CHAPITRE PREMIER
On n'eût jamais découvert dans l'être vivant le principe de. la métamorphose des forces naturelles, la parenté du mouvement, de la chaleur, de Télectricité, de Taffinité chimique. L'expérimentateur a besoin de plus simples appareils. 11 arrive pourtant que plus il sort de lui-môme, mieux il se connaît lui-môme: signe que nous ne sommes pas des points singuliers dans la courbe de la création, des monstres sans rapport avec ce qui nous entoure. Le rvwOt crcauTôv de l'antiquité s'est changé pour la science moderne en : « Connais la nature, et tu te connaîtras toi-même. » L'égoïsme entêté du philosophe qui ne veut pas se dégager des limbes obscurs, des rêves et des échos sans cesse répercutés
de sa propre personnalité, est justement puni par rignorance.
Sans sortir du monde physique, une intelligence désintéressée peut trouver les jouissances les plus vives dans la contemplation des |ois qu'elle découyre ; elle arrive à sentir, si je puis parler ainsi, Tunité qui relie tant de manifestations diverses, qui embrasse tout, se môle à tout ; elle toucl^e l'inQni sous le fini, Timmuable sous la variation, l'éternité sous le changement ; sans abdiquer, sans se condamner au suicide ou à la poursuite chimérique d'un repos absolu, elle trouve le calme, et dans le calme la force. Elle a une boussole pour se guider sur la mer troublée des sensations. Elle vit d'une vie plus pleine, plus haute, plus sereine et plus lumineuse que les pauvres âmes qui ne savent comment échapper à l'obsession d'un moi chétif, vain et misérable. Comparez le musicien maladroit qui ne sait que garder la mesure et n'entend que son propre instrument, et celui dont les doigts inconscients n'empêchent pas l'esprit de suivre l'harmonie de l'orchestre, qui se livre tout entier aux caprices, aux modulations de l'ensemble sonore, qui frémit avec chaque trompette, soupire avec chaque hautbois, vibre avec chaque corde^ ou plutôt qui^ oubliant tous ces organes maté* riels, suit d'une aile libre le vol d'une pensée harmonieuse et divine.
Quel spectacle s'offre au savant familiarisé avec la notion féconde de la transformation des forces naturelles! quelle séduisante simplicité parmi t^mt de traits épais et discontinus^ sous tant d'appa-
renpes éphémèrps, qui pour le vulgaire flefftpjirppjsans lien apparent! h^ monde, $ans ^oute, ne li|i est pas expliqué ; ipais, au lieu de trouver un spljînî partout où il regarde, il reste en face d'un ^eul sphinx. Jl vpitles mêpie^ forces jouer subtilement jijans Les d^rds que lance l'étpile jmmobile, daps le§ pb/Bpr$ bî^rmonieux des planètes portées ^^to^r de le^f^ mr leils> dans lei^ frép^is^en^ent^ et les embrassement^ des atonies, dans l'aimant, dpjgt obstiné qui cherche le pôle^ dans les pures cristallisations pu une géoinétrie qui s'ignore construit de délicates merveilles, dans la flamme qui réchaïufre et dans la rosée qui bai^is les pieds glacés ^e la nuit.
Top^ }es pjouveineni^, visibles ou invisibjes, transports de masses, ou ondulations des particules qui composent les ipasses, sont régis par Ja njép)e dynfinjique : )i^,c)ialeur.(}ey^ent Ijamièf^e, lalupiè^e chalepf*; le mariage mystique des atomes souilèyelespojds épprfpes; le cbûc briital se change en pression continqe, lenjte, tendre, ppiip aiiigi dire. Rien ne se perd de la force éternelle, incréée, indestructible, qniflueàtraverslempnde en un ppmbre in^i^i de panau^, toi^jours créatriee et toujours destructive; ^.ctiyité toi^te-puissante dont nous ne percevons que la plus mince parlie, et quj npus dérobe des merveilles impossibles à deviner. Tout système particuliejT de mouvemen); des atomes cr.ée un monde nouveau de qualités, un syçjtènie la, cppleur, un autre 1^ chaleur. Hél^s ! les sens nous nj^pquent et nombre de pes piondes sont pour npus comme s'ils n'é^aiei^t pas ! Daps quelques-uns seuleiBent, la science
d LES PROBLÈMES DE U ViE.
a SU pénétrer sans l'entremise et le guide de la sensation directe ; encore s'y meut- elle comme un aveugle qui ne voit point les objets, mais qui les cherche et marche toujours à tâtons.
