I. P. iîoû. — Les exploits des armées civilisées en Chine
Dans un discours d'adieu, adressé aux troupes expédiées en Chine, l'empereur Guillaume II leur a fait cette recommandation, qui atteste que les mœurs de la guerre n'ont pas sensiblement changé depuis les invasions des Huns d'Attila ou des Tartares de Gengis- Khan :
« Quand vous serez devant l'ennemi, sachez qu'il n'y a pas de pardon et qu'on ne fera pas de prisonniers. ))
Or, au témoignage de M. du Chailliart, consul de France à Tientsin, c'est l'invasion brutale, en pleine paix, et la confiscation de Kiao-Tchéou par les Allemands qui a provoqué la guerre. Les soldats n'ont pas manqué d'obéir ponctuellement à leur empereur. Ils ont même mis du luxe dans leur obéissance. Ils ne sont pas bornés à fusiller les prisonniers et à achever consciencieusement les blessés; ils ont massacré en masse les populations inoffensives et brûlé les villes après les avoir pillées. Des lettres de soldats allemands dans
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lesquelles ils racontaient naïvement ce genre d'exploits à leurs familles a3'ant ému l'ojiinion publique, le ministre de la guerre a menacé d'une punition sévère ceux qui trahissaient ainsi « le secret professionnel. »
D'après un journaliste belge, M. Charles Tytgat, les Russes ne se sont pas montrés moins zélés que les Allemands à convaincre les Chinois de la supériorité de la civilisation européenne. Voici de quelle façon ils l'ont propagée dans la capitale de la province de l'Amour :
Blagoveslchensk, capitale de la Province de l'Amour, avait, avant les troubles de Chine, une population d'environ 35,000 habitants, sur lesquels 6,000 Chinois.
Lorsque les Russes eurent repris possession de la ville, une chasse à l'homme effro3"able commença. Tout Chinois que l'on })ut trouver fut immédiatement arrêté. Les marchands et les commerçants furent sommés d'avoir à livrer tous leurs employés indigènes ; chaque coin et chaque recoin furent soigneusement fouillés et l'œuvre fut si consciencieusement accomplie qu'à l'heure actuelle Blagoveslchensk ne renferme plus que 54 Chinois vivants.
Lorsque la chasse fut terminée, les prisonniers furent répartis par escouades et emmenés à six verstes de la ville. Les cosaques n'emportèrent même pas leurs fusils et prirent simplement leurs hachettes. Un à un, les Chinois furent dépouillés de leurs vêtements, et, par groupes de trois ou quatre, on les attacha avec leurs longues nattes. Puis on les précipita dans la rivière : hommes, femmes, enfants, vieillards subirent le même sort; il n'y eut pas une vie d'épargnée.
La rivière Amour présenta bientôt un spectacle atroce et sinistre. La mort ne fut pas instantanée pour
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loiiles les vicliiiios ; certaines parvinrent à i-egagncr le bord, et les cosaques durent les repousser à coups de hachette.
Quatre jours après, la rivière vint à baisser et les cailavrcs, liés ensemble par })aquets, se mirent à descendre lentement le courant comme des lies flottantes; la puanteur devint tellement insupportable que les exécuteurs reçurent l'ordre d'assainir la rivière empoisonnée, ce qu'ils firent en poussant le long du courant, avec de grandes perches, les cadavres qui venaient s'échouer au bord.
(( Dieu est trop haut et le tsar est trop loin », dit un vieux proverbe russe; il est possible que plus d'un Chinois l'ait murmuré avant que son corps ne se choquât contre quelque cadavre, le long de la rivière Amour.
