‹ Les procès de bestialité aux XVIe et XVIIe sièclesChapitre 13 sur 63 · PROCÈS CRIMINEL DE MACE AVRIL · texte numérisé non relu

PROCÈS CRIMINEL DE MACE AVRIL

ACCUSÉ d'avoir connu contre nature des bêtes brutes

7 octobre 1560.

L'an mil cinq cent soixante, le vendredy quatrième jour de juillet, fut amené pardevant nous, Juge de Magny, un quidam vêtu de drap gris, accusé à la requête du procureur fiscal de ce lieu, d'avoir connu abominablement et contre nature des betes brutes; Lequel, interrogé par nous comment il se nommoit a repondu être appelle Macé Avril.

Interrogé de quel païs il etoit, a répondu qu'il etoit de Gisors.

Interrogé quel âge il avoit, a repondu qu'il avoit trente ans, ou environ.

Interrogé quelle etoit sa profession, a repondu qu'il etoit venu jeune de Gisors, et avoit été valet de laboureur à Magny, et enfin à présent garçon maréchal.

Interrogé s'il etoit vray qu'il eut jamais connu charnellement et detestablement des betes brutes, a repondu que jamais cela ne luy etoit arrivé, et qu'il deffioit qu'on luy puisse soutenir.

Apres lesquels interrogatoires, ledit accusé s'est retiré, et a été reconduit en prison.

Aujourd'huy mercredy neuvième jour de juillet, sont comparus en présence de nous, juge de Magny, les témoins cy après dénommez, auxquels, après avoir fait prêter serment de dire pure et entière vérité, nous avons demandé ce qui suit :

Le premier, qui a déclaré s'appeller Pierre Othaire, jardinier, a déclaré qu'il avoit sçu d'Adam Duchesne, laboureur, demeurant à Magny, que du tems que ledit Macé Avril etoit à son service, il craignoit que ce garçon n'eut la malheureuse inclination de connoître des brutes, mû à cela par quelque indice qu'il en avoit eu ; et que sur ce soupçon il ne vouloit jamais luy donner en garde aucune Cavalle, jument, vache, anesse, brebis, ou autre femelle.

Le second, qui a déclaré être appelle Jean de La Plante, a déclaré qu'il avoit ouy dire audit Adam Duchesne, laboureur, qu'il soupçonnoit fort ledit Macé d'avoir cette malheureuse passion, et qu'il y prenoit toutes les précautions possibles pour l'en empêcher, à cause que ledit Macé lui paroissoit d'un bon esprit et fort adroit.

Le troisième, qui a déclaré être appelle Robert Vignot, et être fermier de la ferme de Monseigneur de Magny, a dit que dans le tems que ledit Macé Avril etoit à son service, et qu'il gardoit ses

ledit Avril s'enfermoit toujours dans retable aux dittes asnesses, sous prétexte de dormir plus chaudement, à cause que c'etoit en hyver, mais qu'enfin ayant ouy parler de la détestable inclination de ce garçon, il luy avoit absolument deffendu de dormir dans cette etable, et enfin l'avoit mis dehors et donné son congé.

Lesquels témoins ouïs se sont retirez.

Et le samedy deuxième jour de juillet audit an, sont comparus en présence de nous, juge de Magny, les témoins cy après dénommez, auxquels, après avoir fait prêter serment de dire pure et entière vérité, ils nous ont déclaré ce qui suit :

Le premier, nommé Adam Duchesne, laboureur, demeurant en ce lieu de Magny, nous a déclaré qu'ayant eu ledit Macé Avril à son service pendant près de trois ans, il l'avoit toujours reconnu fort adroit à tout ce qu'il l'avoit occupé, mais qu'il s'etoit apperçu qu'il avoit une passion détestable de connoître des bêtes brutes, qu'il caraissoit beaucoup, sur tout les femelles, en sorte que luy, Adam Duchesne, n'osoit luy donner en garde aucune cavalle, jument, vache, brebis, chèvre, asnesse, ou truye, craignant que ce misérable ne voulut commettre quelque crime avec quelqu'une desdites femelles, et que ce soupçon luy etoit venu d'un jour

que voyant ledit Macé Avril caresser et flatter une anesse, luy, Duchesne, avoit dit audit Avril qu'il avoit plus de complaisance pour laditte anesse que pour une fille, surquoy ledit Avril lui avoit repondu ces mots : « Je suis si laid qu'aucune fille ne voudroit souffrir mes caresses, mais cette femelle n'est pas si délicate. » Depuis lequel tems, luy, Duchesne, avoit toujours soupçonné ledit Avril, et enfin auroit donné audit Avril son congé, luy promettant de ne point parler à personne du soupçon qu'il avoit de sa malheureuse inclination.

