Les problèmes du XXe siècle
Toutes les religions actuellement existantes, sans excepter le christianisme, sont fondées sur l'état des connaissances de liiomme et des mobiles de son activité, sur la conception de la nature et de l'univers, sur le mode d'organisation du gouvernement et de la société, aux époques et chez les peuples, où ces religions ont pris naissance. Elles se trouvaient ainsi en plein accord avec la science, ou, si l'on veut, avec l'ignorance de leur temps et de leur milieu. Cela étant, aucun conflit ne pouvait naître entre l'intelligence et la foi. Si quelques doutes surgissaient dans les esprits les plus ouverts au progrès, ils étaient promptement réfrénés par la crainte des Dieux et de leurs représentants sur la terre; ils ne rencontraient d'ailleurs aucun écho
dans la multitude croyante et routinière. Cependant, dans le cours des siècles, la sphère des connaissances humaines s'est agrandie, l'état des sociétés s'est modifié, les sciences physiques et naturelles ont marché, suivies d'un pas plus lent par les sciences morales et politiques, tandis que les religions sont demeurées immobiles. Un désaccord devait inévitablement se produire entre l'intelligence et la croyance religieuse à chacun des progrès réalisés par la science, et ce désaccord s'est tout à coup accentué d'une manière menaçante pour la foi, sous l'influence des découvertes qui ont bouleversé les anciennes conceptions sur lesquelles se fondaient les religions.
Dans l'ancienne conception, à la fois scientificjue et religieuse, de l'univers, il n'existait qu'une seule terre et une seule humanité. Et cette terre et cette humanité uniques étaient les objets exclusifs de l'activité divine. La science moderne n'a pas seulement élargi l'univers en faisant apparaître dans son immensité une multitude innombrable de terres habitables, et, selon toutes probabihtés, habitées, elle a dépouillé les Divinités de leurs fonctions gouvernantes, en attribuant ces fonctions à des lois naturelles. Nous connaissons les lois physiques qui déterminent et règlent les mouvements de la terre et des astres, la marche des saisons et tous les autres phénomènes de la nature ; nous savons que Jupiter ne lance plus la foudre et qu'il n'est au pouvoir d'aucun des saints du calendrier de faire tomber la
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pluie. Nous commençons de môme à connaître les lois qui régissent les phénomènes de la vie répandue sur notre globe, et celles qui assurent la conservation et le développement des espèces vivantes y compris la nôtre.
Mais si l'univers et l'homme sont gouvernés par des lois immuables, — lois inhérentes à la nature des choses et des êtres, — si ces lois remplissent les fonctions que les religions attribuent à leurs Divinités, si ces Divinités cessent d'être nécessaires, si Tunivers et l'homme peuvent se passer de leur intervention, si, ne jouant plus aucun rôle, elles sont vouées à une oisiveté éternelle, peut-on continuer à avoir foi en leur existence ? Laplace n'était-il pas fondé à dire, en parlant de l'existence de Dieu : je n'ai pas besoin de cette hypothèse. La science, en rendant Dieu inutile, n'a-t-elle pas tué la religion?
Il en serait ainsi, sans doute, si la science donnait satisfaction à tous les besoins de l'âme et à toutes les curiosités de l'esprit, s'il était en son pouvoir d'expliquer l'énigme de l'existence de l'univers et de la destinée de l'homme. Mais ce pouvoir elle ne le possède pas. L'intelligence fmie de l'homme n'estelle pas impuissante à concevoir l'infini aussi bien dans l'espace que dans le temps? Et si la science a enlevé à la Divinité quelques-unes des fonctions que lui conférait l'humanité ignorante des premiers âges, il en est d'autres, non moins nécessaires, qui exigent l'intervention d'une pidssance spirituelle, maîtresse de l'universalité des êtres et des choses.
L'existence de cette puissance souveraine est attestée moralement et physiquement par celle du sentiment qui a déterminé la naissance de toutes les religions et auquel on a donné le nom de sentiment religieux ou de religiosité. Comme toutes les facultés de l'homme, ce sentiment se manifeste et agit par l'intermédiaire d'un organe matériel, placé au sommet de l'encéphale, où les artistes avant les physiologistes l'avaient localisé. Cet organe, — un lobe du cerveau — donne à la tète humaine la forme harmonieuse, commandée par les lois deFesthétique. Or il n'est aucune des facultés de l'homme qui n'ait une destination utile. Les instincts physiques et les sentiments moraux de l'attrait sexuel et de l'amour maternel et paternel répondent aux besoins de la reproduction de l'espèce, de l'assistance mutuelle des parents, de l'entretien des enfants jusqu'à ce qu'ils soient en état d'y pourvoir. De même, le sentiment religieux, en provoquant l'intelligence à concevoir l'existence d'êtres supérieurs en puissance à l'homme, et intéressés à sa destinée, remplit comme les autres, plus même qu'aucun autre, une fonction utile. Dès la naissance des sociétés, il a assuré autant qu'ils pouvaient l'être, le maintien des droits et l'accomplissement des devoirs, indispensables à la conservation et aux progrès de l'individu et de l'espèce, en soumettant les appétits et les passions de l'homme
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à un frein, à déCaiit duquel Fespèce humaine n'aurait pu s'élever au-dessus de l'animalité. Dira-t-on qu'après avoir été utile dans l'enfanee de l'humanité, il a cessé de l'être, que le maintien des droits et l'accomplissement des devoirs peuvent être assurés désormais par d'autres forces régulatrices et conservatrices, que les sociétés civilisées sont, dès à présent, assez intelligentes de leurs intérêts pour établir le gouvernement et les lois nécessaires à leur conservation et à leurs progrès, que la puissance de l'opinion et celle de la conscience individuelle, éclairée et affinée, viennent suffisamment en aide à la justice coercitive du gouvernement pour dispenser de tout autre frein, qu'on peut même prévoir qu'un jour la conscience individuelle servira seule à la garantie de l'ordre social Mais l'action répressive de la puissance publique est coûteuse et incertaine, et l'opinion vaut ce que vaut la conscience individuelle. Or celle-ci a pour fondement le sentiment de la justice, éclairé par l'intelligence de l'utile, et la justice est inséparable d'une sanction répressive. Cette sanction, la religion seule peut la fournir à la justice, en étendant dans la durée illimitée du temps, la répression de l'injustice, demeurée trop souvent impunie et triomphante pendant la courte durée de la vie humaine et en procurant ainsi à la conscience la certitude qu'elle n'est point dupe d'une illusion décevante. La religion est l'assureuse de la justice ^
\. Voir Religion. Ghap. XII La relig-ion et la science. L'immortalité de l'àme, et Science et Religion. Chap. XII. Ktat actuel du mécanisme de Tassurance du Droit et du Devoir. La leiig^ion.
