CHAPITRE XII
L'altération des rivages océaniques et l'érosion marine.
Lorsque nous avons fait la statistique dc^ surfaces et des volumes des mers, nous avons supposé qu'il s'agissait de quelque chose d'invariable : en réalité, il est loin d'en être ainsi, et les Océans, comme tout ce qui existe à la surface de la Teiyre, subissent de perpétuelles modifications, qui tiennent à plusieurs causes.
11 y a d'abord rapport des matières solides charriées par les fleuves, apport qui forme des « deltas », des « barres », et qui, en tous cas, amène dans les bassins océaniques tout ce que les eaux courantes ont arraché à la surface continentale.
Il y a, ensuile, les mouvements d'exhaussement et d'abaissement que subit la surface continentale, mouvements qui amènent la submersion ou Témersion de portions plus ou moins importantes des continents.
Il y a, en outre, les déformations que l'attaque des eaux de la mer fait subir à ses rivages, par suite, de l'assaut des vagues et du jeu des marées.
U y a, enfin, la sédimentation, soit le long des rivages, soit au lai^e, qui a pour effet de relever le niveau des Océans par suite d'un relèvement de leur fond. Et, à toutes ces causes, il faut encore ajouter le volcanisme^
qui, par des éruptions sous-marineSy fait apparaître ou disparaître, çà et là, des lies ou des portions de terre.
Pour toutes ces raisons, les contours terminaux des Océans sont en changement perpétuel. Si ce changement est insensible au cours de quelques mois pu de quelques années, il prend, avec le temps une importance considérable et devient l'un des facteurs primordiaux de révolution du globe.
Les fleuves qui ruissellent à la surface de la terre, en arrachent une grande quantité de matières quSls transportent avec eux jusqu'à la mer.
Ces matériaux sont, en général, des grains d'une petite dimension que les eaux fluviales tiennent en suspension. En temps ordinaire, le Rhône, par exemple, contient entré 1/10.000 et 1/100.000 de matières solides. Le Mississipi contient en suspension des matières terreuses qui forment la 1500* partie du poids de ses eaux, et le Gange, lors de ses grandes crues, en entraîne plus de 1/500.
En prenant la moyenne des matières charriées par les principaux fleuves et en appliquant le résultat à la totalité des fleuves de la terre, on trouve que ceux-ci apportent annuellement à l'Océan un volume de 10,5 kilomètres cubes de matériaux qui représentent la dixmillionième partie du volume total des continents. 11 en résulte que l'altitude moyenne des continents doit perdre, chaque année, environ un dixième de millimètre. Et, dans ces conditions, il isuffirait de 7 millions d'années pour arriver à l'arasement complet de la terre ferme. Encore ne tenons-nous (iompte que du travail de l'eau courante et nullement de celui des vagues.
Les fleuves débouchent dans la mer par une entaille pratiquée dans les rivages, que Ton nomme Vestuaire, Dans l'estuaire élargi d'un fleuve, la mer vient, deux fois par jour sous Teffet de la marée, mêler ses eaux salées
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aux eaux douces. Par suite «Je la rencontre du courant du neuve avec l'eau de mer, sa vitesse diminue, et ce conQit permet le dépôt des matières que les eaux fluviales tiennent en suspension.
Quand l'emboi^chure est large et profonde, quand de plus, elle est longue, le jeu de la marée suffit à disperser les matières ainsi déposées : on aalors les ■ estuaires " dans le sens exact du mot. Hais quand le cours d'eau débouche sur une côte basse et dans une mer où les marées sont faibles, des dépôts s'accumulent autour de l'emlwuchure.
L'eau salée à la propriété de laisser déposer bien plus vite que l'eau douce les matières solides tenues en suspension. Donc, le contact avec l'eau salée accélérera la précipitation des matières terreuses. Un dépôt de matières, forcément mobile par suite du jeu de la marée, se formera : ce sera la barre. Beaucoup d'estuaires se prolongent soua les eaux par des véritables valléee sousmarines, dont l'existence, dûment constatée par les sondages, conduit à penser que ces vallées ont été creusées par le fleuve à une époque ancienne de son existence.
Quand le fleuve à une embouchure large, peu profonde et que la mer est dépourvue de fortes marées, les matières en suspension se déposent dans l'estuaire et en opèrent peu à peu le comblement, gr&ce au i cordon littoral ■ de sable et de galets. que le travail des vagues élève au travers de l'embouchure. Le fleuve franctiit, à son tour, ce cordon littoral et pousse ses alluvions jusque dans la mer en formant des atterrissements qui accroissent ainsi le domaine continental. Comme la brandie principale du fleuve se déplace fréquemment, elle finit par couvrir une assez vaste surface triangulaire dont la base est, en général, tournée vers le large. C'est cette forme qui a fait donner à ce dispositif le nom de Ifella. Chaque fleuve traverse son Delta par plusieurs branches d'importance inégale. L'un des Deltas les plus célèbres est celui du Nil, aujourd'hui fixé, celui du Rhône, au con-
traire progresse continuellement et gagne plus de 50 mètres par an.
