‹ Les problèmes de l'esthétique contemporaine [microform]Chapitre 75 sur 83 · ROLE DE L'ORTHOGRAPHE DANS LA RIME · texte numérisé non relu

ROLE DE L'ORTHOGRAPHE DANS LA RIME

La préoccupation exclusive de la rime sonore, érigée en principe par tous les disciples du romantisme, a sur le poète une influence psychologique qu'il est curieux d'étudier; elle produit sur son esprit plusieurs effets distincts,

la rime des difTérmcos qui peuvent reparaître à un moment donné dans la prononciation, par la liaison des mots. Ainsi l's du pluriel et l'r de l'infinitif, sourdes d'habitude, doivent se l^iire entendre des que le mot qu'elles terminent se trouve suivi d'une vovelleces consonnes existent donc toujours pour l'esprit, môme quand 1 oreille ne les entend pas; elles restent pour ainsi dire sur le bout de la langue, tandis que \m de faim, le t de tort, Vr de berger n'existent plus que pour les yeux et ne doivent plus frapper nulle oreille. En somme, et quoi qu'on en ait dit, la rime regarde l'oreille beaucoup plus que les yeux. Môme quand on lit à voix basse, on entend intérieurement la rime plus encore peut-être qu'on n'en remarque I orthographe.

Un dernier principe a été invoqué dans l'appréciation de la rime : la question de la difficulté vaincue. On a rejeté d'excellentes rimes pour 1 unique raison qu'elles sont liop nombreuses. Par exemple les nmos en ir sans consonnes d'appui sont blâmées par les modernes, tandis qu'ils approuvent les rimes en er (sonore), or ou ur On ne tolère pas les rimes en ant sans consonne d'appui, et on accepte d habitude les rimes en an (par exemple, dans V Hu-o Adam eiocéaji). L'oreille n'est pour rien dans tout cela, bien entendu' - ce II serait trop facile de faire des vers, » voilà la seule raison que donnent les versificateurs. Mais ne serait-il pas toujours aussi difficile den faire de beaux? Les poètes se plaisent parfois à se donner eux-mêmes des entraves et à se mettre, comme dit Musset « de bons clous à la pensée. » Comme s'ils pouvaient jamais avoir rop de mots pour bien choisir celui qui exprime le mieux l'idée ' Une pensée donnée veut un mot qui lui réponde exactement et si tel mot en ant ]ui répond mieux que tel autre, pour quelle raison mutiler Idée afin de satisfaire une fantaisie qui n'a pas son principe dans la théorie même du vers ! Il ne faut pas introduire dans la poésie ces fausses symétries et ces règles sans but que Pascal comparait aux «fausses fenêtres» dans l'architecture. Le poète ne doit donc selon nous, se préoccuper dans la rime que de la consonance' surtout de la consonance des voyelles. Quant à toutes les nu»rec règles de la prosodie classique ou romantique au sujet de la ir aelles ne reposent sur rien et n'ont aucune valeur scientifique.

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L'AVEMR ET LES LOIS DL' VEKS.

que nous analyserons successivement. D'abord la recherche de la rime, poussée à l'extrême, tend à faire perdre au poète l'habitude de lier logiquement les idées, c'est-à-dire au fond dep€7iser; car penser, comme l'a dit Kant, c'est unir et lier. Rimer, au contraire, c'est juxtaposer des mots nécessairement décousus. Si le soin de la rime absorbe uniquement le poète, il devient bientôt incapable de suivre une pensée jusqu'au bout, son vers, sautant d'une idée à l'autre sur la u raquette » de la rime, perd ces ailes divines qui devaient, suivant Victor Hugo, l'emporter droit dans les cieux ; son vol en zigzag est celui de la chauve-souris. Le culte de la rime pour la rime introduit peu h peu dans le cerveau même du poète une sorte de désordre et de chaos permanent : toutes les lois habituelles de l'association des idées, toute la logiquv^ de la pensée est détruite pour être rem[)lacée par le hasard de la rencontre des sons. D'un cerveau ainsi façonné les idées partent l'une après l'autre, comme les coups de feu déjeunes recrues qui ne savent pas tirer encore. La pensée n'est plus maîtresse d'elle-même, elle disj^araît sous le bruit discontinu du mot sonore faisant e\|)losion à la fin du vers. C'est le lyiisme tel (jue l'a réalisé Boileau, avec l'incohérence remplaçant Tin s[)i ration.

