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CHAPITRE II

Les conceptions sur la vie sont toujours moulées fidèlement sur Tétat de la science. Cette servitude involontaire se fait sentir dans toutes les philosophies et aucun système n'y a échappé. L'inanité, le vide et la stérilité s'y trahissent partout, sous le luxe des images et la confusion verbeuse des raisonnements, dès qu'on les étudie à la lueur de la science moderne. Qu'il faut de patience pour suivre môme les plus beaux génies dans le dédale de tant d'erreurs grossières : on souffre de les voir s'épuiser dans leur lutte contre un inconnu qui les domine et les écrase. L'orgueil de leur pensée trouve son châtiment dans l'obscurité du langage. Ivres et repues de mots, ballottées entre ciel et terre et ne trouvant à se fixer nulle part, les métaphysiques ne peuvent môme arriver à se détruire mutuellement: sous des noms nouveaux, un siècle les porte à l'autre, toujours aussi insaisissables, aussi enflées de chimères et de contradictions.

La science positive n'aurait garde d'entreprendre contre tant de systèmes oubliés, ou dont le souvenir n'est conservé que par quelques épudits, une guerre en règle qui serait sans but et sans gloire. Elle se montre et ils disparaissent, comme les étoiles pâlissent aux rayons de Taube rougissante. Elle n'est pas toute la vérité, mais elle est la vérité: que Terreur la défie, elle n'a pas besoin de défier l'erreur.

Il y a pourtant, dans les métaphysiques, quelque chose que la science ne doit point mépriser: c'est la métaphysique. Car ne cherche-t-elle pas elle-même à créer à son tour une synthèse, non plus immobile et enfermée en des contours inflexibles, mais mouvante, animée et capablede transformations? A voir les ruines de tant de systèmes qui encombrent l'histoire de la philosophie, elle s'assure que l'expérience et la méthode inductive sont les seuls guides sûrs de l'esprit humain; mais d'une autre part elle ne peut s'empêcher d'admirer comment certaines idées, à travers tous les ftges et dans l'anarchie de tant de doctrines, ont servi de pôle à la pensée, comment toutes les philosophies ont tissé sur ce fond solide leur trame fragile et légère. Elle retrouve aussi parfois avec élonnement ses découvertes les plus étonnantes en germe et comme ensevelies dans quelque conception générale, échappée à un génie créateur. Enfin, la rapidité môme de ses progrès, en tempérant sa juste fierté, hn inspire un reste d'intérêt pour tant de constructions idéales, élevées pour l'éternité et si prompteitient écrouléesi

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Si Ton cherche à établir, pour plus de simplicité, une classification dans les systèmes relatifs à la vie, il semble qu'on puisse les réduire à trois classés et les grouper sous les noms suiTants: 1° Vanimisme; 2° le vitalisme ; 3* le dynamisme. Le dynaiîiisme lui-même se peut dédoubler en deux systèmes ; 1° le dynamisme vital i et 2** le dynamisme physique.

Sous le nom d' animisme ^ j'embrasse toutes les théories qui subordonnent d'une manière absolue le corps à une âme, principe immatériel, impondérable et intangible.

L'animisme reconnaît deux substances, ou plutôt deux essences^ l'esprit et la matière^ et fait de la seconde la docile servante de la première. L*étre vivant est un automate dont tous les mouvements èont réglés par l'action d'une cause imtnatérielle, que cette cause soit d'ailleurs souveraine et libre, ou qu'elle ne soit qu'une émanation d'une volonté éternelle fet infitiie. La théorie n'a Jamais expliqué, pas plus au temps de Descartes qu'au temps de Platon; comment une substance peut être immatérielle et dépourvue d'étendue, comment ce qui n'a pas de dimension, de poids, de réalité perceptible, peut exercet* uile action sur la matière, la mouvoir, l'agiter, la conduire en ses trahsformations. Elle creuse un gouffre entre l'esprit et le corps et ne nous apprend pas comment il est franchi dans chaque mouvement, dans chaque sensation, dans chaque détermination volontaire.

Toutes les écoles *qui se sont laissé entraîner à dédotibler la substance éternelle oht affecté de ditihiset

Tune de ses moitiés, de mépriser la seconde. Mais quoi ! si vous me montrez un monde double, à quelle moitié dois-jc donner la préférence, si tontes les deux sont nécessaires et incréées? Si Tune est ToBuvre de la seconde, pourquoi trouverais-je la création indigne du créateur?

