‹ Les problèmes du XXe siècleChapitre 16 sur 18 · E. DUCLAUX · texte numérisé non relu

E. DUCLAUX

K. P. 259. — Les impôts en Indo-Chine.

Les partisans de l'expansion coloniale se félicitent de laugmentation extraordinaire du produit des impôts en Indo-Chine. D'après les renseignements fournis par M. Doumer, les impôts qui ne rendaient en 1896 que 56 millions, produirent celte année 92 millions, soit 38 millions de plus. Si cette plus-value était due à un

accroissement Je la richesse et du bicii-cti'c de la population, nous partagerions volontiers la joie de nos colonialistes. Malheureusement, un témoin bien informé et terriblement indiscret, le capitaine Bernard, nous a donné, dans la Revue de Paris, une explication beaucoup moins flatteuse de l'expansion des receltes du budget indo-chinois.

« En Annam, dit-il, le système fiscal tout entier a été adapté, non point à l'état réel du pays, mais à l'ignorance de ceux qui l'administrent.

« Les taxes ont été fixées arbitrair^îment. (Quelques (lonrées, le sel et l'alcool, par exemple, ont formidablement augmenté de valeur : l'alcool acheté 7 cents aux distillateurs, est revendu 14 et au détail 18; le sel, acheté aux saulniers 7 cents le picul à Phan-Rang, est revendu à l'entrepôt de l'Etat, à côté de la saline, 78; il valait, en 1897, 12 cents à Thuan-An près de Haï; un an plus tard, il était vendu 1 piastre 80, soit 15 fois plus. Non seulement les impôts sont devenus écrasants, ils varient encore constamment. Il n'y a pas d'année où on ne modifie soit le tarif, soit les bases mêmes de l'impôt, c'est-à-dire la sui)erficie présumée des terres et leur classification, le nombre des inscrits. En 1897, en quelques semaines, c'est une véritable grêle qui s'abat : droits sur les allumettes, la cannelle, le papier timbré, le sel, l'alcool, les barques de rivières, les permis de coupe de bois, augmentation de l'impôt personnel et de l'impôt foncier, taxes de non-inscrits, enregistrement des brevets de mandarinat, unification des mesures linéaires et superficielles, et, plus tard, malgré les engagements pris, les droits sur le tabac, l'arec, le bois à briller, les paillotes, le chaume mêiric

330 LES rROr.LKMES DU XX^ SIÈCLE

dont rindigùne couvre les plus niiséra])les cases. »

Celte grcle d'impôts, comme la nomme le trop naïf capitaine, a rempli les caisses du fisc, mais non sans produire les eflets ordinaires de la grêle; elle a ravagé l'Annam au point de faire mourir de faim, pendant l'hiver 1897-98, plus de dix mille personnes dans les provinces de Quang-Tsi et de Quang-Bing.

Nous trouvons encore, dans les révélations du capitaine Bernard, quelques renseignements suggestifs sur le système perfectionné de gouvernement et les procédés de civilisation qui ont été introduits en Indo- Chine.

(( Avant Tannexion. la Cochinchine était gouvernée par un Kinh Luoc et divisée en six provinces. Le personnel administratif et judiciaire se réduisait à une cinquantaine de mandarins de tout rang. Elle forme aujourd'hui vingt provinces, sous la direction d'un lieutenant gouverneur. Le nombre total des fonctionnaires des services civils, y compris le secrétariat du gouvernement de la Cochinchine, est de 290 pour une population de 2,300,000 habitants, soit 1 ])0ur 7,900. Il est à Java de 365 pour 27,600,000 habitants, soit 1 pour 76.000. Le personnel judiciaire comprend 142 magistrats, soit environ 1 pour 16,000 habitants; il en comprend à Java 185, soit 1 pour 150.000. Le service du cadastre occupe 75 agents; à Java, pour une superficie cultivée huit fois plus grande, pour une population douze fois plus considérable, il n'en comporte que 62.

« A l'armée des fonctionnaires, il faut joindre une multitude d'interprètes et secrétaires, les magistrats ignorant la langue. Les charges sont formidables. En 1800, le budo-et de la Cochiiirliine était évalué à 3 mil-

lions do francs; il (Hait de 14 millions en 1874 et de 31,670,000 en 1896. Le port de Saigon n'a pas été amélioré ; en revanche, on a construit un superbe théâtre et une cathédrale romaine. Quelques centaines d'Européens disposent d'un budget payé par 2 millions d'indigènes.

