Suétone, Vespas
ti'mps sur le champ de bataille de Bédriac. Elles se trouvaient encore à Aquilce, au nord de rAdrialiquc, quand elles apprirent la défaite des Olhoniens et le suicide de l'empereur. D'abord elles n'y voulurent pas croire. Poussées même par l'occasion et un instinct de licence, elles se mirent à piller, se partageant le butin, résultat de leurs brigandages. Mais une fois revenues à elles, elles comprirent la gravité de leurs actes. Le succès de Vitcllins, au reste, ne pouvait plus être douteux. Elles craignirent le châtiment du vainqueur. Le seul moyen d'y échapper leur parut être de se donner à un autre chef et d'élire de leur côté un empereur. « Pourquoi ne feraient-elles pas, après tout, ce qu'avaient tenté et réussi l'armée d'Espagne avec Galba, les prétoriens avec Othon, l'armée de Germanie avec Yitellius? » Il y avait justement parmi elles une légion, la o", envoyée tout récemment en Mésie, à l'époque de la mort de Néron, c'est-à-dire depuis moins d'un an. Elle arrivait de Syrie où elle avait tenu garnison, ayant servi sous Mucien, le nouvel ami de Vespasien, et bien placée pour connaître les talents de Vespasien lui-même et ses brillants exploits dans la Judée voisine. Quand les mutins d'Aquilée cherchèrent quel gouverneur de province ils pourraient mettre à la tète de l'empire, l'idée vint naturellement à la 3* légion de proposer Vespasien, et cette candidature très vantée recueillit l'assentiment général. Alors, selon l'usage en pareil cas, on déchire les étendards au nom de Vitellius, et sur d'autres qu'on arbore on inscrit le nom de Vespasien. Toutefois ce beau feu ne dura pas. Les insurgés rentrèrent peu à peu dans le devoir et regagnèrent leurs quartiers de Mésie : la tentative semblait avoir avorté. Elle n'en devait pas moins avoir bientôt les plus graves conséquences. A la nouvelle de celte défection, voyant que l'on pouvait compter, aux frontières mêmes de l'Italie, sur une force armée consi-
dérable et raisonnablement espérer que les autres corps du Danube seraient gagnés par la contagion de l'exemple, le préfet d'Egypte, Tiberius Alexandcr, se décide à jouer la partie dont il avait souvent discuté les chances avec Vespasien et Mucien. Le jour des kalendes de juillet il fait reconnaître Vespasien par ses troupes. Celui-ci avait jusque-là hésité à prendre le pouvoir,, résistant aux instances des siens et même à la conjuration des signes célestes en sa faveur. Le coup d'audace d'Alexander aurait-il suffi, à lui seul, pour vaincre ses hésitations.^ Le certain, c'est que l'élection d'Aquilée, ces sympathies, qui venaient à Vespasien de si loin et de gens inconnus, pesèrent beaucoup sur sa décision et achevèrent au moins de l'enttainer à courir l'aventure. Le 3 juillet il est proclamé en Judée. Mucien suit, avec les légions de Syrie. Tout l'Orient se déclare pour lui. Une lettre-circulaire est aussitôt rédigée et envoyée aux armées d'Occident. La pression, qui partait maintenant des provinces orientales, ne pouvait trouver d'obstacle sérieux dans les corps du Danube. Par leurs dispositions antérieures, ceux-ci étaient même tout préparés à se rallier définitivement à la cause flavienne. La troisième légion, toujours donnant le branle, communiqua son ardeur aux deux autres de Mésie, et les légions de Pannonie, qui n'attendaient qu'un signal de leurs voisines plus puissantes, dès que l'insurrection commença, s'y jetèrent sans balancer. On était au début d'août. Trois mois ne s'étaient pas écoulés, que réunies elles vengeaient Othon sous les murs de Crémone, en donnant la victoire et l'empire au nouveau rival de Vitellius.
C'est ainsi, n'en doutons pas, que les choses se passèrent. La défection de l'Orient précéda le soulèvement de l'armée du Danube; mais cette défection avait été elle-même précédée par l'essai de révolte d'un corps danubien, celui des légions de Mésie qui avaient pris
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rinitiative à Aquiléc de proclamer Vespasien. On voit limportancc de cette première élection. Si elle n'avait pas eu lieu, Vespasien aurait peut-être fini par se décider tôt ou tard. Mais elle fut l'occasion déterminante, le fait ({ui déclenche et précipite un mouvement. Elle explique que le préfet d'Egypte crut l'instant venu de renouveler, avec plus d'ampleur, le geste esquisse prématvncment par des troupes sans soutien, (àràce à elle tout s'éclaire, tout devient intelligible... Quelle place croit-on que Tacite lui ait réservée.^ Aucune. Il l'a bel et bien passée -i)us silence. Il parle de la mutinerie d'Aquilée, mais sans mentionner l'essentiel, la proclamation de ^ espasien. Par une certaine indifTérence pour ce qui est récit, il se contente d'un à peu-près et, occupé surtout d'abréger, il en arrive à retrancher même ce qu'il aurait dû conserver. J'ai insisté sur l'exemple, parce qu'il est caractéristique. L'historien était en présence d'événements assez compliqués, j'en conviens. Raison de plus pour en démêler les circonstances avec soin et lâcher, puisque ce sont elles qui font comprendre, ll'obtenir la clarté de l'ensemble par la justesse absolue de chacune et la mise en place de toutes. Tacite a mieux aimé simplifier, dût-il être insuffisant; et il s'est résigné à l'être sans trop de peine, car il porte ailleurs son effort.