De tout temps^ il y a eu un spiritualisme qui, refoulant la matière d'un pied dédaigneux, n'a prétendu vivre que dans le domaine des idées pures et des abstractions sans corps; on doit peut-être à cette préoccupation de l'esprit humain les plus beaux transports des plus nobles génies : que signifie cet effort fait pour arracher l'homme aux chaînes de la vie quotidienne^ aux misérables entraves du temps et de l'espace? C'est une aspiration à la vérité éternelle , indépendante de notre frêle existence comme de tout le reste, une tentative faite pour se rapprocher de la loi d'où découlent toutes les formes, toutes les apparences, tous les phénomènes. Nous ne pouvons nous élancer à la vérité que par la pensée : et à cause de cela nous sommes enclins à croire que le principe pensant est identique avec la cause d'où découle la législation de l'univers.

L'apparente simplicité de l'animisme pur et simple ne couvre pourtant qu'énigmes et que confusion. Son dualisme n'arrive qu'à faire deux parts dans l'ignorance humaine : il condamne à la stérilité la science de l'âme, parce qu'il ne sait où la fixer; la science de la matière, parce qu'il ne fait plus aucune distinction dans la matière, considérée comme indifférente, plas-

tique et revêtue seulement de propriétés d'emprunt. L'animisme pur laisse face à face le corps et Tâme : en ce faisant, il ne pense qu'à Thomme, à l'âme pensante ; l'embarras commence dès qu'on lui montre une chose vivante qui ne soit pas l'homme, Que faire alors ? Faudra-t-il attribuer aussi une âme àlabéte, à la plante? le principe de l'âme différerait donc du principe pensant? Faudra-t-il considérer les mouvements spontanés de la vie comme le résultat des simples propriétés matérielles ? Mais si la plante doit cesser d'être une merveille, si l'animal n'est qu'un vil automate, ne pourra-t-on être conduit à trouver l'âme superflue chez l'homme lui-même? Je puis, comme Malebranche, battre mon chien et m'étudier à le mépriser: mais si sa douleur ne me semble que grimace physique, si ses cris ne sont qu'un phénomène acoustique, que dois-je penser de la bête humaine, de ses passions, de ses emportements, de ses agitations ?

L'animisme n'a jamais su définir son propre empire : tantôt il revendique seulement l'homme, l'être pensant par excellence, et rejette pêle-mêle tou^ les règnes dans l'abîme confus et béant de la matière ; tantôt, effrayé de son isolement, il ressaisit et ramène dans ses possessions naturelles tout le règne animal^ et se trouve même contraint d'y annexer le règne végétal, tout ce qui a une vie, si humble, si dégradée et vile qu'elle puisse être.

L'animisme ne saurait donc prétendre à être le spiritualisme par excellence : en fait, il oscille sans cesse du spiritualisme au matérialisme, de Platon à Aristote ;

18 LES PROBLÊMES DE Lk VIE.

Platon compare Tâme au pilote qui conduit le navire, et voit dans la mort une délivrance; suivant lui, Tâme unie au corps souffre de la sensibilité et du désir ; dégagée de son enveloppe terrestre, elle se repose dans la raison. Aristote se moque de ces âmes qui changent de corps comme on change d'hôtellerie. L'âme, à son gré, n'est pas le corps, mais nepeut être sans lui) non plus que la lumière sans corps lumineux. La fonction nutritive est une de ses facultés tout comme la pensée. Le spiritualisme des Pères de l'Église, et notamment de saint Thomas^ n'habite point de plus hauts étages. VAnge reconnaît tous les droits de la bête. « L'âme, écrivait saint Thomas, est tellement la réalité du corps animé, que c'est par elle qu'il est corps, corps organique et faculté vivante. » L'âme, séparée du corps par la mort, ne jouit plus d'une vie complète, elle attend la trompette du jugement dernier pour recommencer à vivre pendant toute l'éternité. La résurrection des corps nous est promise en même temps que l'immortalité.

Stahl, l'auteur de la Vraie théorie médicalet est le continuateur d'Aristote et de saint Thomas. Son âme n'est pas seulement, comme celle de Descartes, une âme pensante : elle pense et vit à la fois. Elle bâtit le corps, en choisit les matériaux dans les éléments inorganiques, les groupe, les entretient, les nourrit, les guérit : elle préside à toutes les fonctions organiques; Pensante, elle a pleine conscience d'elle-même; vivante, elle n'a qu'une conscience sourde, une sorte de sens obscur de la continuité de ses opérations. Tantôt

elle âé conhalti tantôt elle s'ignore. Tantôt elle est le fwoe, et tantôt elle reste séparée du moi.

