‹ Les problèmes de l'esthétique contemporaine [microform]Chapitre 82 sur 83 · EN QUOI CONSISTE L'INSPIRATION POÉTIQUE · texte numérisé non relu

EN QUOI CONSISTE L'INSPIRATION POÉTIQUE

produire un rythme dans le langage, elle tend à rythmer la pensée môme, à y introduire une sorte de balancement harmonieux, à la rendre pour ainsi dire ondulante au lieu de la laisser aller droit son chemin. Nous avons le plus frappant exemple de cette pensée rythmée dans la poésie hébraïque. Il y a des strophes de pensées comme il y a des strophes de mots, et on ne peut écrire les secondes que si, avant de s'exprimer dans des mots précis, la série des idées poétiques s*est déjà organisée d'elle-même en groupes réguliers, se correspondant l'un à l'autre. Ce rythme, qui remonte jusqu'à l'intelligence et va régler pour ainsi dire jusqu'aux vibrations de nos cellules cérébrales, est, comme on le voit par l'exemple des Hébreux, tout à fait indépendant de l'action exercée par la rime. Il est certaines pensées qui naissent en nous toutes prêtes à être ^mises en vers,

lui-même commed'ailleurs la langue populaire. Outre cette hardiesse expressive des tournures, la poésie exige des mots concrets, avant tout des verbes, et parmi les substantifs ceux qui expriment autant que possible des actions. Les mots les plus primitifs, qui se trouvent souvent aussi les plus courts, sont en général préférés; pour précipiter la pensée, on supprime une foule de mots secondaires qui servent en prose à relier les phrases ou à les remplir; pour la diriger du premier coup sur l'objet à voir, on emploie les termes propres et concis. Précisément parce que le langage poétique doit être plus voisin de l'action, il doit être plus imagé que la prose. L'image, comparaison ou métaphore, n'est qu'un moyen de nous faire voir et sentir l'idée, conséquemment de la mettre en action ; toutes les fois que l'image n'est pas cherchée, elle ne complique donc pas, elle simplifie. Aussi le langage poétique est-il en somme le langage actif et primitif pai- excellence : quand il exprime les idées les plus hautes, c'est par les moyens les plus simples, et l'idée grandit dans cette simplicité même Je 1 expression.

L'AVEMR ET LES LOIS DU VERS

qui sont déjà des vers; il y a une sorte de poésie sans paroles, d'harmonie délicieuse des pensées entre elles qui ne demande qu'à s'exprimer, à devenir sensible pour Toreille. Cette belle jeune fille de la légende dont chaque parole TaisaiL sortir un joyau de sa bouche, c'est la poésie ; la pensée du poète, vivante et frémissante encore, vient s'enchâsser dans l'or et le diamant: on ne peut plus l'en séparer sans la briser.

Bien avant de subir riiiiluence de la rime, la pensée du poète dilTère donc en sa marche de celle du prosateur, l'unii étant toute droite pour ainsi dire, l'autre ondulant à travers le flux et le reflux des stro[)hes. La rime, nous l'avons vu, accentue encore cette diiïérence. Il serait absurde de soutenir que la rime n'agit pas ou ne doit pas agir sur la pensée du poète (quoiqu'il soit en* uic [)lus absurde de voir en elle un moyen infaillible de fournir ridée). La vérité est que, dans l'esprit du poète, la rime et la pensée s'influencent l'une l'autre, s'attirent et gravitent pour ainsi dire l'une autour de l'autre sans jamais confondre entièrement leur marche et sans jamais se heurter. L'association des résonances et celle des idées doivent aller de front; mais c'est dans l'inspiration seule que ces deux tendances distinctes — rapprocher les mots et enchaîner les idées — se coordonnent parfaitement : alors elles réagissent l'une sur l'autre de la façon la plus heureuse. C'est ainsi que dans une symphonie, où le musicien doit adapter l'une à l'autre deux phrases musicales, il peut, soulevé quelquefois par linspiration, les écrire toutes deux ensemble et mettre dans chacune prise à part plus de

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