouche soit prête à l'émissi-m de la seconde : de là un temps de silence qui suspcu:^. 1^ p.: oh* et toute sensation acoustique K L'hiatus sera d'cutan*. plus sensible que chacune des voyelles portera un accent ionique plus caractérisé : au contraire, si la première est plus fai-

l.Voir sur ce point un excellent chapitre de M. Becq de Fouqniôrcs, page 280.

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