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CHAPITRE II

LB PLAISIR DU BEAU EST-IL EN OPPOSITION AVEC LE SENTI MENT DE l'utile, LE BESOIN ET LE DÉSIR?

Dans les objets extérieurs — par exemple un pont, un viaduc, un vaisseau — l'utilité constitue toujours, comme telle, une certaine beauté; cette beauté se résout tantôt dans une satisfaction de Vmteinf/e?ice, qui trouve la chose bien adaptée à sa fin, tantôt dans une satisfaction de la sensibilité^ qui trouve cette fin agréable et qui en jouit. Le charme de l'utile est donc à la fois dans son caractère ingénieux et constamment agréable. Un voiturier passant sur un chemin s'écriera avec enthousiasme : « La belle rou^e! i> Par cette épilhète, il désignera tout à la fois l'art savant avec lequel elle a été construite et la facilité que rencontre sa voiture à glisser sur la chaussée unie, sans secousses et sans obstacles.

Sans doute ce charme de l'utile, que sentait si bien Socrate, n'est pas du genre le plus élevé. Dire, avec un certain réaliste, que les halles centrales de Paris sont le plus splendide monument de l'architecture moderne,

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c'est assurément aller un peu loin; mais refuser, avec M. Granl Allen, tout caractère esthétique à la disposition des parties en vue d'une fin a confortable, » c'est se rejeter dans un excès contraire. iM. Grant Allen, sans peut-être le savoir, tombe dans Terreur de Kant : ce dernier, à force de séparer le beau de l'utile, finissait par l'opposer entièrement au rationnel ; il en venait à dire qu'une arabesque capricieuse est vraiment plus belle qu une jolie femme, parce que nous concevons et imposons à tout visage humain un type de beauté trop nécessaire et trop raisonné. L'architecture, un art que M. Grant Allen oublie trop dans son Esthétiqtœ pht/siolof/irjur^ fut à l'origine tout utilitaire *. Même maintenant, pour qu'un édifice nous plaise, il faut qu'il nous paraisse accommodé à son but, qu'il justifie pour notre esprit l'arrangement de ses parties; une maison ornementée avec beaucoup d'élégance, mais où rien ne semblerait fait pour la commodité de l'habitation, où les fenêtres seraient petites, les portes étroites, les escaliers trop raides, nous choquerait comme un nonsens esthétique. Au contraire, toute organisation de parties,

1. M. Grant Allen a fait, depuis, une part plus juste à l'arcbitectuie dans une intéressante étude sur VÉvolution esthétique chez l'homme .{Mind.y oct. IS^^O). Selon lui, l'évolution du sentiment esthétique a parcouru trois stages successifs; ce sentiment s'est manifesté d'abord par l'amour de la parure, ensuite par rornementation des armes et des ustensiles domestiques, plus tard par la construction el rornementation des huttes ou des maisons. Dans les maisons, on a orné d'abord l'intérieur, puis, dans l'intérieur, l'endroit où pouvait pénétrer un étranq-er ; c'est l'origine de nos salons de réception. Plus tard, l'architecture (qui e.st comme le troisième art humain) s'est développée dans la construction des palais des chefs et des dieux.

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