On devine sans peine et Ton a maintes fois répété les objections qu'on peut soulever contre un système qui se tient Sur les confins périlleux de la psychologie et de la physiologie; En vain Stahl s'attache-t-il à distinguer la connaissance consciente et la conuaissance infeonscieritôj le Xoyo; ètleXbytfffitoç, l'âme raisonnante et l'âme raisonnable.

Il écrit quelque part : « C'est pour penser et non pbùr autre chose que l'âme existe, car il n'y a rien dans Tuttivers qui égale en beauté la pensée; » Mais quoi ! il faut aussi qu'elle s'occupe des besognes vulgaires de la nutrition, de la déglutition, de la salivation. Si le sang circule, c'est que l'âme le veut. Oui, l'âme d'Aristote, qui ignorait la circulation du sang, promenait des globules tout comme celle d'Harvey. Quel malheur que le Xoyoî, on la science infuse, ne puisse faire des confidences àii Xb-yt^jixoiî, à la science acquise et raisonnante! La physiologie serait d'un coup achevée et n'aurait plus besoin des Claude Bernard et des Robin. Mais l'âme de Stahl fait, hélas I de la physiologie Sïlhs le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prosèi Je suis assuré, grâce à Claude Bernard, que dans mon fbie je fabrique du sucre ; ma science n'èmpôehe pas que j'en fasse peut-être beaucoup moins que mon voisin qui n'en sait pas plus long sur le foie que le Médecin malgré lui de Molière. Qu'est-ce donc que cette âme, à la fois savante et ignorante, souveraine et servante? Si la machine corporelle est son ouvrage.

elle doitrôtre chez les animaux comme chez Thomme. Aussi Stahl croit-il à Tâme des bêtes, et pour être logique il devait croire même à l'âme de la plante.

Avec toutes ses contradictions et ses étrangetés^ il n'est pas étonnant que l'animisme ait repris faveur de nos jours. C'est la première tentative systématique faite pour coordonner le monde moral au monde physique : le système a une simplicité, une grandeur incontestables ; il satisfait la curiosité de l'esprit en la faisant descendre dans les demi-jours et les obscurités de la vie organique, mais il n'éteint pas le phare lumineux qui domine le confus océan matériel. Cette doctrine est aujourd'hui le port où se réfugient nombre d'esprits distingués (1) qui ont perdu foi dans la psychologie et se sont convaincus de sa stérilité. A force de regarder sa propre image, Adonis n'apercevait plus rien dans le miroir troublé de l'eau. Personne ne veut plus écouter le dialogue perpétuel du moi avec le moi. On a assez de fois démontré qu'il y a des faits internes, que leur étude constitue une science indépendante, et cette science môme, on l'attend en vain. Elle s'annonce toujours, elle n'arrive jamais.

L'animisme est un merveilleux refuge pour les philosophes, qui, sans déserter le drapeau du spiritualisme, veulent boire aux eaux des sciences modernes, s'instruire, apprendre. Une doctrine qui soumet la ma-

(1) Bouillier, Du principe vital et de Vdme pensante. — Tissot, V Animisme, ou la Matière et Vesprit conciliés, — Albert Lemoine, le Vitalismeet C Animisme de StahL

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tière à l'esprit, mais qui régente toute la matière ! Un pont jeté entre les landes de la métaphysique et les riches domaines que la science défriche ! Gomment n'être pas tenté de le franchir? On se promet qu'on le repassera et qu'on retournera, la moisson faile, au désert. L'avenir montrera comment ces promesses seront tenues.

. L'animisme moderne donne déjà le meilleur signe de vitalité : il se divise. Jouffroy avait tenté de séparer nettement le terrain de la physiologie et celui de la psychologie : tout phénomène qui se produit devant la conscience était pour lui un phénomène psychologique, que le moi d'ailleurs fût actif ou passif, volontaire ou obéissant ; tout le reste était livré à la physiologie. Le moi conscient, soit de son activité, soit de sa passiveté, voilà la part exclusive et sacrée de l'âme; elle ne revendiquait rien d'autre.

Mais si l'âme peut sortir de ce cercle profond, si elle gouverne à la fois les opérations intellectuelles et les opérations vitales, que devient-elle comme conscience, comme personne morale, comme cause libre et volontaire? Grand embarras ! L'un dira que le moi n'est pas toujours ni forcément conscient; l'autre, que l'âme a encore conscience, quand elle accomplit ses basses fonctions vitales. Pauvre moi I que deviens-tu quand tu ne te connais plus toi-même ? Pauvre conscience, quand tu n'es plus que le battement des artères, le retrait du muscle, le suintement d'une muqueuse ? Chose étrange ! des deux parts les arguments sont excellents, ingénieux, persuasifs.