« Certaines séances du Conseil colonial de Cochinchine ressemblent à la scène fameuse que Ruy-BIas interrompt; elles sont consacrées au partage méthodique du budget ; à la fin de 1886, le président du Conseil colonial avait à lui seul près de 2 millions de francs de travaux en adjudication; les fonctionnaires laissaient faire. ?s'était-ce pas cette assemblée qui décidait de l'augmentiition des soldes, de l'allocation des indemnités? Le directeur de l'Intérieur lui-même, qui représente le gouvernement au sein du Conseil demanda et obtint, en 1885, que son traitement soit doublé.

« Ainsi, en Cochinchine, d'une part, un personnel administratif innombrable, des charges budgétaires énormes, d'autre part, un peuple abêti, une civilisation rudiraentaire au point de vue intellectuel, industriel, agricole, voici les bienfaits de l'administration directe. C'est vers cet idéal pourtant que tendent les protectorats de l'Annam et du Tonkin. »

En moyenne, chaque Annamite paie 9 à 10 francs par tête. Les Indous paient 4 fr. 50, les indigènes des Indes néerlandaises, 5 fr. 65. Les Japonais, 7 fr. 40 en 1898. L'impôt est encore aggravé j)ar les procédés de perce])tion, sans oublier les confiscations.

« Lorsqu'une route en construction, dit notre capitaine, traversait des terrains particuliers, les propriétaires ne recevaient aucune indemnité. En janvier 1897,

à Hué, une avenue large de 20 mètres a été tracée, qui coupait le village de Phu-Cam et la plaine des Tombeaux ; on a renversé des cases, détruit des plantations, éventré six mille tombes, sans distribuer la moindre indemnité. Il a été procédé de la même manière dans certaines villes, à Hanoï par exemple, oii les embellissementç ont été faits à peu de frais au détriment des Annamites. »

On dira peut-être que ce mode d'exploitation coloniale n'est pas sans analogie avec le pillage, mais il s'agit de quasi-Chinois, et ne leur faisons-nous pas en pillant beaucoup d'honneur?

Journal des Economistes, n" du 15 avril 1901.

P. L. 300. - Le XIX^ siècle.

Le trait caractéristique du siècle qui vient de finir, ce qui le distingue de tous ceux qui l'ont précédé, c'est le développement extraordinaire de la puissance productive de l'homme. Par la conquête et l'asservissement des forces mécaniques et chimiques ajoutées ou substituées à sa force physique dans l'œuvre de la production, il a pu augmenter, dans des proportions qui eussent semblé autrefois invraisemblables, les matériaux de la vie. On aura une idée de ce progrès, accompli surtout dans la seconde moitié du siècle, en consultant

APPF.XDTf.E 339

les tableaux de l'accroissement de la rieliesse aux Etats-Unis, c'est-à-dire dans le pays où l'industrie est arrivée à son ])lus haut point de productivité. Tandis qu'(>n 1850 la richesse de l'Union américaine n'était évaluée qu à 7 milliards 135 millions de dollars, soit à 30(S dollars par tête, elle s'élevait, d'après le dernier recensement de 1000, à 90 milliards, soit à 1.180 dollars par tête. Dans la dernière décade seule, l'augmentation avait été de 35 milliards, — une somme de richesses plus considérable, au dire du D'' Powers, que celle que le continent américain tout entier avait pu accumuler depuis la découverte de Christophe Colomb jusqu'au commencement de la guerre de la Sécession. Il y a sans doute quelque chose à rabattre dans cette statistique américaine, et nous devons confesser, en toute humilité, que la richesse de rEuro2:)e n'a pas fait, de])uis un demi-siècle, une aussi prodigieuse enjambée, mais nous pouvons conjecturer, d'après les chiffres du rendement des impôts, sans parler d'autres indices, que dans tous les pays oîi le vieil outillage de la production industrielle et agricole a été transformé et renouvelé, la richesse s'est accrue dans une proportion au moins double de celle de l'augmentation de la population, malgré les charges et les obstacles de tous genres que les vices et l'ignorance des gouvernements aussi bien que ceux des gouvernés opposent à son développement naturel et régulier.