J'ai été obligé de rester à Blagovestchensk plus longtemps que je ne croyais, et cela m'a permis d'assister au dernier acte d'un drame qui était destiné à être joué portes closes. Marxo, à l'heure actuelle, a cessé d'exister; Sakhalin est un monceau de cendres; Rabe est détruite; les mineurs de la quatrième vallée, au-dessous de Blagovestchensk, ont été assassinés; Aïgoun fume encore, et il faudra, d'ailleurs, qu'on revise incessamment la monenclature géogr.q)hique de la Mandchourie ; car Aïgoun, par exemple, ne s'appelle plus Aïgoun, mais bien le « Fort Sainte-Marie-Madeleine. »
Ce que j'ai pu voir depuis trois jours est encore plus horrible que ce que j'avais vu à Blagovestchensk. Deux mille individus ont été noyés à Marxo ; deux mille à Rabe; trois mille dans la quatrième vallée et cinq mille à Blagovestchensk; en tout, douze mille cadavres qui -descendent le cours de la rivière, et parmi lesquels se
trouvent des milliers de femmes et de petits enfants.
La semaine dernière, la navigation est devenue j)resque impossible, les bateaux se heurtant à chaque minute contre des cadavres. Les deux rives étaient recouvertes de corps et, à la surface de l'eau, des paquets de cinq, six et sept cadavres flottaient ensemble.
De ce charnier humain s'exhalait une odeur pestilentielle. Pour échapper à la vue horrible qui frappait nos regards, le patron du bateau commandait à tout instant : « En avant, à toute vitesse ! » Et nous lui en étions tous reconnaissants.
Le troisième jour du voyage, l'horrible spectacle nous devint un peu plus familier ; mais il continue néanmoins à hanter notre sommeil.
Parmi tant d'autres récits des exploits des soldats de la civilisation en Chine, citons encore cette esquisse pittoresque des dévastations de la ville de Tong-ïchéou, par ]\L Pierre Loti :
Tong-Tchéou, occupant deux ou trois kilomètres de rivage, était une de ces immenses villes chinoises, plus peuplées que bien des capitales d'Europe, et dont on sait à peine le nom chez nous. Aujourd'hui, ville fantôme, il va sans dire; si l'on s'approche, on ne tarde pas à s'apercevoir que tout n'est plus que ruines et décombres.
Et nous pénétrons dans une rue où des soldats de chez nous s'emploient à divers travaux d'arrangement, au milieu de débris amoncelés. Les maisons, aux })ortes et aux fenêtres brisées, laissent voir leur intérieur lamentable, où tout est en lambeaux, cassé, déchiré comme à plaisir. Et dans l'épaisse poussière que
soulèvent le vent du Nord et le ])ictinement de nos hommes, flotte une intolérable odeur de cadavre.
Pendant deux mois, les rages de destruction, les frénésies de meurtre se sont acharnées sur cette malheureuse « Ville de la pureté céleste «, envahie par les troupes de huit ou dix nations diverses.
A mesure que Ton s'éloigne du quartier où la présence de nos soldats entretient un peu dévie, l'horreur augmente, avec la solitude et le silence...
D'abord, la rue des marchands de porcelaine, les grands entrepots où s'emmagasinaient les produits des fiibriques de Canton. Ce devait être une belle rue, à en juger par les débris de devantures sculptées et dorées qui subsistent encore. Aujourd'hui, les magasins béants, crevés de toutes parts, semblent vomir sur la chaussée leurs monceaux de cassons. On marche sur l'émail précieux, peint de fleurs écl'atantes, qui forme couche par terre, et que l'on écrase en passant. Il n'y a pas à rechercher de qui ceci est l'œuvre, et c'était fait d'ailleurs quand nos troupes sont entrées. Mais vraiment il a fallu s'acharner des journées entières, à coups de botte, à coups de crosse, pour piler si menu toutes ces choses : les potiches, réunies ici par milliers, les plats, les assiettes, les tasses, tout cela est broyé, pulvérisé, — avec des restes humains et des chevelures.
Tout au fond de ces entrepôts, les porcelaines plus grossières occupaient des espèces de cours intérieures, — qui sont particulièrement lugubres ce soir, au jour baissant, entre leurs vieux murs. Dans une de ces cours, où nous venons d'entrer, un chien galeux travaille à tirer, tirer quelque chose de dessous des piles d'assiettes
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cassées : le cadavre d'un enfant dont le crâne est ouvert. Et le chien conunence de manger ce qui reste de cliair ])0urrie aii\ jambes de ce petit mort.
