IX. — Explorations de l’estomac
La fréquence et la gravité du cancer de l’estomac, en même temps que sa situation relativement accessible, sont les raisons pour lesquelles l’attention a toujours été particulièrement tendue sur cette localisation, et pourquoi sans cesse de nouvelles méthodes directes, physiques, chimiques, biologiques, anatomiques, destinées à faciliter un diagnostic précoce, ont été et seront proposées.
1° Radioscopie gastrique. Nous avons déjà fait allusion à la méthode radioscopique pour l’étude anatomique et de la motilité de l’estomac, après ingestion d’une bouillie bismuthée opaque aux rayons X.
2° Gastroscopie. Les premières tentatives de vision directe dans l’estomac datent d’il y a environ trente ans : elles n’avaient abouti à aucune instrumentation vraiment maniable. Après les tubes coudé ou droit rigides, imparfaits surtout par leur appareil optique, on imagina un instrument souple, rendu rigide une fois en place par introduction d’un mandrin creuxdans le tube de caoutchouc ; petit à petit, en ne retenant des méthodes antérieures que leur côté pratique, une nouvelle méthode se dégagea et avec elle un instrument que H. Elsner (60) soumet au public médical, C’est une espèce de cystoscope en grand, tube rigide muni d'un bout élastique en manière de guide, d'une gouttière pour l’insuffiation d'air, et d'un appareil éclairant et optique. La partie optique se compose essentiellement d’un prisme placé à l’orifice du tube, mobile autour deson axe etpouvant ainsi refléter successivement différents secteurs de la paroi gastrique ; au prisme on peut substituer un appareil optique rétrograde pour l’inspection du cardia.
Il n’est pas douteux que ce gastroscope soità même de rendre de grands services, mais l’expérienceestencore insuffisante pour déterminer si l’examen du pylore et de la grande courbure
peuvent s’exécuter aussi sûrement que celui de la petite courbure, et s'il n’y a pas des contre-indications ou des diflicultés insurmontables pour son em ploi dans certains cas.
3° Ferment -protéolytique anormal. L’existence d un lerment sécrété par le cancer est signalée depuis longtemps. Il se diférencie delà pepsine parle fait qu’il pousse le dédoublement des albuminoïdes jusqu à la leucine, tyrosine, arginine, lysine. Il ne se rencontre pas dans l’estomac normal, et il a la propriété de dédoubler le glycyltryptophane. C’est sur cette propriété que Fischer et Neubauer(61) édifièrent leur méthode de diagnostic du cancer de l’estomac : ajouter le réactif au suc retiré de l’estomac et placer le mélange à l’étuve; si le glycyltryptophane a été décomposé par le ferment recherché, 1 addition d’eau bromée dénotera la présence de tryptophane par une coloration rosée : il y a un cancer.
Malheureusement les conditions dans lesquelles cette recherche conserve sa valeur sont très limitées : une acidité chlorhydrique normale, la présence de sang, de suc pancréatique dans l’estomac empêchent ou faussent la réaction (H. Ley, 62). Or le cancer qui verse son ferment protéolytique dans l’estomac est souvent en meme temps un cancer qui saigne, et le reflux de suc pancréatique dans l’estomac est fréquent même en l’absence constatée de bile. De toutes ces complications, il résulte que la méthode de Neubauer et Fischer est incertaine : avec un résultat positif, le doute persiste ; avec un résultat plusieurs fois négatif seulement, on serait en droit d’affirmer l’absence de cancer.
Kuttner et Pulvermacher (63) proposent, pour déceler le ferment protéolytique, uneautre réaction qui paraît être encore moins sûre.
43 Cancro-précipitine de Maragliano (64). Le procédé a été imaginé en 1908. Le voici : l’animal est immunisé par injections de suc gastrique cancéreux. Le sérum est d’abord purifié des substances non spécifiques qu’il contient par précipitations successives avec du sérum humain normal, extrait de paroi gastrique, extrait de cellules epithéliales de l’estomac. 11 ne précipiterait plus alors qu’avec le suc gastrique cancéreux.
Il n’est pas impossible en effet, que dans l’estomac cancéreux se fassent des dédoublements anormaux d’albumine, et que le produit anormal (antigène) contenu dans le suc gastrique détermine la formation d’une précipitine correspondante, spécifique, qui ne réagirait pas avec l’albumine native du sérum, mais seulement avec le dérivé anormal né dans l’estomac cancéreux. Peut-être le ferment protéolytique, qui fait l’objet du paragraphe précédent, est-il 1 agent de la décomposition anormale de l’albumine.
5° Déviation du complément. Celte méthode
appliquée par Livierato (67) au suc gastrique avec pour antigène un extrait depithélioma du sein et d’un sarcome de la peau, lui donna sur 8 cas de cancer épithélial de l’estomac 7 résultats positifs et 1 douteux.
Ni la réaction précipitante de Maragliano, ni la réaction de déviation de Livierato ne sont entrées dans la pratique. Nous ignorons si d’autres savants ont par de nouvelles expériences infirmé ou confirmé la valeur que les auteurs attachent à leurs procédés, ou bien si l’exécution en est trop compliquée, ce qui ne semble pourtant pas être le cas d’après les descriptions.
6° Hémolysines du suc gastrique cancéreux. —
Dans un travail paru en 1910, Livierato (68) dénie aux hémolysines du suc gastrique cancéreux toute signification spécifique, comme Grafe et Rohmer l’avaient prétendu. Le suc gastrique d’individus non cancéreux ou sains renferme souvent des hémolysines, et celui des cancéreux n’en contient parfois pas.
7° Anaphylaxie. — Après sensibilisation préalable par injection de cancer du sein au cobaye, Livierato (69) aurait obtenu les phénomènes d’anaphylaxie classiques en in jectant sous la dure-mère des animaux préparés des doses non mortelles de suc gastrique de cancéreux. Rien de pareil ne s’observerait avec le suc gastrique d’individus normaux ou atteints d’ulcère.
Maragliano (70) aurait de son côté réussi à anaphylactiser le cobaye avec le suc cancéreux (citation de Weinberg d’après Donati).
8° Cyto-diagnostic de V estomac. — Depuis Marini (71), le diagnostic cytologique du cancer de l’estomac a été repris en considération, et dans un article récent du Progrès médical , Loeber et Binet (72) ont montré qu’il est possible à l’aide d’une technique rationnelle et avec un peu d’habitude, non seulement de reconnaître la présence d’un cancer, mais de délimiter les dyspepsies des maladies organiques. Nous ne pouvons donner que les grandes lignes du procédé : l’examen doit être fait à jeun : extraction du liquide résiduel; lavage à l’eau; évacuation; lavage au sérum artificiel; évacuation et centrifugation de ce dernier liquide; étalements sur lames.
Les espèces cellulaires reconnues et leurs associations permettent des conclusions fermes sur l’état de la muqueuse gastrique : normal, hémorragie, gastrite, processus ancien, cancer. Dans ce dernier cas, les cellules épithéliales sont plus volumineuses et pourtant plus trapues, mieux colorables que les cellules épithéliales altérées des gastrites; on rencontre parfois de véritables nids de cellules qui donnent la réaction glycogénique, quelques leucocytes et fréquemment des hématies.
Avec un peu d’expérience le procédé est assez sûr; il compte en tous cas parmi les meilleurs, les rares, à appliquer non seulement pour éta-
blir le diagnostic, mais aussi pour suivre et / contrôler une évolution pathologique. C’est presque une biopsie delà muqueuse gastrique.
Et ceci nous amène à notre dernier paragraphe.