On s'expliquera ce phénomène si l'on songe à la somme énorme de travail à bon marché que nous ont procurée l'invention et les perfectionnements successifs de la machine à vapeur. On estime au plus bas mot que Je travail d'un cheval-vapeur équivaut à celui de 10 hom-

34o T.KS IMlOlîI^KMES 1)1' XX" SIECLE

mes'. Or, la statistique officielle nous apprend que le nombre des chevaux-vapeur s'est élevé en France de 60.000 en 1840 à G.300.000 en 1897. C'est donc une somme de travail égale à celle de 63 millions d'hommes qui a été mise au service de l'industrie française. Et non seulement ce travail est plus économique de toute la différence du prix de la houille, nourriture de la machine, et de celui de l'alimentation végétale ou animale de l'homme, mais encore il développe une puissance et obtient des résultats qu'aucun déploiement de forces humaines ne pourrait atteindre. On aurait beau accumuler une masse de travail humain décuple de celle de la machine d'un train express, c'est à peine si l'on obtiendrait une vitesse dix fois moindre. Et en supposant que des milliers d'hommes échelonnés à portée de la voix fussent employés à transmettre un message, leur travail serait impuissant à rivaliser de vitesse avec celui du télégraphe, tout en coûtant des milliers de fois plus cher.

Mais l'accroissement de la quantité des produits et des services c{ui constituent la richesse n'a pas été le seul ni peut-être même le plus important résultat de la transformation de la machinerie de l'industrie ; elle en a eu deux autres d'une portée supérieure, en élevant la nature du travail réservé à Ihomme dans l'œuvre de la production, et en étendant avec la sphère des échanges celle de la solidarité humaine.

T. L'homme ne peut, dans les meilleures conditions possibles, eflectuer en dix heures qu'un travail de 220.000 kilogrammètres. ICii une heure, une machine de i cheval- vapeur fait 270.000 kilog-ranimètres, soit plus qu'un homme en dix heures. On peut donc avancer qu'il faut, en général, 10 hommes pour Taire le travail d'une machine de i cheval-vapeur.

(Hknri I)K Parville. Causeries scientifiques.)

Les macliincs; iic foiiinissent ({iriin travail iiial«'^ricl dont les opérations doivent être dirigées ou tout au moins surveillées par l'intelligence de l'homme. Si elles le dispensent d'un effort physique, elles exigent une application constante de sa force intellectuelle et elles engagent souvent au plus haut degré sa responsabilité morale. Un conducteur de locomotive et un aiguilleur, par exem])le, ne dépensent dans leur journée cpi'une faible somme de force physique, mais leur attention doit être appliquée sans relâche à l'opération qui leur est confiée. Si leur intelligence n'y est pas suffisamment tendue, s'ils nont qu'à un faible degré le sentiment de leur responsabilité, ce défaut d'application à leur devoir peut causer la perte de centaines de vies, sans parler des dommages purement matériels. Mais l'exercice de l'intelligence et de la responsabilité ont pour effet naturel de développer les facultés mises en œuvre, et c'est ainsi que le niveau intellectuel et moral des ouvriers qui dirigent ou surveillent le travail des machines apparaît dans toutes les branches d'industrie que le progrès a touchées comme manifestement supérieur à celui des simples manœuvres qui font l'office de machines.

Le progrès industriel n'a donc pas eu seulement pour effet d'augmenter la quantité des produits, il a élevé, pour ainsi dire, la qualité des producteurs. Il y a encore un autre effet, non moins bienfaisant, c'est d'étendre et de multiplier les liens de solidarité entre les hommes. Dans les siècles qui ont précédé le nôtre, la sphère de la solidarité ne dépassait guère les frontières des États. Les membres de chaque nation formaient une société d'assurance mutuelle contre le risque d'invasion et de

pillage, quand ils n'étaient pas eux-mêmes envahisseurs et pillards. S'ils étaient intéressés à la prospérité les uns des autres, ils ne l'étaient point à celle des membres des autres nations. Ils avaient, au contraire, intérêt à la diminution des forces et des ressources des peuples avec lesquels ils étaient continuellement en guerre. Cet état de choses a changé, la solidarité a succédé à l'antagonisme, lorsque les échanges ont associé les intérêts des individus appartenant à des nations différentes. Or, c'est l'accroissement de la productivité de l'industrie qui a provoqué en la nécessitant l'extension de la sphère des échanges. Lorsque le travail, assisté par une machisie de plus en plus puissante, — et pour emprunter un exemple au rapport de Michel Chevalier sur l'Exposition de 1867, lorsque l'introduction du moteur circulaire a porté de 80 à 480,000 le nombre de mailles qui peuvent être confectionnées en une minute dans la fabrication des tricots, — le marché local a cessé de suffire à cette production exubérante, il a fallu agrandir son débouché, et il en a été ainsi dans toutes les industries où le travail à la machine se substituait au travail à la main. Alors, pour répondre à ce besoin d'extension des marchés, s'est produite une demande extraordinaire de progrès des moyens de communication. Les inventeurs, utilisant les découvertes de la science, se sont appliqués à satisfaire à cette demande; la vapeur, puis l'électricité ont été employées h surmonter l'obstacle des distances. 780,000 kilomètres de chemins de fer, 1.800.000 kilomètres de lignes télégraphiques, construits presque en totalité dans la seconde moitié du siècle, des lignes de navigation à vapeur qui établissent des communications régulières entre les parties les plus éloignées du globe

APrETiîDirp 343

ont commencé Fociivre de runification des marclits des j)rodiiits, des caj)itaux et du travail.