Le soleil est déjà très bas, et comme choque soir, le vent augmente; on frissonne d'un froid soudain. Les maisons vides s'emplissent d'ombre.
Elles sont tout en profondeur, ces maisons d'ici, avec des recoins, des séries de cours, des petits bassins à rocailles, des jardinets mélancoliques. Quand on a franchi le seuil, que gardent les toujours pareils monstres en granit, usés par le frottement des mains, on s'engage dans des détours qui n'en finissent plus. Et les détails intimes de la vie chinoise se révèlent touchants et gentils, dans l'arrangement des pots de fleurs, des plates-bandes, des petites galeries où courent des liserons et des vignes.
Là, traînent des jouets, une pauvre poupée appartenant sans doute à quelque enfant dont on aura fracassé la tète. Là, une cage est restée suspendue; même Loiseau y est encore, pattes en lair et desséché dans un coin.
Tout est saccagé, arraché, déchiré; les meubles, éventrés; le contenu des tiroirs, les papiers, épandus par terre, avec des vêtements marqués de larges taches rouges, avec des tout petits souliers de dame chinoise barbouillés de sang. Et càetlà, des jambes, des mains» des tètes coupées, des paquets de cheveux.
A fond d'une maison dans un recoin, dans une soupente noire, quelque chose remue!... Deux femmes, cachées là, pitoyablement tapies... De se voir découvertes, la terreur les affole, et nous les avons à nos pieds, tremblant, criant, joignant les mains pour
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(IcMiiander grâce. L'une jeune, l'aulre un peu vieille, et se ressemblant toutes deux ; la mère et la fille. — « Pardon, monsieur, pardon! nous avons grand'peur... » traduit avec naïveté le petit Toum, qui comprend leurs mots entrecoupés. Evidemment, elles attendent de nous les pires choses et la mort... Et depuis combien de temps vivent-elles dans ce trou, ces deux pauvres Chinoises, pensant leur fin venue chaque fois que des pas résonnent sur les pavés de la cour déserte?... Nous laissons à portée de leurs mains quelques pièces de monnaie, qui les humilient peut-être et ne leur servil'ont guère; mais nous ne pouvons rien de plus, — que ça, et nous en aller.
Autre maison, maison de riches, celle-ci, avec un grand luxe de pots à fleurs en porcelaine émaillée, dans les jardinets tristes. Au fond d'un appartement déjà sombre (car décidément la nuit vient, l'imprécision crépusculaire est commencée) — déjà sombre, mais pas trop saccagé, avec de grands bahuts, de beaux fauteuils encore intacts. — Osman tout à coup recule avec effro^ devant quelque chose qui sort d'un seau posé sur le ])lancher : deux cuisses décharnées, la moitié inférieure d'une femme, fouri"ée dans ce seau les jambes en Tair!... La maîtresse de cet élégant logis sans doute... Le corps?... Qui sait ce qu'on en a fait, du corps? Mais la tête, la voici : sous ce fauteuil, près d'un chat crevé, c'est sûrement ce paquet noir oii l'on voit s'ouvrir une bouche et des dents, parmi de longs cheveux.
Nous étions allés loin dans la ville, dont l'horreur et le silence nous deviennent intolérables, à cette tombée de nuit. Lt nous retournons vers le quartier des troupes, cinglés j)ar le vent du Nord, transis par le froid et
rol)scurit(''; nous relouriioiis bon pas, les cassons de porcelaine craquant sous nos pieds, avec mille débris qui ne se définissent plus.
PiEHRE Loti.
Terminons joar cette appréciation des r.rpcditlonsi colojiiales que M. Duclaux, directeur de l'Institut Pasteur, a puldiée dans les Pages Libres, en l'adressant à « Jean Prolète ».