A ce premier inconvénient du culte de la rime, qui est pour ainsi dire de désapprendre à penser, il faut en joindre un second : celui de désa|)prendre à parler simplement, i employer toujours l'expression propre et concise. Le \:\Mq épris de la rime est sans cesse forcé, quand il ne veut [.ai laisser sa pensée interrompue, de la gonfler et de la

Si

LNFLUENCE DE LA RÎME RICHE SLR LA PENSÉE. 237 distendre jusqu^à ce que, de vers en vers, il ait fini par découvrir la série de rimes riches qu'il demande. La périphrase et la métaphore sont la seule ressource pour bien rimer. De là, comme double conséquence, chez les parnassiens les périphras-s ingénieuses « à la Delille, » et chez les romantiques des métaphores souvent superbes, quelquefois fausses, comme celles qu'on trouve chez Victor Hugo lui-même. On a dit fort bien de Th. Gautier que c'était un « Delille flamboyant. » Quant à Victor Hugo, il besoin de tout son génie pour se faire pardonner son habileté, et de toute la puissance de son art pour compenser les artifices où il se plaît trop souvent. Il est toujours resté en lui quelque chose de l'enfant-prodige, cherchant à « stupéfier les classiques » et parfois à les mystifier par quelque souplesse de son talent. H éprouve du plaisir à montrer comment il sait jouer avec la rime, à nous présenter ses vers comme des solutions de problèmes insolubles; semblable à sa Djali de Notre-Daiiie-de-Paris , il dispose et combine en un cHn d'œil sur son tapis de magicien les lettres ou les syllabes les plus diverses; seulement c'est une griffe de lion, souple et puissante, qui se glisse au milieu des mots, les pousse l'un contre l'autre et tout à coup les fait sailHr en pleine lumière. On ne peut jamais assez l'admirer; mais il y a quelque chose de supérieur encore à l'admiration : c'est l'émotion, et il ne la produit qu'en s'oubliant lui-même, en ne faisant plus sentir qu'il rime, en dépouillant tout à fait le magicien. Lorsqu'on faisait à Rossini l'éloge de ses opéras italiei.ij, il répondait en hochant la tête : trop de roulades, troj^ ^h^ îmilvjles! « Trop

L'AVENIR ET LES LOIS DU VERS

de rimes, » pourrait dire aussi notre i^rand V. Hugo de certaines de ses œuvres.

L'impossibilité de rester simple en cherchant des rimes riches risfjue à son tour d'entraîner comme conséquence un certain manque de sincérité. La fraîchour du sentiment pris sur le vif disparaîtra chez l'artiste de mots trop consommé; il perdra ce respect di; la pensée |)our elle-même qui doit être la [)remicre qualité de récrivain. 11 est bon ([uehjuefois de [)arler par métaphores et |)ar tirades; il est bon aussi de dire tout simplement sa pensée, telle iju'elle est éclose au fond du cœur. Lors(jue le poète décrit ou raconte, l'exagération du coloris est encore pardonnable : on peut charger un paysage, cela n'a qu'un demi-inconvénient; la terre est grande, et il est généralement possible de localiser quehjue parlée que le poète nous fait voir. Aussi est-ce dans la poésie descriptive que la recherche de la rime a le moins de danger : les parnassiens l'ont bien senti, et leur école est celle de la description à outrance. Le poète, lorsqu'il veut décrire, se trouve en présence d'une multitude d'images simultanées, qui lui sautent aux yeux suivant le hasard de son regard : il n'importe quelquefois guère de mettre Tune avant ou après l'autre. De plus, rien ne serait froid comme une descri[)tion métîiodique et raisonnée, qui ressemblerait à une estimation de commissaire-priseur ; il y a dans la nature même un certain désordre : il faut l'y laisser. L'association des mots et des rimes peut donc avoir ici le pas. Lors même que, poussé par la ï'me, le poète rapproche deux images qui semblent discordantes- il prodoit souvent ainsi des con-

LXFLUEXCE DE LA RLME RICHE SUR LA PENSÉE. z.v7

trastes de couleur qui donnent un ton plus chaud à sa description. La recherche des rimes n'est pas étrangère à tel ou tel effet des Orientales^ où le heurt d'images rapprochées par le simple hasard de la rime produit des couleurs crues comme certains paysages d'Orient. Lorsqu'on ne cherche dans la poésie absolument rien que des couleurs, on peut donc y mettre par surplus toutes les sonorités possibles : lorsque, avec certain héros de ïh. Gautier, on ne rêve que trois choses dans l'existence, For, le marbre et la pourpre, on peut y ajouter ce quatrième idéal, la rime riche, et on sera parfaitement heureux à assez bon marché! Mais la poésie descriptive n'est pas la vraie poésie. Comme Fa remarqué finement iM. Sully Prudhomme, « la palette du poète est si pauvre, comparée à celle du peintre, qu'il ne peut suppléer à l'insuffisance du vocabulaire descriptif qu'en associant toujours une émotion morale à son imparfaite copie de la ligne et de la couleur; » or, dès que le sentiment et l'émotion re[)rennent le premier rang, les mots et les sonorités tombent aussitôt au second ^ Si l'on songe que dans la seule manufacture des Gobelins se fabriquent quatorze mille nuances distinctes, on verra combien, sans l'idée et le sentiment, la langue des sons serait impuissante à coté de celle des couleurs; de plus, la poésie ne peut guère figurer le mouvement, comme la peinture ou la sculpture. Pour peindre les choses, le poète est réduit à se peindre lui-même, à exprimer ses propres sentim.ents et les pensées où ils se formulent ; or, dès que le sentiment et l'idée inter-

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