DURÉE ET UNIVERSALITÉ DE LA POÉSIE
beauté qu'elles n'en auraient eu si elles avaient été conçues séparément. La poésie est une sorte de symphonie de la parole et de la pensée. C'est ce (|ui explique l'impossibilité de bien traduire en vers une pensée déjà exprimée et en quelque sorte déjà refroidie. On ne j)eut jeter dans un moule que du métal en fusion. Les plus grands poètes échouent bien souvent lorsqu'ils veulent mettre en vers ou la pensée d'autrui ou môme leur propre pensée déjà fixée dans la prose. Victor Hugo lui-même, le plus prodigieux versificateur qui ait jamais existé, ne pourrait maintenant mettre en vers Notre-Dame de Paris,
En résumé, le langage du vers correspond physiologiquement à une certaine tension du système nerveux, psychologiquement à une certaine puissance de la pensée émue; une fois débarrassé de tout artifice, ce langage vibrant et fait pour ainsi dire de passion restera le langage naturel de toute émotion grande et durable. Les mots simples, primitifs, concrets, qui seuls conviennent à ce langage, sont le plus souvent vieux comme le monde; le poète les force à recevoir et à rendre nos idées modernes, et malgré nous ils résonnent à nos oreilles d'un accent profond comme le passé, doux comme ces vieux refrains auxquels sont associés des souvenirs de jeunesse : nous sentons en les entendant se réveiller en nous l'antique nature humaine, tout instinctive et passionnée. L'émotion que la poésie nous donne a ainsi la puissance du souvenir.
L'AVENIR ET LES LOIS DU VERS
En même temps elle a celle du pressentiment : ce n'est pas sans motif que rantifjuilé voyait en l'inspiration des grands poètes une sorte de divination. Dans les cirques d3 montagnes se trouvent des recoins profonds où viennent coïncider tous les bruits des monts qui s'élèvent à l'entour ; un écho musical en sort qui résume en lui la vie de toute la montagne, de|)uis sa base jusfju'à son faîte : c'est ainsi que, dans le cœur des grands poètes, tout le cycle de la vie humaine vient pour ainsi dire aboutir et éveiller une voix ; le passé, le présent, l'avenir des générations qui s'accumulent autour d'eux et au-dessous d'eux viennent également y retentir. Les Homère et les Shakspeare ont senti tressaillir en eux le fond éternel de la nature humaine, a Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. >» Ils sont eux, ils sont nous, ils sont aussi l'avenir. La pensée qu'ils expriment, tout imprégnée de sensibilité, est ce qui, dans l'homme, ne passe pas, ce qui survit aux formes souvent fragiles où s'enferme l'intelligence abstraite. Xous savons que la poésie est à peu près par rapport à la prose ce que les cris et les plaintes sont par rapport au langage articulé; or un cri, c'est la joie ou la douleur rendue présente et saisissable pour toute oreille, à toute époque de l'histoire, en tout pays : c'est donc un langage toujours sur d'être compris et dont la prose ne saurait jamais acquérir l'universalité. Ajoutons que le principe de la poésie — la sensibilité, avec sa joie et ses peines — semble être aussi le principe premier de toute pensée comme de tout langage. S'il en est ainsi, si des profon-