Si d'ailleurs, on cherche à quoi aboutissent pratiquement ces prétentions de supériorité de race ou de religion, on s'aperçoit de ceci, c'est qu'en Afrique, par exemple, là où les Européens n'occupent qu'une étroite lisière de terrain le long de la côte, la région la plus corrompue est précisément celle qu'ils habitent. C'est là que le droit du plus fort s'étale le plus honteusement ; c'est là que l'Européen abuse le plus du nègre et de la négresse. En s avançant vers l'intérieur des terres, on trouve une zone où le blanc n'a pas encore pénétré, mais où le nègre est déjà pourri par la contagion des vices du blanc ou par ses liqueurs fortes. Ce n'est qu'en allant encore plus loin qu'on trouve les populations intactes, et les voyageurs qui les ont visitées les premiers sont d'accord pour les vanter. Il n'est pas de village en Europe où une troupe de voj^ageurs inconnus serait reçue comme l'ont été, sur certains points de l'Afrique, de courageux explorateurs, et s'il n'en est pas de même partout c'est qu il y a eu des hommes de sang et de rapine qui avaient traversé le pays en semant les ruines sur leur passage, et répandant, au milieu de ces populations que nous appelons sauvages, la terreur
de voir apparaître à l'horizon des bandes formées d'hommes qui se disent civilisés.
Neuf fois sur dix, une expédition coloniale est un crime. Neuf fois sur dix, ceux qui s'y déterminent ou les provoquent, sont poussés par les 'plus mauvais instincts. Instinct de domination, c'est le fait du soldat ou de l'officier qui tire un coup d'un bon revolver, pour qu'on lui réponde par deux coups d'un mauvais fusil, qui ne blessent personne, mais dont il prend j)rétexte pour dire sa nation offensée, et la faire partir en guerre. Instinct de lucre : c'est le fait du marchand cjui voudrait exploiter à son profit des richesses agricoles ou minérales d'un pays nouveau. Je mets volontiers un peu audessus du marchand et du soldat, lorsqu'il n'est pas un marchand déguisé lui-même, le missionnaire catholique, protestant ou bouddhiste, qui cherche à catéchiser des populations qu'il appelle idolâtres. Je le mets au-dessus quand il est désintéressé, et n'a rien à gagner lui-même au succès de ses efforts. Mais il n'en est pas moins dangereux, et sa mission pacifique ne fait pas moins de lui un agent de guerre, car lorsqu'il a réussi à se former un trou|)eau de fidèles, les prêtres idolâtres auxquels il a ravi leurs ouailles se fâchent comme s'ils étaient civilisés, et il en résulte des haines qui, comme toutes les haines religieuses, ne peuvent s'assouvir que dans le sang.
Et le beau de toute cette affaire, c'est que les querelles soulevées par l'officier, le marchand ou le missionnaire, finissent toujours par être réglées par le i)etit soldat, qui est tout à fait désintéressé dans la question. Et comme c'est toi, Jean Prolète ou Jacques Bonhomme, qui fournit le petit soldat sur mesure, c'est toi qui finis
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par payer pour l'officier, le marchand, ou le missionnaire.
N'aimerais-tu pas mieux que ces honorables messieurs se liennent tranquilles, ou que, lorsqu'ils se font des affaires, ils s'adressent à d'autres qu'à toi pour les régler ? Dis-leur un peu, pourvoir, ou fais-le leur dire par ton député. Tu verras comme ils se calmeront. L'officier ne s'aventurera pas, lorsqu'il saura qu'il n'est pas suivi. Le marchand, privé du secours de sa force, cherchera davantage celui delà justice. Quant au missionnaire qui n'est que missionnaire, rien ne l'aidera mieux à être l'homme de paix qu'il doit être, que de savoir que personne ne fera plus la guerre pour lui. Tu verras, dans les récits qui suivent, ce que c'est que cette guerre et ce qu'elle te coûte. J'espère que tu concluras qu'il n'en faut plus de ces expéditions coloniales qui s'alimentent de ton argent et de tes fils. Tu te contenteras de digérer ce que tu as déjà imprudemment avalé sous forme de terres étrangères. Crois-moi, la digestion ne sera pas facile, et promet de durer.