Le principe de la conservation de la force donne à la science moderne un caractère nouveau d*unilé, de majesté : la physique, il est vrai^ reste encore divisée en compartiments, mais les frôles barrières qui les séparent sont comme ces plans mobiles qui servent aux décors des théâtres, et qu'on recule ou enlève à volonté. Optique, acoustique, chaleur, tout se tient. Il n'y a plus de limites bien arrêtées entre les sciences physico-chimiques : elles se touchent ou se débordent -partout. Que de points obscurs ! que de problèmes de tous côtés surgissants ! mais qui n'enlèvent déjà plus rien à la grandeur de la synthèse. Le savant suit dans tous les dédoublements et toutes les métamorphoses les forces qui produisent les mouvements ou visibles ou invisibles; il cherche les lois les plus cachées de leurs capricieuses transformations; quant au philosophe, il lui suffit presque d'être assuré que toutes les forces de la nature se réduisent à une seule force, que les lois du mouvement régissent les molécules comme les soleils ; que tout marche, tout se modifie, tout cède à un flatus sans commencement ni fin. Cela est vrai, du moins, pour ce que nous nommons le monde physique, inorganique.
Si pourtant nous entrons dans le monde vivant, nous trouvons-nous encore en présence des mômes forces et de ces seules forces? La vie n'est-elle autre chose
que la chaleur ourélectricité? L'homme ne sort-il pas autrement de la matrice de la création que la planète, le cristal ou le précipité chimique? Je laisse de côté l'âme, la pensée, le mystère des mystères, et ne m'occupe encore que de la vie. Je parle de l'homme comme je ferais du plus misérable animal, ou, moins que cela, d'une plante. Est-ce un automate? une machine? un condensateur électrique? un laboratoire? tout cela à la fois, et rien que tout cela?
Je voudrais discuter les problèmes de la vie ; mais la vie elle-même est un problème. On a fait, on fait encore de gros livres, rien que pour en donner la définition, et je n^en connais pas une qui puisse résister à une critique sévère. L'essence intime du monde inorganique échappe à notre analyse autant que celle du monde organisé ; les formes du diamant, du carbonate de chaux ont dans leur permanence quelque chose d'aussi miraculeux, si je puis employer ce mot, que la forme d'un lion, d'un cheval, d'une espèce quelconque ; les attractions des molécules jettent un esprit philosophique dans un étonnement aussi profond, aussi aigu, aussi irritant que les attractions qui, sous le nom d'instinct, opèrent sans cesse sous nos yeux dans le monde vivant. L'afiinité fait penser à la passion, la passion aux affinités. Il est tout simple que les mythologies donnent une âme à toutes les forces naturelles. Et cependant, en face de la vie, le penseur se persuade volontiers qu'il a devant lui quelque chose d'encore plus étonnant que la lumière et le mouvement des mondes, d'encore plus étrange que l'obstination de
l'aimant, plus incompréhertsible que l'agencement d'un cristal ou le mariage des torps simples; il y a une hiérarchie dans Ife mystère môme.
L*instinct est ici plu§ fort que le raisonnement: les froides splendeurs du ciel étoile, les vertes solitudes des eaux, les hérissements des montagnes, émeuvent moins que le plus légerfrôlemerit de la vie. Un regard, une voix, un sourire, un pleur, et nous voilà hors de nous, llndus faut autre chose qu'un tableau, il nous faut iin drame. La femme aimée doit jeter loin d'elle émëraudes, saphirs, rubis, toutes ces pierres ddresj froides, anguleuses; de ses yeux jaillit une lutnlère plus douce que Topale et plus brillante que le dîamarit; les anneaux d'or, signe d 'esclavage, blesseraient ses mains si tendres. Ou'estce qui osera lutter, dans la création, contre cet être chétif, contre Cette beauté éphémère, contre ce charme Vainqueur de la vie, surprise en ses frissons, ses palpitations, ses mollesses et ses ardeurs?
J'ai gt^avi les pilus hautes pentes de la montagne ; plus d'arbres, lés dernières conifères ont disparu, vaincues dans leur duel inégal contre le vent ; l'àme a froid Sur ce désert de pierres qui confine au désert du ciel, ta et là croît une fleur, isolée, pauvre étrangère qui se réfugié entre quelques blocs de rocher : qu'elle semblé belle en sa simple parure! comme l'œil s'attache à ses fins contours, à ses couleurs rougissantes! — Est-elle ûUe de la terre où du vent? Que fait- elle là, oubliée, ignorée, plus inutile que le minéral enfoui dans le filon souterrain? Elle cha^me, elle étonne plus encore.