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Elle remplit encore un autre rôle, celui de soutien moral, en apportant à l'homme la force nécessaire pour supporter des épreuves auxquelles il succomberait sans son aide. Elle rend aux naufragés de la vie assez de vigueur pour gagner le rivage, et elle est, par là même, utile à Fespèce, en lui épargnant une déperdition de forces vitales.
A ces raisons morales de Texistence d'une puissance rétributrice et secourable, s'enjoignent d'autres, tirées de lincapacité de la matière et de ses forces brutes à créer des organismes, bien autrement parfaits que ceux que nous créons nous-mêmes, en y appliquant tout l'effort de notre intelligence.
Dans l'espace, que le perfectionnement de nos instruments d'optique agrandit sans cesse, nous constatons l'existence d'une multitude de systèmes stellaires. Ces machines colossales se meuvent sous l'impulsion des forces inhérentes à la matière, mais n'a-t-il pas fallu les construire et y accumuler des éléments de vitalité ? 11 faut aussi les renouveler, car la science a fait justice de la vieille croyance à l'incorruptibilité des cieux : après une période d'existence plus ou moins longue selon qu'ils ont été plus ou moins solidement construits, les systèmes se détraquent et tombent en ruines. Qu'advient-il de ces ruines ? Elles ne peuvent s'anéantir, car la science nous a appris encore que la matière et les forces se transforment et ne périssent point. Elles deviennent inutiles et finiraient par remplir lUnivers de mondes morts si une puissance intelligente n'inter-
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venait point pour les utiliser. C'est une hypothèse, soit! mais est-ce une hypothèse dont on puisse se passer pour expliquer la formation et la succession éternelle des mondes?
Peut-on s'en passer encore pour expliquer la création successive des organismes vivants qui peuplent notre monde, et, selon toutes probabilités, l'universalité des mondes, depuis le végétal et l'infusoire jusqu'à l'homme?
Les six jours que la légende biblique de la Genèse assigne à la durée du travail de la création, et l'époque à laquelle les glossaires de cette légende fixent ïà.ge de notre globe ne figurent plus aujourd'hui que pour mémoire dans l'histoire des conceptions cosmogoniques. D'après les données positives que la science nous fournit avec une abondance croissante, c'est par millions d'années que se compte la durée du travail de la construction du système stellaire, dont notre planète fait partie, et c'est seulement après d'autres millions d'années qu'elle a pu devenir le siège de la vie. A mesure que l'état de sa croûte habitable s'est modifié, la plupart des espèces primitives ont cessé d'y être adaptées, et elles ont dû être remplacées par d'autres. Il y a eu une série de créations successives. Commentées créations ontelles été faites? Comment la puissance créatrice a-t-elle procédé ? Est-ce en façonnant de toutes pièces les espèces nouvelles, ou bien en investissant les anciennes du pouvoir de se transformer et de s'approprier aux conditions du milieu modifié?
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Voilà ce qui demeure encore douteux, quoique la théorie transformiste soit aujourdhui prédominante. Mais cette théorie exclut-elle Tintervention d'une puissance intelligente, créatrice et consciente de ses œuvres ' ? Reportons-nous aux nôtres, et nous pourrons nous assurer qu'en produisant les siennes, la puissance créatrice a suce quelle faisait et pourquoi elle le faisait. L'homme est doué de la capacité d'inventer, et c'est à elle quil est redevable de tous les progrès qui ont élevé sa condition au-dessus de celle de l'animalité. Mais comment procède l'inventeur? Il commence par se proposer un objectif, soit, par exemple, de rendre plus économique une opéra-.tion industrielle. Il a conscience de cet objectif et il s'applique à découvrir un procédé ou à inventer une machine en vue de l'atteindre. Ce n'est le plus souvent qu'après un long travail, après des tâtonnements sans nombre, qu il achève son œuvre, sans pouvoir toujours la pousser au degré de perfection nécessaire; parfois même, il ne crée qu'un embryon informe, impropre à la destination qu'il lui a assignée; mais, soit qu'il ait réussi ou non à mener à bien son invention, il a dépensé une somme plus ou moins grande d'intelligence, il a su qu'il la dépensait et pom^quoi il la dépensait. Les organismes vivants que la puissance créatrice a répandus à profusion sur notre globe ne sont-ils pas, comme nos machines, des « inventions ». et n'est-il pas rationnel de croire que leur création a suivi le même processus ? Parmi