‹ Les procédés d'art de Tacite dans les "Histoires"Chapitre 140 sur 177 · V. Oricinalité du stvle de Tacite · texte numérisé non relu

V. Oricinalité du stvle de Tacite

Parti de la forme cicéronienne et du style oratoire, qui sont ceux du Dialogue et même de VAqricola, pour aboutir à la phrase des Annales, presque entièrement dépouillée d'éloquence, étonnante d'originalité, de hardiesse, de vigueur ramassée, de condensation d'où jaillissent des éclairs. Tacite a singulièrement évolué dans sa façon d'écrire, et peut-être plus qu'aucun autre Latin. Le disciple est devenu un maître à son tour, et quel maître ! Les Histoires, à mi-route, sont au point de croisement des influences, de celles qui regardent encore le passé et de celles qui préparent l'avenir, de l'éducation qui subsiste et du tempérament qui se fait jour. Là comme ailleurs, elles occupent cette position intermédiaire qui les rend si intéressantes à étudier.

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De nombreux travaux, considérant, il est vrai, plutôt l'ensemble de l'œuvre que les ouvrages particuliers, ont paru sur la langue et le style de Tacite'. Il ne s'agit donc pas de refaire ce qui a été déjà fait, et parfois fort bien fait, et je me contente de renvoyer à ces travaux pour tout le détail de grammaire. Mais sur un écrivain comme celui qui nous occupe, chacun croit avoir, j'ajoute : doit avoir son mot d'appréciation à dire. C'est le mien que j'apporte, avant de prendre congé de notre auteur. Je me restreindrai au style des Histoires, et je m'attacherai surtout à ce qui est, avec le vocabulaire, le fond de tous les styles, à la structure de la phrase ; j'en marquerai les caractcres ggjiéi;aux et les grands traits, des traits assez précis cependant pour achever de dessiner cette physionom-ie d'artiste, que les récits et les tableaux, les portraits et les discours nous ont plus qu'aux trois quarts présentée.

La période, la phrase oratoire par excellence, est aussi la forme préférée de l'art classique, qui trouve à y satisfaire son besoin d'ordre, d'unité, de logique, et son goût d'une certaine grajideut-majestueuse.et ample. Une période est un tout. Chaque période exprime une idée entière, j'entends une idéq avec ce qui en dépend et l'explique. C'est donc plus qu'une longue phrase : il y a des phrases longues qui ne sont pas des périodes, et nous le verrons chez Tacite lui-même ; c'est un ensemble de propositions d'une savante architecture. La proposition principale se présente, flanquée de proposi-

I. Voir les indications bibliographiques dans Goeizer, édit. in-i6 des Histoires, 1886, Hachette, p. 181, note i, et dans Yalmaggi, édit. 1891, introduzione, p. xiv, note 2.

lions secondaires en aussi grand noml)rc qu'il y a de circonstances accessoires accompagnant le fait ou de preuves particulières capables do soutenir ridée. De là une hiérarchie entre les éléments dont se compose l'cn-

iiible. Non seulement tout se tient, mais tout est subordonné ; les parties moins importantes se rangent aux ordres de celles cpii le sont davantage ; les membres divers se groupent et s'articulent autour d'un centre. La phrase ainsi construite devient un organisme, un être vivant, dont le sang circule du cœur aux extrémités, qui se meut et marche d'un mouvement régulier, d'un même rythme puissant, vers le but fixe d'avance. Va cet ensemble forme un circuit. On fait véritablement le tour de l'idée, qu'on envisage sous tous ses aspects, pour revenir au point-de départ. Le cercle s'ouvre et se ferme. C'est bien la -^ztpizoo: des Grecs, le circuitus ou ambitiis verbonim des Latins. Les anciens, pour désigner cette forme de phrase, ont choisi ce qui en marquait la perfection à leurs yeux, l'image de la circonférence, qui est la figure parfaite en géométrie.

Telle est la phrase d'un Isocrate, d'un Cicéron, dun Bossuet dans les Oraisons funèbres, des grands orateurs d'allure académique. Puisque les Histoires de Tacite ne sont pas complètement dégagées des liens du passé, on ne sera pas surpris d'y rencontrer parfois, selon la première manière de l'auteur, de ces phrases larges, animées d'un souffle et pourvues d'un nombre tout oratoires. J'en ai cité déjà deux beaux exemples'. J'en citerai un encore, d'une sorte différente, où nous n'avons plus affaire, comme précédemment, à une réflexion de l'historien qui épanche son émotion, pitié, colère, tristesse ; c'est le simple énoncé d'un fait (les soldats envahissant le Forum pour massacrer Galba),

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