22 LES PR01>ltl|^$ W LA VIE.

Il est ciertain que le moi (j'aimerais n^ieu^ 4!r^ Vunifé de l'êire) se passe souvent de conscience, si I'qji entend par celle-ci une façon d'examen, ^'^^^lyse, dp recherche. Il est également certain que jamais npus i)c sommes abandonnés par je ne sais quel senti ment coptinu de la vie organique, quel sens vit^l, sourd, intime et confus. Des phénomènes sans nombre peuvent être invoqués à Tappui de Tune comme de l'autre théorie. Qui ne voit pourtant que la première incline k rattacher les faite vitaux h Tàme^ la seconde les faits \T\i^\lectuels au corps I L'une respecte la liberté de T^me, la grandit môme, en lui ouvrant non-seulemept le ch^mp de la pensée, mais encore celi^i d|Q la matf.ère. L'autre humilie l'âme devant des instincts, des nécessités générales, devant les lois souveraines quf régf^ sent la matière :

« Desinit in piscem mulier formosa superne. »

L'âme porte encore sa tète altière dans le ci^}, iQais par les pieds elle se rattache et se Qxe, s'enracine à la terre. Écoutées ces déclarations :

« La vie ne s'explique que par un principe yiviSant, distinct du corps, incorporel par conséquent. Et comn^e l'âme est un principe de cette nature, dont les rapports connus avec le corps permettent d'étendre son action jusqu'à l'organisation, au développenjgent et au maintien de la vie, l'analogie conduite l'animisme.

» Mais l'animisme doit s'entendre de tout ce qui a vie^ depuis l'organisation la plus simple jusqu'à l'homme. Le spiritualisme ne peut plus se SQutenir qu'à ç,ette

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condition. Si les animaux n'ont pas d'âme, pourquoi rbommeserait-ilanimé?Des difPérencesdedegréne constituent pas des différences essentielles. J-es zoophytes ne s'expliquent pa$ plus sans l'action d'une Âme que les animaux de l'ordre le plus élevé. Les plantes elleslïiêmes sont inconcevables sans un principe indivisible d'action qui en réalise le type, qui le conserve, le vivifie, le développe. Or, un pareil principe est encore une âme... Ou des âmes dans les plantes, ou pas de nécessité visible d'une âme dans l'homme (i). n

Les études de$ animistes modernes, bien qu'un peu incohérentes, embarrassées et sans méthode, méritent pourtant d'exciter un profond intérêt. Jamais une philosophie spiritualiste n'avait admis aussi franchement que l'activité de i^âme n'est pas toujours volontaire et libre ; consciente* ou non, on reconnaît une sorte de lumière instinctive, intérieure, profonde, qui surveille et éclaire les opérations de la vie organique. On ne laisse plus au sein de la matière, considérée comme une sorte de tout indivis, et dans toutes ses parties également vil, les énergies organiques et vitales confusément mêlées aux forces physiques ordinaires. On n'abandonne plus avec une dédaigneuse indifférence au corps le soin et le pouvoir de s'organiser, de vivre, de sentir. On ne confond plus la nature inorganique et la nature organisée, comme le faisaient les philosophies qui ignoraient les distinctions établies par la chimie moderne. On ne s'occupe pas seulement de

(i) Tissot^ DeVanimisme, pa|pe ^90.

r&me, mais du lieu de Vhme, pour parler comme les géomètres. Oï\ ne lui refuse plus toute puissance organique, toute participation à la vie, tout concours dans les opérations qui ne sont point purement mentales ; on veut que le corps et l'âme ne soient pas seulement mariés^ mais qu'ils s'cpousent, se fondent, se pénètrent dans l'unité de l'être vivant. Nous sentons-nous doubles? Des particules nouvelles traversent incessamment nos veines, nos muscles et jusqu'à nos os, comme les pensées nouvelles traversent notre esprit ; le flux des molécules ne s'arrête non plus que celui de nos rêves, de nos sentiments, de nos calculs. Cette infinie variété de phénomènes simultanés, depuis le plus humble jusqu'au plus élevé, est comme suspendue à quelque chose d'unique : qu'importe le nom qu'on donne à cette force inconnue ? elle nous fait ce que nous sommes, elle est notre tout.

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