Ainsi Taclion continue des eaux courantes contribue à modifier la surface des continents de deux manières bien distinctes. D'abord elle tend, par l'apport des matières solides dans le lit de l'Océan, à en relever le niveau et à le mettre à même de submerger la terre ferme. Mais, par la formation des deltas et des dépôts d'estuaires, etle tend, inversement, à accroître le domaine continental. Cependant, c'est la première des deux causes qui prédomine et c'est, finalement, par la destruction progressive du domaine continental que se tradpit l'action des eaux courantes.
Mais, à l'action destructive du ruissellement fluvial, s'ajoute, pour la démolition des continents, l'action continue des eaux de la mer qui, en sapant sa bordure continentale, a pour effet d'en altérer continuellement les dimensions et les contours. Les vagues, les marées, les courants sont autant de causes qui animent les eaux de la mer de mouvements plus ou moins violents que nous avons étudiés dans des chapitres spéciaux : nous n'en reparlerons ici qu'en ce qui concerne leur influence sur l'altération des rivages.
Nous avons vu que la configuration des côtes avait. sur l'amplitude de la marée, une influence considérable : inversement, l'arrivée de 1' « onde de marée n, phénomène répété deux fois par jour, joue, dans l'attaque des rivages par la mer, un rôle des plus importants.
Quant aux vagues, qui peuvent atteindre an large, par gros temps, de 6 à 10 mjbtres dans l'Atlantique, lenr hauteur, le long des côtes, est amplifiée par le phénomène des interférences dû a la réflexion du mouvement ondulatoire. La force de projection dont disposent de telles masses liquides est énorme ; des blocs de granit pesant plusieurs tonnes sont roulés par elles comme de simples
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galets. On a déterminé, par des expériences directes, la pression exercée par les vagaes de tempête sur une obstacle solide : on a trouvé 3.000 kilos en été; tO.OOO eii hiT«r. Par tempêtes d'ouest, elle peut s'élever à 30 toncos par mètre carré.
Quand la vague se brise sur la cOte, sa force vive est assez grande pourqu'elle entraîne, non seulement des grMDsde sable, mais encore des galets assez gros. C'est donc une véritable mitraille solide qui vient ajouter son action & celle de ta masse liquide pour effectuer le travoLil de sape à la base du rivage. Sous celte double attatguc, les roches dores se désagrègent, une rainure se creuse à leur base, laissant en surplomb les parties scpé-
Ce surplomb augmente tout le temps, à mesure que la rainure inférleare se creuse davantage, jusqu'au moment où le poids de la portion ainsi suspendue en H porte-l^raux » la fait s'écrouler à la mer, débilée, cassée en fragments plus on moins gros.
Quand la roche qui forme le rivage est CMisistaste, los éboutements dont nous venons de parler donnent biù^sance & des ftdaUes verticales, remarquables surtout dans les massifs calcaires. Les Dombreuses fentes qui sillonnent la masse rocheuse en facilitent la division et peuvent amener la fonnatîon de voAles ou d'aiguilles isolées, comme celles que l'on voit près du Havre.
On a estimé & m. 30 ou m. 35 la n>oy«ane efllevde anouellemeat par la mer aux falaises des emirons du Havre. Mais certains points de la côte anglaise soit beaucoup plus exposés : le Skaketpevrt CHff, pris de Douvres, où le grand poète a placé l'une des |d«s belles scènes du Hoi Lear, a perdo, en ISsièdes environ 2 kilomètres et demi, ce qui représente un recul moyen d'un mètre dix centimètres par au. Et l'Ile d'iléligoland aperdu les trois quarts de sa superlicie au eowrs des 5 derniers siècles.
^M LES PROBLÈMES DE l'oCÉAN
On peut estimer à 250.000 kilomètres la longueur du développement total des rivages maritimes de la Terre.
Si Ton prenait comme chiffre moyen de l'érosion marine,|3 mètres par siècle ; si d'autre part on adoptait le chiffre de 50 mètres par hauteur moyenne de toutes les falaises du globe, nous arriverions à une ablation moyenne de 15/10 de mètres cubes par mètre courant de rivage, c'est-à-dire de 1.500 mètres cubes par kilomètre de côtes et par an. Gela représenterait, pour l'ensemble des rivages marins, 300 millions de mètres cubes, ou trois dixièmes de kilomètre cube.