Pour se plaire au récit, enfin, il aurait fallu que Tacite ne s'en tînt pas toujours et uniquement à la grande histoire, qu'il fit un peu sa part à la petite, qu'il ne craignit pas le trait familier, voire à l'occasion le trait bas ou réaliste. Nous sommes friands aujourd'hui (peut-être trop) de ce genre de détails; notre curiosité minutieuse en a besoin ; nous voulons vivre dans l'intimité de l'homme qu'on nous peint ou de la chose qu'on nous raconte. C'est par là que Plutarque nous paraît souvent si agréable et Suétone si divertissant. On sait combien
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J.-.I. Rousseau appréciait ce mérite, qu'il a vivement noté dans Vlùnile à propos du premier'. Certes, l'excès en tout est un défaut, et l'on peut craindre, ici, l'insignifiance ou le commérage : danger à fuir, évidemment, surtout quand on n'est ni un biographe comme Plutarque, ni un chroniqueur comme Suétone. Un historien a des devoirs plus sévères envers lui-même. Cependant le petit fait cher à Taine, le petit Jait signijîcalif', est un élément, lui aussi, et important, de la vérité. Il est une partie de cette reconstitution totale du passé, sans laquelle aujourd'hui nous ne concevons plus l'histoire. Tacite a manifesté à son égard trop de dédain. Par une vue bien étroite, il a établi une démarcation tranchée entre ce qui, selon lui, relève de l'histoire et ce qui n'est bon que pour le jomnal de la ville. A l'une les événements éclatants ÇreS illustres^, à l'autre... le reste'. Mais dans ce reste, est-il sîir qu'il n'entre que des incidents futiles et sans valeur, des « faits-divers »? INe s'y trouve-t-il pas, formant l'entre-deux, de ces faits de second plan, très utiles encore à connaître, qui intéressent aussi bien l'histoire que les journaux? Je vais plus loin. Parmi les faits qui ne sont pas absolument indispensables, aucun n'échappera-t-il à une rigoureuse exclusion? Faudra-t-il les bannir tous sans pitié du récit? Choisis avec goût et introduits avec mesure, ils détendent pourtant et reposent l'esprit du lecteur; et j'avoue pour ma part que certains d'entre eux ne seraient pas retranchés même de la grande histoire, sans qu'elle me parût y perdre quelque chose.
Les détails de cette sorte, étant donnée la brièveté des règnes de Galba et d'Othon, ne peuvent pas, naturellement, être aussi nombreux dans les deux biographies de
I. Rousseau, Emile, li\. IV. — 2. Taine, l'Intelligence (préface). 3. Tacite, Annales, XIII, 3i : res illustres annalibus, talia (les petits détails) diurnis urbis actis mandare.
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Plutarqiic que s'il s'agissait d'une période plus longue et de vies plus remplies. Mais on a toujours plaisir, et l'on a souvent profit, à lire ceux qu'on y rencontre. TN'est-il pas amusant, par exemple, de voir Néron, le toutpuissant Néron, trouvant porte close lorsqu'il se présente chez Poppée, sa maîtresse, et renvoyé sans façon, comme un vulgaire amoureux avec qui l'on ne se gêne pas*? — Si, une autre fois, à propos de la révolution du i5 janvier 69, Tacite me dit qu'Othon s'étant rendu sur le Forum près du temple de Saturne, vingt-trois soldats de la garde le saluent empereur et, malgré leur petit nombre qui le rassurait médiocrement, le jettent dans une litière, tirent l'épée et l'enlèvent, je suis saisi de r-«udace et de la rapidité du coup de main, que fait ressortir la concision de la phrase de l'historien'. Mais si Plutarque ajoute'^ qu'Othon fut pris de peur au point d'avoir voulu renoncer à son entreprise, que les soldats, pour l'empêcher de se sauver, durent entourer la litière, l'épée nue, et ordonner aux porteurs de marcher, que le malheureux, ne pouvant plus descendre et pressé alors d'arriA-er au camp, excitait ses gens et criait à tout moment : « Je suis perdu », croira-t-on que tous ces détails sont de trop ? Ne jugera-t-on pas au contraire le récit non seulement plus pittoresque et vivant, mais plus vrai encore, parce qu"il est plus complet? — Lors-
1. Plut., Galb., 19. M. Fabia(fîey. de Philol, 1896. p. ai, n. i) jugelefail invraisemblable, venant de Poppée, et l'attribue à Othon lui-même, selon la version de Suétone (Olh. 3). Pourquoi invraisemblable? Cette exclusion, ces refus font partie de la comédie de résistance par laquelle Poppée a entrepris d'exciter Néron, de l'enflammer, de « l'affoler ». Rien de plus conforme à ce que Tacite nous rapporte ailleurs du manège de l'adroite ambitieuse {Ann.. XIII, 46).
2. Tac. Hist.. I, 27 : Ibi très et viginli sperulatores consalatatam imperatorein ac paucitate snliilanliani Irepidum et sellae fcstinanler imposituinstriclis mucronibus rapiunt.