]\[algré les obstacles (jue cette extension de la s|:)hère des échanges a rencontrés dans les intérêts attachés à l'ancien état des choses, elle se poursuit avec une force d'impulsion irrésistible, et on peut déjà en apprécier la portée finale en comparant l'état de développement des rai)j)orts économiques des nations au début et à la fin du siècle.

Nous n'avons que des données partielles et incertaines sur le commerce extérieur des nations civilisées dans les siècles précédents; nous savons seulement que le commerce de l'Angleterre en 1800 n'atteignait pas -2 milliards de francs ^ et que celui des autres nations réunies s'élevait à peine à ce chiffre; en sorte que le commerce du monde civilisé tout entier ne dépassait pas le commerce actuel de la Belgique. M. Levasseur Tévaliiait dernièrement à 87 milliards pour la période 1894-9.") -, c'est-à-dire qu'il aurait au moins vingtuplé dans le cours du siècle. Le commerce international des capitaux ne s'est pas moins développé que celui des produits. La statistique ne nous fournit, à la vérité, aucune donnée sur la production du capital dans la période qui a précédé l'avènement delà grande industrie, et elle ne nous renseigne encore que d'une manière approximative sur son importance annuelle. M. Robert Giffen a évaluéà 200millions sterl. — 5 milliards de francs — le montant de l'épargne annuelle du Royaume-Uni, ce qui

I. 90.570 000 liv. st. à l'importation "et 4'^ 252.000 liv. st. à Texportion.

•2. L'inflnrrirr dos co/V.s- de communication nu xix« siècle, par E. Levas.>^ciir./>. iJi.

344 ^-^^^ PROlîLlblES m- XX*^ SIECLE

est peut-être excessif. Mais on peut affirmer avec certitude que la productivité de l'épargne s'est accrue avec celle de l'industrie, et on sait que les pays où la production des capitaux s'est particulièrement développée, l'Angleterre, la France, la Belgique, la Suisse, l'Allemagne, en fournissent des quantités croissantes au reste du monde. La transformation de Toutillage de la pro" duotion industrielle et agricole, sans oublier celle du matériel de guerre, maritime et terrestre, en a demandé des quantités énormes, surtout dans le dernier quart du siècle. Seule la construction des chemins de fer en a absorbé environ 200 milliards. Mais non moins que l'exportation des produits, celle des capitaux crée et multiplie les liens de solidarité entre les peuples. Les pays importateurs de capitaux sont intéressés à la prospérité de ceux qui les produisent' afin de les obtenir en abondance et à bon marché, les pays exportateurs le sont plus encore à celle de leurs débiteurs.

Le développement de la production, déterminé par la création d'une machinerie à la fois plus puissante et plus économique, a élargi aussi, quoique dans une proportion moindre, les débouchés du travail. La population s'est accrue dans la mesure de l'extension de son débouché; elle a doublé en Europe dans le cours du XIX* siècle, et elle a fourni, en outre, à l'émigration un contingent qui a dépassé en une seule année celui qu'elle lui fournissait auparavant en un siècle. De 10.000 individus en 1820, l'émigration s'est élevée ta 871.000 en 1887 et, en l'espace de quatre-vingts ans, elle n'a pas porté moins de 15 millions d'hommes de race blanche dans les autres parties du globe. Ces émi-

granls ont fécondé par leur travail et acquis au domaine de la civilisation d'immenses régions, dont les ressources naturelles demeuraient improductives; ils ont fait souche de peuples nouveaux, approvisionné l'Europe de matières premières et denrées alimentaires, agrandi les débouchés de son industrie et étendu, avec la sphère de l'échange, celle de la solidarité des intérêts.

Telle a été l'œuvre capitale du xix*^ siècle, et la meilleure part de son actif. A des Etats isolés et politiquement hostiles, il a commencé à substituer des nations économiquement unies par les liens de plus en plus nombreux et serrés de l'échange. Et cette extension de la sphère de l'échangea eu, en même temps, pour résultat d'internationaliser le progrès lui-même. Toutes les nations se trouvant désormais en concurrence, leurs industries sont obligées de s'assimiler tous les progrès réalisés ailleurs, sous peine d'être exclues du marché général, et même de leur propre marché. Au commencement du siècle ces progrès qui multipliaient les produits en abaissant les frais de la production étaient, pour ainsi dire, le monopole de l'Angleterre. Après s'être efforcés de se protéger contre eux, par les barrières de la douane, les industriels du continent ont compris la nécessité de les imiter, et c'est ainsi que les produits manufacturés de la France, de la Suisse et, en dernier lieu, de l'Allemagne, ont réussi, grâce au stimulant de la concurrence britannique, à dépasser en quantités croissantes les frontières du marché national.