LA SCIENCE DE LA TlE. 7
Partout nous cherchons là vie; mais la nature animée n'appartient pas depuis longtemps à la science : la poésie jalouse Ta longtemps gardée pour elle. A lîï fln du siècle dernier, l'histoire naturelle est encore descriptive, tout en tableaux; elle cherche la magie du style, pour traduire la magie de la création. Buffbn^ correct, élégant, grave, observe les animaux comme Adam regardait sa cour obéissante du paradis terrestre. Le médecin n'est plus méprisé, bafoué sur la sfcène, comme au temps de Molière; mais à peine sa profession, comiiife aujourd'hui enfcore en Angleterre, est-elle considérée comme libérale. L'anatomiste, qui pince, fouille et déchire les chairs, semble au vulgaire un vil boucher: la religion le réprouve et lui refuse jusqu'au cadavre de «l'image de Dieu» ; il devra se contenter des maudits, des suppliciés; on lui livre cette charogne comme aux corbeaux les morts oubliés sur le champ de bataille.
Les formes de la vie ont toujours ft'appé l'attention de l'homme; sa main en cherche les contours, les linéaments. Les premières ébauches de l'art n'en sont que des imitations naïves et ses plus beaux triomphes que des copies fidèles. Mais les forces de la vie ne pouvaient être conhues, tant qu'on n'entrait point sous répiderme, tatit que lés classifications se basaient sur des similarités où des dissemblances purement extérieures ; l'histoire naturelle perdait le temps à renouer la prétendue « chaîne des êtres o ; c'était une grande revue, une sorte de dénombrement homérique. Quand elle s'occupait des organes, c'était seule-
ment des organes extérieurs, visibles; elle ne savait rien des merveilleuses métamorphoses qui s'opèrent dans le tissu môme et aux profondeurs de l'être.
Le progrès de la science est marqué par trois grandes étapes. Elle ne connaît d'abord que des individus : c'est la science pittoresque; plus tard, elle ne voit que des organes: c'est la science anatomique; enfin, elle n'analyse plus que des tissus et des forces : c'est la science histologique et physiologique.
Par un contraste naturel, autant la méthode va en se compliquant, autant les résultats gagnent en grandeur et en simplicité. Au début, on ne se sert que des yeux, mais l'infinie variété des plantes et des animaux jette l'esprit et la mémoire dans une inextricable confusion ; la délimitation des espèces n'est soumise à aucune règle rationnelle, fixe et précise; le monde animé reste un Éden en désordre, une sorte d'arche de Noé. Plus tard l'anatomie descriptive et comparée permet déjà de deviner quelque choseduplan de la nature, elle en découvre ce qu'on pourrait appeler les styles divers : les individus s'effacent devant les grands groupes, que la paléontologie suit à travers tous les âges (1).
(i) La première tentative faite pour classer les animaux conformément à leurs affinités est celle de Linné. 11 distinguait six classes: les Mammifères, les Oiseaux, les Amphibies, les Poissons, les Insectes et les Vers ; chaque classe se subdivisait en ordres hiérarchiquement rangés. Cuvier et von Baer, échappant à la servitude des anciens préjugés, renoncèrent à établir une série hiérarchique, unique ^ linéaire ; tous deux, moins occupés des apparences extérieures que de l'organisation interne, reconnurent dans le monde animal quatre
On ne croit plus à « la chainc des êtres » . Le règne animal n'est plus comparé à une suite d'étoiles de diverses grandeurs, rangées les unes derrière les autres: il fait penser plutôt à un groupe de constellations dont chacune aurait ses soleils, ses planètes, ses satellites. Admirez quelle simplicité éclate en cet apparent désordre I Comme toutes, les formes viennent, en un lit de Procuste, se ranger sous les mêmes niveaux. Les individus disparaissent, le temps lui-même s'efface; tout ce qui a vécu, tout ce qui vit sous nos yeux semble une variation d'un thème éternel. L'animal apparaît comme l'ébauche plus ou moins parfaite d'une forme asservie à une idée; et non-seulement l'animal, mais l'espèce, mais la famille, mais l'ordre. Ce n'est pas assez pourtant: il ne suflSt pas de montrer les parentés, les affinités de tous les êtres vivants : l'anatomie ne les a étudiés que dans leur structure, elle a fait la statique de la vie. Mais la vie est surtout mouvement; la physiologie vient, la dernière, étudier la rfywawjjwe vitale ; elle s'occupe moins de l'animal que de l'organe, de l'ouvrier que de la fonction. Bichat le premier devine que l'être n'est véritablement pas connu, si l'on n'en
formes typiques, plann ou mnbranchemetHs, La zoologie de Cuvier se résume dans le tableau suivant :
Premier embranchement. — Anifnaux verUbréz : Classe 1« Mammifères; classe 2, Oiseaux; classe 3, Reptiles; classe d, Poissons.