Hais ce chiffre, est, certainement, au-dessus de la vérité, car le chiffre moyen de 3 mètres par siècle, correspondant à l'érosion des îles Britanniques, est uo maximum. L'érosion marine est, en tous cas, inférieure à un kilomètre cube par année, et se trouve, par suite, bien moindre que l'érosion fluviale qui apporte annuellement à l'Océan 10,5 kilomètres cubes de matériaux enlevés à la terre ferme.
Ce résultat s'explique aisément si l'on remarque que la surface totale exposée au choc des vagues est infiniment moins étendue que celle des continents sur laquelle s'exercent, au contraire, les actions des météores atmosphériques. Et cela se confirme encore bien plus si l'on examine une carte bathymétrique représentant l'ensemble des dépôts marins : on y constate que la bande des dépôts appelés dépôts terrigènes, formés des matériaux provenant de la désagrégation des continents, s'étend beaucoup dans les golfes au fond desquels se trouve une embouchure d'un grand fleuve. Par exemple, tout le golfe du Bengale appartient à cette zone terrigène qui. au contraire, se trouve réduite aune épaisseur très faible tout le long de la côte de l'Afrique orientale.
Le résultat immédiat de l'attaque des rivages par la mer est le détachement, par celle-ci, de blocs parfois de
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très gros volume, et de débris de moindres dimensions, les uns coostitaant des graviers ou des sables quand ils proviennent de la désagrégation de roches arénacées ou granitiques, les autres formant des vases quand ils provienneat de la désagrégation de roches argileuses.
Les vases sont entraînées le plus loin et vont se déposer dans les régions où l'agitation de la mer se localise à la surface. Les sables et les graviers forment, en avant de la pl^^, une zone de dépôts littoraux de plus en plus méiangés d'argile à mesure qu'on s'éloigne de la côte. Les gros blocs, enfin, relslent près du rivage. Ils se bornent k perdre leurs arêtes vives usées par le frottement. Mais souvent, ils se réduisent, par division, en blocs plus petits qui donnent, eur-mèmes, naissance à des galets, et deviennent ;des sables plus ou moins fins. Le frottement permanent des galets les uns contre les autres explique leurs formes, arrondies ; quant à leur forme allongée, elle provient de ce que le mouvement que leur impriment les vagues est plutôt oscillant que rotatoire.
Les courants de marée entraînent les' sables ; sous leurs actions, réunies à celle des vagues, sable et galets sont ainfii emportés à des distances d'autant plus gi^des qu'ils sont de plus petit volume. En se déplaçant le long des côtes, les matériaux transportés atteignent, soit des parties plates, soit des échancrures. Sur les parties plates, ils forment des « levées de galets » qui dépassent souvent de. plusieurs mètres le niveau de la haute mer. Quand ils rencontrent une échancrure, ils s'accrochent à ses deux pointes terminales. Ainsi paissent des sortes de flèches qui se rejoignent peu à peu en laissant entre elles un passage étroit. Cest ainsi que prennent naissance les M cordons littoraux », formés d'une série de digues provenant de raccumulation locale des matériaux arrachés et transportés par la mer. Ces cordons présentent un caractère de stabilité, de sorte qu'après un certain temps, ils peuvent être considérés comme des modifications perm a-
nentes des régioos où ils ont pris naissance. Souvent^ en arrière de ces cordons littoraux^ les échancrures qu'ont proToquées leur formation formept des lignes de lagunes dont quelques-unes peuvent devenir de véritables étangs : le bassin d'Arcachon, les étangs de Lacanau, de Parentis, de Mimizan, dans les Landes^ en sont des exemples typiques.
Ainsi la conquête effectuée sur la mer peut devenir définitive, mais à la condition que la ligne de séparation des deux domaines, maritime et continental, demeure invariable. Or, dans beaucoup de cas, il n^en est rien et les rivages subissent des oscillations, soit d'abaissement, soit d'exhaussement.
Ces faits de submersion ou d'émersion de certains rivages sont, aujourd'hui, parfaitement établis. En Europe, les phénomènes de submersion se sont surtout fait sentir dans les Pays-Bas. Alors qu'à l'époque romaine la sécurité du sol paraissait assurée^ la situation devint dangereuse à partir du ix* siècle. En 1170 commença la destruction de la langue de terre qui reliait la Frise et la Hollande. Au siècle suivant, le Zuyderzée prenait naissance sur l'emplacement du lac Flevo : ces phénomènes de submersion sont, on le voit, de date assez récente.
