LE PLAISIR DU BEAU ET LE SENTIMENT DE L'UTILE
par rapport aune fin, constitue un ordre, une harmonie, et depuis longtemps on a uni la beauté et l'ordre. De même que l'exercice facile de la vue offre par lui-même un caractère esthétique (c'est pour cette raison, nous le verrons plus tard , qu'on préfère les lignes courbes aux figues brisées , plus difficiles à suivre), ainsi l'exercice aisé et rapide de ce qu'on a appelé « l'œil de l'esprit . est par lui-même agréable et beau ; or, cet exercice est toujours facilité par la disposition des choses en vue d'une fin et pour ainsi dire autour d'un centre conçu par la pensée. Nous aimons a retrouver dans les choses la manifestation de notre intelligence, à y voir marquée la trace de ce qu'il y a de supérieur en nous. En même temps, nous aimons à y reconnaître un caractère agréaôie fixé d'une manière définitive ; un objet qui semble toujours prêt à nous rendre service, à nous faire plaisir, et qui n'est lié d'ailleurs indirectement à aucune association désagréable, ne saurait tarder beaucoup à nous paraître beau.
Ainsi, dans les objets extérieurs , l'utifité semble être un premier degré de beauté. Passons maintenant des objets au sujet sentant. A l'utilité répond chez l'être sentant un besoin ; ce besoin, devenu conscient, donne lieu à un désir : recherchons donc si le désir peut être par lui-même la source d'émotions esthétiques.
Bésirer, aimer (l'amour se réduit en partie au désir), n'est-ce pas dans une certaine mesure admirer? — Pour notre part nous croyons qu'un désir, un amour queloonque produit dans tout notre être une excitation diffuse Jui est
LE PKLNCIPt: DE L'ART ET DE LA POÉSIE.
agréable et tend à devenir esthétique, à condition que le désir ne soit pas trop violent.
Nous nous trouvons ici en butte à des objections importantes de M. Spencer. Ce dernier considère le besoin et le désir qui en naît cornine excluant toute émotion esthétique. Défendant contre nous sa théorie*, il pose ce principe : « rechercher une fin comme servai^t à la vie — c'est-à-dire comme bonne et utile — c'est nécessairement perdre de vue son caractère esthétique. » M. Spencer reprend ensuite l'exemple des halles de Paris et fait la supposition suivante : « Je suis en quôte de nourriture, j'ai à trouver le marché des subsistances ; suivant des directions données, je découvre le marché central de Paris, et enfm, le reconnaissant comme tel, j'y procède à mes achats et commissions ; — je me sers alors de mes perceptions visuelles en vue de l'alimentation, pour des fins destinées à soutenir la vie. Quand j'use ainsi de mes pouvoirs visuels, j'en use d'une façon que je regarde comme en antithèse avec leur usage pour une action esthétique... Aussi longtemps que, dans de tels cas, l'esprit est purement occupé à guider des intérêts pour le maintien de la vie, il n'est le siègp d'aucun sentiment esthétique. »
— Sans doute, répondrons nous ; car, pour éprouver un plaisir esthétique, encore faut-il d'abord éprouver un plaisir quelconque ; il n'y a rien d'esthétique dans un état indilTérent et neutre, et tel est précisément celui que
1. Dans une lettre très intéressante qu'il nous a adressée au sujet d'une étude publiée pa • nous dans la Revoie des Deiix-M ndes (août 1881). Celte élude est reproduite ici même.