Deuxième embranchement. — Animaux molXwqnei : Classe 1, Céphalopodes ; cltfsse 2, Ptéropodes ; classe 3, Gastéropodes ; classe 4, Acéphales; classe 5, Brachiopodes ; classe 6, Cirropodei.
Troisième embranchement, — Ànima\AX articulés: Classe 1, An-
connaît les matériaux ; son histologie^ sa nomenclature et sa déflnitioii dds lissus peuvent être fautives ; îl lui restera toujours le mérite d*avoir entrepris l'analyse de la matière vivante, d'avoir cherché ce qti'oti pourrait nommer les corps simplet dferorganisation,d'aToir découvert entre les diverses parties de la création animée des parentés encore pliis profondes et plus fondamentales que celles que signale l*anâtomie comparée.
Au point où elle est arrivée, la Science de la vie est vraiment devenue la science des sciences; elle he s*est développée qil'à la faveur de leurs découvertes ; mais elle les domine toutes. Les classifications, les descrip-
nélides; classé 2, Crustacés; classe 3, Arachnides; classe A, Insectes.
Quatrième embranchement. — Animaux rayonnes: Classe 1, Echinodermes; classe 2, Vers intestinaux; classe 3, Âcalèphès; classe A, Polypiers; classe 5, tnfusoires.
Von Baer, guidé surtoul par ses Recherches embryogéniques, arriva au même tésultat que Guvier, cdmme le ptmvé le tableau suivaiit :
I. Radiala, — Evoîutio radiata : Développement procédant d'un centre et produisant des pÈtiiei identiques dans un ordfe radiaire.
II. Mollusca, — Evolulio contotttli Développement qui produit des parties identiques recourbées autour d*uh espace conique ou autre.
m. Ârticulaia, — Evoîutio gemina: Développement qui produit des parties identiques sur les deux côtés d'un axe, et se refermaftt sur une ligné opposée à l'axe.
iv. Vmebrata, -^ Evoîutio Ugemina s tiétrelopitement qtti i^iro^
LA SCIENCE DE LA YIE. Il
lions d*espèces peuvent sembler des jeux faciles à celui qui est habitué à forcer la vie dans ses retranchements les plus intimeSi Avec un petit nombre de matériaux, résultailt dtl mariage de quelques principes immédiats, il recompose idéalement toute la création. Il voit tous les êtres dans un seul être; l'être entier dans quelques cellules vivantes. Il assiste à une création sans fin, féconde en merveilles toujours nouvelles. L'infiniment petit lui explique l'infiniment grand. Il demande à la maladie le secret de la santé, à la mort celui de la vie. C'est à bon droit que Comte a mis le médecin^ le physiologiste au sommet de sa hiérarchie scientifique. Que ne sait-il pas, ou plutôt que ne doit-il savoir? Y a-t-il
duit des parties identiques sur les deux côtés d'un axe» grandissant par en haut et par en bas et se refermant sur deux lignes.
11 faut remarquer que les Protozoaires, bien qu'ayant une slructtire bien définie, ne trouvent une place naturelle dans aucun des embranchements construits par Cuvier.
Dans la classification végétale moderne, toute disposition linéaire a également disparu. Les subdivisions sont des compartiments qui renferment des compartiments plus petits. A côté du monde des plantes sans sexe, se tient le monde des plantes sexuelles.
Le premier renferme les thallogènes (A) et les acrogènes(B),
Le second se subdivise en plantes monocotylédones, soit endogènes (C), soit diclyoyènes (D), et en plantes à deux ou plusieurs cotylédons soit gymnogènes (E), soit exogènes (F).
Je n'indique ici que les grandes masses de la classification. Autour de chacun de ces noms s'en grouperaient une foule d'autres, comme des planètes autour de leurs soleils et des satellites autour de leurs planètes.
rien de plus complexe, de plus merveilleux, de plus admirable que cette machine humaine dont tous les ressorts doivent lui être familiers ? L'homme expliqué, reste-t-il rien d'obscur dans la création? L'homme inexpliqué, quelle science peut nous satisfaire?