Sur le littoral de la Manche, àWimcreux, par exemple, on a recueilli de nombreux troncs noyés, à côté de silex de l'âge de la pierre polie. A Cherbourg, au Havre, il y a tendance à la submersion, et les rochers du Calvados ont, autrefois, fait partie de la terre ferme.
En Bretagne, les traces de submersion sontnombreuses. La légendaire ville d'Ys est, aujourd'hui^ noyée sous 15 mètres d'eau dans la baie des Trépassés, et près de la pointe de Plogoff, on distingue, à mer très basse, des pierres druidiques à 4 mètres de profondeur. Inversement, Guérande, le Croisic, Bourgneuf offrent des traces d'une émersion récente et La Rochelle ne communique
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plus avec la mer que par un étroit chenal, souvent envasé. En Méditerranée, à Préjus, l'ancien port, avec ses anneaux destiDés t amarrer les galères, est aujourd'hui an milieu des terres.
C'est sur les cdtes nord de la Suède que le phénomèae d'émersion est le plus renarqnable. L'exhautisement progressif du nord de la péninsule Scandinave a été l'objet de mesures précises. Déj& en 1730, l'astronome et physicien Celsius avait annoncé le fait et avait tracé, pour le mettre en évidence, au niveau de l'eau, des repères qui se sont élevés, depuis lors, de plus d'un centimètre par an. Inversement, la pointe terminale de la péninsule s'enfofice graduellement sous l'eau ; plusieurs rues de villes du littoral suédois sont maintenant submergées; depuis les obserrattous de Celsius, cette partie de la Suède s'est enfoncée de 1", 50 et a perdu une zone de 300 mètres receuverte par la mer.
Des phénomènes analogues s'observent en Amérique ainsi que dans certaines lies du Pacifique. Il faut donc qu'il y ait des oscillations propres du sol. Ce qui est certain, c'est que ces phénomènes d'immersion et d'émersion changent, à chaque instant, tes contours terminaux des océans et font du domaine maritime une étendue perpétuellement variable. .
Il est, enQn, une dernière eause de variation dans l'étendue relative des terres et des mers : ce sont les phénomènes volcaniques. Ces phénomènes sont, sans aucun doute, beaucoup plus fréquents qu'on ne le croit généralement. Toutefois, ce n'est qu'exceptionnellement qu'ils se traduisent par une manifestation « terrigëne », comme l'apparition d'une Jlè nouvelle au-dessus de la surface des mers.
Les éruptions sous-marines ont été observées et étudiées depuis très longtemps. La crête sous-marine longue de 80 kilomètres, découverte en 1896 par l'amiral
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Wradel au siui-oi«8t de l'Islanda, a été, p^idant la période faislonqoey le êihgd de oambrause» mani&statkMu de raetivité volcanique. Qa a tnmvô, àMsua l«s annales islandaises, la mention d'une éruption sarreQae en 1211; des îles nouvelles apparurent alors au-dessus des fiole, tandis que dea côtes ezistanles se trou^èrat anbmecgées. Au cours 4aê xhi^ eL xr* siècles, do nom* bfieuses éruptions eurent lieu. Au mois de mai 1783, une île aippante réoemment.à .50 kilomètres du capfiœkyaAes, jeta uiM très grande abondance de lumëes et disparut sons les flots. £b .1830, 1879, 1884, des éruptions o^m' Iweuses forent signalées dans les mêmes para^ea. C'est là que s'èlerait U fameuse « terre de Busse », île .sîittée eirtre Mande et firoôniand, «t «ubnaergée en 1456. £d novembre 1888, au ^oisina^ d« l'île Vuicano, daas Parchtpel des Lipari, la surface de l'eau 6e mit à bouillonner; des pierres ponces Tenaient flotter à ta surface de la mer pendant que le cratère du Vukaao lançait une fraude abondance de cendres et de pierres. En même temps, des sondages apprenaient que le fond s'était rderé de 6S mètres.
Les éruptioAS sous-marines de File de Saniorin, x^ommencées en i*an 97 av. J.-C, n'ont cessé qu'en 1870. Dans cet intervalle de temps, elles ont donné naissance à plusieurs îles.
Entre la Sicile et File de Pantell'aria surgit, en 1831 , rile Julia qui atteignit 33 mètres de hauteur, diminua et disparut bientôt. En 1863 elle roparut, atteignit la hauteur de 80 mètres et fut de nouveau détruite.
A l'extrémité nord-ouest de l'île de Saè Miguel, aui Açores, une île s'éleva, en 1811, à une centaine de mètres: au mois d'octobre elle avait disparu. Citons enûa les îles Bagosloff, de la mer de Behriug, dent deux datent respectivement de 1883 et de 1906.
On voit donc que rien n'est plus variable que les étendues relatives du domaine marîUme et du domaine continental.