Aujourd'hui a surgi un nouveau concurrent : l'industrie américaine, armée de machines-outils qui abaissent encore les prix de revient ; demain surgira peut-être la concurrence chinoise, dont la bienfaisante influence

346 l.ES PROIÎLKMES DU XX»^ SIÈCLE

s'ajoutera à celle de la concurrence américaine pour provoquer en Europe un mouvement de réforme des iinpedimciua politiques, fiscaux, protectionnistes, qui élèvent artificiellement le prix des matériaux de la vie.

Avons-nous besoin dajouter que des siècles se passeront avant que Ihumanité soit exposée à produire plus qu'elle ne peut consommer? Malgré l'essor que la conquête d'un contingent colossal de forces naturelles est en train d'imprimer à sa capacité productive, l'humanité est encore pauvre, très pauvre, et il faudra que sa production annuelle soit au moins décuplée pour lui assurer une modeste aisance.

Mais c"est seulement j)ar l'extension de l'organisme de la production et de l'échange que le travail, assisté des forces de la nature, pourra satisfaire avec une abondance de plus en plus grande les besoins, encore aujourd'hui incomplètement desservis, de la consommation. Or cet organisme est d'une sensibilité exti'ème, et à mesure qu il s étend et solidarise des intérêts plus nombreux dans les différentes parties du globe, les causes de perturbation, telles que les guerres et les autres calamités dues aux vices et à l'ignorance des gouvernements et des individus^ qui se manifestent sur un point du marché agrandi des échanges, se répercutent sur tous les autres. Ces causes de désordre et de ruine n'ont pas cessé de se multiplier el même de s'aggraver dans le cours du siècle, et, en regard des progrès qui contituent son actif, elles ont produit un passif qui a absorbé, sinon la totalité, au moins une part trop considérable de cet actif de progrès.

II semblerait que l'accroissement extraordinaire du cf)mmerce internatit)nal, en développant entre les j^euples la solidarité des intérêts et en augmentant, par là même, le besoin de la paix eût dû rendre les guerres plus rares. On pouvait d'autant i)lus se bercer de cette espérance que les progrès de Tindustrie augmentaient chaque jour le nombre et la richesse de la classe dirigeante de la production et lui valaient une part d'influence plus considérable dans le gouvernement des Etats. Gej)endant, il n'en a pas été ainsi. Les guerres n'ont pas été moins nombreuses au xix® siècle et elles ont été bien autrement destructives et coûteuses qu'elles ne l'avaient été au xviii^.

Nous ne possédons pas le compte des vies humaines que la guerre a consommées depuis les dernières années du règne de Louis XIV jusqu'à la Révolution française, mais c'est le porter fort haut que de l'évaluer à un million. Les armées étaient alors peu nombreuses et les difficultés du recrutement obligeaient les généraux à ménager la vie de leurs soldats. La Révolution a changé cet état de choses en mettant à la disposition des chefs des armées républicaines ou impériales un nombre illimité de réquisitionnaires ou de conscrits. Ils ont obtenu ainsi un avantage décisif sur leurs adversaires, accoutumés aux pratiques de l'ancien système, et Ton sait que Moreau qualifiait Napoléon de vainqueur à raison de iO.OOO hommes par heure. Le peu de développement du crédit public obligeait de même les gouvernements à limiter leurs armements, et à coftcltire la paix

aussitôt que leur trésor était épuisé. La faible augmentation des dettes publiques dans le cours du xyiu*^ siècle nous fournit à cet égard une indication positive. D'après une statistique dressée par Dudley Baxter elles ne se seraient accrues que de 5 milliards dans la période de 1715 à 1703 i, mais à dater de cette époque, on voit l'industrie destructive de la guerre prendre un essor plus prodigieux encore que celui des industries productives. Les guerres de la Révolution et de l'Empire consommèrent environ 5 millions d'hommes ; et ce compte s'est particulièrement accru dans la seconde moitié du siècle. En additionnant les victimes de la guerre depuis la Révolution, on est arrivé au monstrueux total de 19.840.000, près de 20 millions pour les pays appartenant à notre civilisation. La consommation des capitaux a progressé pius rapidement encore que celle des hommes. En sus des dépenses couvertes annuellement par l'impôt, la guerre et la paix armée, autrement dit la préparation à la guerre, ont participé pour cent milliards ,

