I. Hist., II. A5. — 2. Plut., Oih.. i
littéraire. Il proteste, dans la préface des Histoires, de -on attachement in^iolable pour elle', et il est sincère ; mais il n'a pas ce culte de la science qui donne à ses adeptes la force d'écarter de soi passions ou préjugés, influences du milieu, préoccupations d'artiste, pour se placer en face de la vérité toute seule et tâcher de la voir dans sa pure lumière. On objectera que cette conquête n'est que de notre temps, et qu'on ne peut reprocher à Tacite d'avoir été un ancien. Cependant dès l'antiquité même, Tacite avait un modèle sous les yeux, Thucydide, qui, par son amour déjà passionné du vrai et sa méthode déjà scientifique, n'est pas loin d'avoir donné satisfaction aux plus rigoureuses de nos exigences modernes.
L'auteur des Histoires n'a pas suivi cet exemple, et nous pouvons lui demander compte de certaines de ses inexactitudes. Car il ne s'agit pas seulement d'erreurs involontaires qui tiennent à l'infirmité de notre nature, et auxquelles nul n'échappe. Je parle d'une altération de la vérité, à demi-consciente, sinon pleinement voulue, qui sous l'empire de l'habitude finit peut-être par devenir inconsciente, mais dont on est responsable quand même, parce qu'on devait faire effort pour ne pas la laisser dégénérer en habitude. Si nous trouvons la source des inexactitudes de Tacite dans un défaut acquis de son esprit, nous dirons qu'elles étaient évitables, parce qu'il dépendait de lui de ne pas l'acquérir, et nous les inscrirons à son passif. M. Fabia, auquel je renvoie", s'est attaché à en dresser le bilan. Place à un point de vue différent et ne faisant pas la critique de rhistorien, je me bornerai à montrer tout à Theure le
I. Tac, HlsL, I, I : incorruplam fulem profcssis... 1. Voir l'ouvrage déjà cité sur les Sources de Tacite, notamment V^ partie, ch. v, i.
68 LES PROCÉDÉS d'.VRT DANS LES HISTOIRES
principe d'où elles dérivent. Somme toute, le nombre n'en est pas très considérable, et beaucoup ne sont pas, si Ton veut, très importantes. Mais en dehors de celles qu'on a relevées, il y a celles que nous ignorons probablement encore, que nous n'avons pas les moyens de découvrir. Il y a surtout la tendance dont elles procèdent les unes et les autres, connues et inconnues, et qui communique une sorte d'inquiétude au lecteur. On pardonnerait à Tacite de n'avoir pas rencontré la précision absolue : qui peut se ilatter d'y atteindre? On lui pardonne moins aisément d'avoir passé à côté d'elle par sa faute, pour ne l'avoir pas poursuivie assez ardemment.
Or si l'exactitude n'est pas la seule, elle est la première qualité du véritable narrateur. Elle est pour lui plus qu'une vertu : un impérieux besoin de son esprit. \ manquer lui causerait une souffrance intellectuelle. Aussi n'y manque-t-il point, et il n'a guère en cela de mérite ; mais son mérite consiste justement à s'être créé ce besoin. Il ne semble pas que Tacite ait souffert de céder à l'inexactitude.
Pour se plaire au récit, il aurait encore fallu que Tacite eût davantage le goût du détail, de tous les détails nécessaires. Ce n'est pas assez que de ne rien dire d'inexact ; il importe de dire tout ce qui est utile à la clarté et à l'intelligence des faits. Et cela ne signifie pas ne rien omettre (il est bien évident qu'on ne peut reproduire l'infinie complexité de la vie et que d'ailleurs, si on le pouvait, on n'aboutirait qu'à encombrer l'histoire d'une masse de faits sans valeur) ; mais cela signifie ne rien omettre d'essentiel. D'oîi il résulte qu'une narration ne doit pas être trop brève, qu'elle demande un peu de temps et d^espace pour dérouler le cortège des circonstances qui l'expliquent, et que la concision, bonne en
soi, devient nuisible, si elle aboutit à vous rendre incomplet ou obscur. L'inconvénient est arrivé plus d'une ibis à Tacite. Il ne se sullit pas toujours à lui-nièuie ; il nous oblige à cliercber ailleurs le commentaire qu'il ne nous a pas donné. A force de vouloir condenser, il pèche par omission. Telle chose s'est passée. Pourquoi;* L'explication est un petit détail que Tacite a retenu par devers lui ; dans son désir d'aller vite, il a négligé le « parce que » .
Galba, installé à Rome, songea d'abord à se procurer des ressources*. Comme N"éron avait vidé le trésor par si>s stupides largesses à des chanteurs et à des comédiens, il sembla juste de faire rendre gorge à ces genslà. L'on ne voit pas pour quelle raison la mesure aurait été mal accueillie des bons citoyens, et cependant, d'après Tacite, elle souleva de l'agitation dans la ville -. On ne comprend plus. On comprendrait au contraire, si l'on savait que, les anciens favoris de >»éron étant devenus insolvables parce qu'ils avaient presque tout gaspillé, le gouvernement s'avisa de poursuivre ceux qui de bonne foi avaient acheté leurs biens mis en vente'; de la sorte un grand nombre de personnes se trouvèrent atteintes, sans l'avoir mérité, et la joie du début fit place au mécontentement. Mais Tacite n'a rien dit de cette extension de l'enquête, et son récit n'est pas clair. — A l'avènement d'Othon, un subit et terrible débordement du Tibre fut interprété comme un mauvais présage, d'autant plus que la disette se répandit parmi le peuple^. Comment l'inondation put-elle causer la famine? L'une n'est pas la conséquence nécessaire de l'autre. C'est que le marché au blé fut envahi par les eaux et les boulangeries submergées^. Tacite n'avait
I. Tac, Hist., I, 20. — 2. Hist., I, 20 : iinjuicta urbs. ■ — 3. Plutarque, Galb., 16; Suétone, Galb., i5. — /»■ Tac, Hist., I, 8G. — 5. Plut., Oth.. li.
■jo LES rHOci;ni:s n vur dans les histoires
pas ic droit (romcllrc celle circonstance. — Lorsque furent célébrc'es les funérailles d'Othon, les soldats, profondément attachés à leur prince, se révoltèrent, tant étaient grands leurs regrets et leur douleur'. Raison bien extraordinaire cl qui ne justifie pas une émeute. On cesse do sV'tonner, dès qu'on apprend que Plotius Firmus, le préfet du prétoire, leur avait demandé de prêter tout de suite serment à Yitellius. INIais ce n'est pas chez Tacite qu'on l'apprend'.
D'autres lacunes sont plus graves. En voici une par exemple qui, au lieu de concerner quelque détail secondaire, est relalivc à un événement de première importance, l'élévation de Vespasien à l'empire^. — Les circonstances qui donnèrent le pouvoir à Vespasien se produisirent dans riUyricum et dans lesprovinces orientales, sur deux théâtres séparés par de grandes distances, mais en étroit rapport l'un avec l'autre et subissant le contrecoup réciproque de ce qui se passait ici ou là-bas. L'omission de quelqu'une d'entre elles pouvait avoir des suites très fâcheuses, puisqu'elle supprimait cette répercussion et rendait les faits difficilement explicables. Il fallait donc se garder de briser le lien. Or le lien est brisé chez Tacite, et nous avons besoin de Suétone pour rétablir l'enchaînement^.
Au printemps de l'an 69, les légions de Mésie se dirigeaient vers la Haute Italie, pour apporter à Othon, auquel elles étaient toutes dévouées, leur concours contre Vitcllius. Malgré leur hâte, elles ne purent arriver à