I D'après les recherches de M. Dudley Baxter 'dans son ouvrage Xational-Dcbts), recherclies qui sont, il est vrai, en partie conjecturales pour les périodes un peu éloig-nées de nous, Tensemble des dettes nationales des pays civilisés montait, en i;i5, à; milliards 5oo millions de francs. En i;y3, Tensemble des dettes publiques des contrées de notre groupe de civilisation, y compris les États-Unis et rinde anglaise, s'élevait à 12 milliards et demi de trancs; TAnglelerre devait, à elle seule, plus de la moitié de cette somme. De 1793 à 1820, les dettes nationales s'accrurent infiniment plus que dans les quatre-vingts années précédentes : l'ensemble, à la dernière de ces dates, peut être évalué à 38 milliards de francs dont 523 milliards pour la seule dette anglaise. De 1820 à 1848, le monde jouit d'une paix ijrofonde. Aussi les engagements des nations ne s'élevaient-ils, en 184S. qu'à 43 milliards environ. La Révolution de 1S48, les guerres du second Empire, etc., ont porté cette somme à 9-. 7;4 000.000 de francs en i3;o. On peut estimer enfin que l'ensemble des dettes des nations plus ou moins civilisées dépasse actuellement i"3o milliards. (P.\ul Leroy-B.\ulieu, Traite de la science des fiiuinces, T, IL chap. XIV. Les dettes des grands États] .

au plus l)as mot, à raugnientalion des dettes publiques dans le cours du siècle.

Cependant, ce qui était jadis la raison d'être de la guerre a cessé d'exister. Aussi longtemps que les peujjles civilisés ont été menacés de destruction ou tout au moins de dépossession par les invasions des barbares, la guerre a été une nécessité. Car il fallait bien s'assurer contre un péril toujours imminent et inévitable.

Mais grâce aux progrès du matériel et de l'art de la destruction — et ces progrès n'ont pas été, pour le dire en passant, moins utiles que ceux du matériel et des arts de la production — ce péril a disparu. Les peuples civilisés envahissent au contraire et s'approprient les régions occupées i)ar leurs anciens envahisseurs. La guerre ne s'impose plus à eux. Elle dépend de leur volonté.

Il s'agit donc de savoir s'ils ont encore intérêt à la vouloir. Cet intérêt existait sans aucun doute pour les aristocraties qui trouvaient dans la conquête d'un État ou d'une province un supplément de serfs ou de sujets qui leur fournissaient, par les corvées, les redevances ou les impôts, un supplément de revenus. Mais que peut bien rapporter la conquête de la province ou de l'État le plus riche à une nation qui demande ses moyens de subsistance non plus au pillage ou à l'exploitation du travail de ses esclaves, de ses serfs ou de ses sujets mais à la culture de son sol et à la pratique de son industrie ? L'expérience de toutes les guerres qui ont ravagé le monde dans le cours de ce siècle n'a-t-elle pas attesté qu'elles ont coûté aux vainqueurs plus qu'elles ne leur ont rapporté? Comment donc s'expli(|uer que des êtres pourvus de raison et sachant compter continuent à pra-

35o LES PROBLÈMES DU XX" SIECLE

tiquer une industrie qui travaille à perte? Ce serait là sans doute un phénomène inexplicable, et une aberration du ressort des médecins aliénistes si les producteurs — chefs d'industries, capitalistes et ouvriers <[ui paient les frais de toutes les guerres possédaient dans le gouvernement des nations une influence prépondérante. Mais en dépit des révolutions, des unifications et des constitutions politiques qui ont eu pour objet d'affranchir les nations de l'exploitation d'une caste nationale ou étrangère, la forme de leurs gouvernements seule a changé, le fond est demeuré le même. Les intérêts particuliers n'ont pas cessé de se coaliser pour faire la loi à l'intérêt général. Et dans toute l'Europe les intérêts engagés dans la conservation de l'état de guerre, intérêts militaires et politiques, sont demeurés prépondérants. Les armées et les fonctions publiques, qui étaient sous l'ancien régime l'unique débouché de la classe gouvernante, n ont pas cessé d'être considérées comme supérieures aux autres emplois de l'activité humaine. Elles attirent encore de préférence les rejetons de l'ancienne classe dominante avec les parvenus de la nouvelle^ et constituent un puissant faisceau d'intérêts, aussi bien dans la plupart des républiques que dans les monarchies. Or, la guerre étant aujourd'hui comme elle l'était jadis une source de profits et d'honneurs pour les militaires professionnels, il est naturel qu'ils y poussent. « Connaissez-vous bien mon armée? disait Napoléon. C'est un chancre qui me dévorerait si je ne lui donnais de la pâture ^ 1 »

I. Extrait d'uae coiiversalioa de Napoléon avec le mathématicien Comeau :

« Napoléoa considérait Gomeau comme un amateur savan t, tai~

APPENDICE 35l

Cette pâture, les détenteurs du pouvoir, chefs d'États et politiciens, sont d'autant plus disposés à la lui donner que la guerre fait taire les oppositions et ajourne, sauf à les aggraver plus tard, les difficultés intérieures. On s'explique donc que la guerre ait survécu aux périls qui menaçaient la civilisation, et il y a grande apparence qu'elle leur survivra aussi longtemps que cette industrie destructive disposera d'une influence politique supérieure à celle des industries productives qui en supportent les frais et les dommages. On s'explique aussi que l'accroissement extraordinaire de la productivité de l'industrie, en augmentant la richesse et la puissance des nations, ait déterminé un développement correspondant des aj)pareils de guerre. Du moment où le risque de guerre subsiste et peut échoir du jour au

saut de ralg:èl)rc avec ses données. Souvent il lui demandait poiii- savoir s'il avait deviné ses opérations : « Ktes-A^ous content de vos .V? » Un jour, il lui dit : « Je crois me rappeler ([ue vous êtes d'une certaine force et que vous concevez très bien que moins par moins donne plus. Je n'ai pas trop mal appliqué ce précepte. Moins l'Allemag-ne, moins l'Autriche, moins la Prusse, moins l'Italie, convenez (et en se montrant) que je forme un beau plus !

— Oui, Sire, répondit Comeau, je vois dans tous ces moins un plus hors detoutcalciil ; maisj'avoue que, si les équations m'avaient traité de même, je m'arrêterais pour contempler mon ouvrage.

Gela était hardi. Que réplique l'I^mpereur? «Non, vous ne vous arrêteriez pas. On ne peut pas s'arrêter... Connaissez-vous bien mon année? C'est un chancre qui me dévorerait si je cessais de lui donner de la pâture: » Celte réponse terrible explique tout le système de Napoléon. Son Empire était fondé sur la guerre et sur la con(iuète. A ses soldats insatiables de gloire et qu'il avait promenés victorieusement de capitales en capitales, il lallait de nouveaux triomphes. On a dit que l'Empereur aurait dû s'arrêter après Wagram. 11 l'aurait voulu qu'il ne l'aurait pas pu. Ou'eùt-il fait de ces niasses énormes préparées avec tant de sorn pour l'unique objet delà guerre? Qiveùt-il fait de ces maréchaux, de ces généraux, de ces jeunes et vaillants officiers qui rêvaient delà conquête du monde?

Henri Welschlinger. Journal des Débats, i^ juillet ifloo.

lendemain, sous la pression d'intérêts qui demandent une pâture, il faut bien s'armer contre ce risque, opposer à l'ennemi une puissance destructive au moins égale à la sienne et, par conséquent, l'augmenter dans la proportion des forces et des ressources que créent et développent les progrès de l'industrie. Cette proportion, le régime de la paix armée l'a certainement atteinte aujourd'hui en Europe, s'il ne l'a point dépassée.

Ces énormes effectifs que nécessite le régime de la paix armée ne peuvent, d'ailleurs, sous peine de se rouiller, demeurer toujours inactifs. Un chômage trop prolongé détériore les ateliers de la destruction aussi bien que ceux de la production. La guerre est nécessaire à la santé des armées. Aussi enseigne-t-on dans les écoles militaires que chaque génération doit avoir la sienne. Mais les dettes publiques se sont tellement alourdies et le prix de revient dune guerre entre des nations égales en puissance s'est tellement accru qu'il est devenu de plus en plus difficile de donner satisfaction aux professionnels de 1 art. Qu'a-t-on fait ? On a remplacé, dans ce dernier quart de siècle, les guerres, désormais trop coûteuses entre les nations civilisées, par des guerres de conquête, d'exploitation ou de rapine, en dehors du domaine de la civilisation. Les gouvernements européens se sont partagé l'Afrique, et ils mettent aujourd'hui la Chine au pillage, sous prétexte d'ouvrir de nouveaux débouchés à l'industrie et de faire participer les nègres, sans oublier les Chinois, aux bienfaits de notre civilisation. Mais il suffit d'additionner et de comparer les frais de conquête et de conservation des colonies, des protectorats et des zones d'influence avec les profits qu'en tirent l'industrie et le

APPENDici: 353

commerce, pour être édifié sur I;i valeur de ce prétexte. La conquête, l'assujettissement, lexploitalion fiscale et protectionniste nont pas la vertu détendre les débouchés de l'industrie et du commerce. Ils contribuent plutôt à les resserrer en augmentant les charges que les budgets de la guerre, de la marine et des colonies font peser sur toutes les branches de la production. Quant à la civilisation, est-ce bien par le massacre et le pillage qu'on peut en faire apprécier les bienfaits aux « Barbares ? »

Aux frais d'armement hors de toute proportion avec les besoins réels de sécurité des peuples civilisés, aux guerres engagées pour donner satisfaction à des intérêts de caste, de parti ou de d^mastie, il faut ajouter dans la colonne du passif du xix*^ siècle une augmentation continue du prix des services sur lesquels les gouvernements font main basse aux dépens de l'activité privée, et les frais d'un système de prétendue protection de l'industrie qui ne rétribue aucun service.

Les révolutions et les réformes politiques qui ont eu pour objet d'enlever aux oligarchies nobiliaires et cléricales de l'ancien régime le monopole du gouvernement des nations n'ont eu, en fait, d'autres résultats que d'étendre successivement ce monopole et de conférer ainsi à une classe de plus en plus nombreuse le pouvoir et l'influence naturellement attachés à la possession de l'Etat. Les fonctions qui servaient de débouchés à l'ancienne classe gouvernante n'ont plus suffi à la nouvelle. Il a fallu les multiplier pour satisfaire à Taccroissement de la demande. L'extension des attributions de l'Etat est devenue par conséquent une nécessité politique. En vain, les économistes, gens naïfs et

354 ï'^'^ PROTîT^EMES DU XX'^ SIECLE

incapables d'apprécier ce genre de nécessité, se sont évertués à démontrer que les produits et les services de l'État reviennent plus cher aux consommateurs que ceux de lindustrie privée, que les fonctionnaires de l'État sont plus mal recrutés, moins laborieux et moins serviables que ceux des entreprises particulières, rien n'y a fait. Sous la jiression irrésistible des influences électorales et autres, l'Etat a étendu ses attributions et multiplié ses fonctionnaires, et les petits Etats municipaux, départementaux ou provinciaux, ont suivi partout rexemi)le du grand. Pour ne citer que la France, le nombre des fonctionnaires publics de tout ordre s'y est élevé, dans le cours du siècle, de 60.000 à 400.000, et léiatisme va, de même, se propageant dans les autres pays, sans excepter l'Angleterre, à mesure que l'extension de la classe gouvernante augmente la demande des places.

Aux bénéfices provenant du monopole des fonctions publiques se joignaient, sous l'ancien régime, ceux des privilèges en matière d'impôts et des redevances féodales. Ces privilèges et ces redevances, après avoir été abolis sous leurs anciennes formes, ont peu à peu reparu, sous d'autres formes adaptées aux intérêts dominants. Les impôts indirects et les monopoles qui pèsent principalement sur les couches politiquement les moins influentes de la population, et qui ne figuraient en France que pour un tiers dans le budget des recettes, ont atteint successivement la "proportion des deux tiers. Les droits de douane que le traité de 1780 avait abaissés, sous 1 influence des doctrines libérales, propagées en Angleterre par l'école d'Adam Smith, en France par celle de Quesnay et de Turgot,

ont (''té relevés, d'al)ord à titre d'instruments de jT^uerre, ensuite d'instruments de protection et mis au service des intérêts politiquement influents. Ils ont remj)lacé, ])Our les grands proj)riétaires terriens, les redevances féodales et ont été étendus aux détenteurs de la propriété industrielle coalisés avec eux.

Cette coalition s'est rompue en Angleterre, et les intérêts agraricns réduits à leurs ])ropres forces ont succombé sous l'effort de la Ligue contre les lois céréales. La niultitude, exonérée du tribut qu'elle payait aux intérêts privilégiés, a pu augmenter sa consommation des arti;-les de nécessité et de conforttout en accroissant son épargne, et l'industrie britannique encouragée par le développement de la consommation et stinmlée par la concurrence, a pris un essor merveilleux '.

L'exemple de l'Angleterre a été si;ivi d'abord par les autres nations et on put croire, un moment, qu'une nouvelle ère de liberté et de paix allait s'ouvrir pour le

1. Nous empruntons à Vlndi^'idualistr, le tableau suivant des résultats de la politique du libre-échange en Angleterre :

Page 1