Le second, appelle Hillaire Bastard, a déclaré qu'étant camarade dudit Macé Avril, et comme luy garçon maréchal au service de Roger Trippeville, ayant entendu parler de l'inclination dudit Avril, connu dans le lieu pour tel, il luy avoit plusieurs fois reproché qu'il ne vouloit pas se marier, par ce que sa femme l'empecheroit de caresser des anesses et des chèvres, surquoy ledit Avril se seroit mis en colère, et ils se seroient battus ensemble le premier de ce mois, dans laquelle dispute, luy, Bastard, auroit reçu un coup de poing dans le visage et plusieurs egratignures.

Lesquels témoins ouïs, se sont retirez.

Et le lundy quatorzième jour de juillet audit an, est comparu pardevant nous, juge de Magny, un

quidam vêtu de drap canelle avec des culottes de panne rouge, lequel nous a déclaré s'appeller Roger Trippeville, être maréchal, et habitant de ce bourg de Magny, et enfin qu'il venoit pour satisfaire à notre ordonnance à luy signifiée samedy dernier douze du présent mois, et pour sçavoir ce que nous voulions de luy.

Interrogé s'il connoissoit un garçon appelle Macé Avril, a repondu que ouy.

Interrogé depuis quel tems il etoit à son service, a repondu que ledit Macé Avril etoit entré à son service depuis la veille de Noël dernière.

Interrogé s'il avoit reconnu quelque mauvaise inclination dans ledit garçon, et entr'autres celle de la sodomie avec les bêtes brutes, a repondu qu'il n'avoit jamais reconnu que ledit Macé Avril eut de pareilles inclinations, et que comme il etoit fort adroit, il en etoit fort content.

Apres lequel interrogatoire et déclaration, ledit Roger Trippeville s'est retiré.

Et le mercredy vingt troisième jour de Juillet audit an, fut amené en présence de nous, susdit Juge de Magny, Macé Avril, garçon maréchal, auquel lecture a été faite des proces-verbaux faits en notre présence et des témoignages et déclarations faites pardevant nous, quoy fait nous avons ordonné

audit Macé Avril, accusé d'avoir commis sodomie avec des bêtes brutes, de repondre, s'il pouvoit, aux charges et dépositions insérées dans lesdits procès verbaux cy dessus.

Lequel Macé Avril nous aurait repondu qu'à l'égard des dépositions et témoignages des nommez Pierre Othaire, jardinier, et Jean de La Plante, comme elles n'etoient fondées que sur des ouïs dire, elle ne pouvoient conclure contre luy, et qu'à l'égard de Robert Vignot, fermier de Monseigneur de Magny, ses soupçons n'avoient encore pour fondement qu'un bruit vague et injurieux, et semé par jalousie ; qu'il est vray qu'étant naturellement frilleux, il aimoit à dormir dans l'etable, à cause de la chaleur du lieu, mais qu'il n'y avoit jamais commis, ny pensé commettre les crimes qu'on luy imputoit faussement.

Qu'à l'égard des témoignages et dépositions d'Adam Duchesne, laboureur, au service duquel, luy, Macé Avril, auroit été pendant trois ans, qu'il etoit bien vray qu'un jour, en flattant une asnesse, et ledit Duchesne luy ayant reproché qu'il caressoit cette asnesse mieux qu'il ne feroit une fille, il avoit repondu que cet animal n'etoit pas si délicat qu'une belle fille, qui, vu la laideur de luy, Macé Avril, seroit peut être plus difficile, mais enfin qu'il n'avoit pu s'imaginer que cette réponse ait pu occasionner le soupçon que ledit Duchesne avoit conçu ; qu'au reste, ledit Duchesne etoit imbecille et de peu d'es-

prit, et que la preuve en etoit visible puis qu'ayant promis, comme il Tavoit avoué luy même, de ne point parler à personne de ce soupçon, il en avoit néanmoins entretenu plusieurs particuliers, et entr'autres les nommez Pierre Othaire, jardinier, et Jean de La Plante, comme il est constant par les dépositions et témoignages de ces derniers, qui confessent ne sçavoir cela que de luy, et que ce fait prouve encore que tout ce mauvais bruit n'est fondé que sur les soupçons injurieux dudit André Duchesne, qui luy avoit brassé ce mal à cause qu'il le soupçonnoit avec plus de raison de carresser sa femme, ce qui cependant n'est point vray.

Ajouta encore ledit Macé Avril que les témoignages et dépositions du nommé Hilaire Bastard pouvoient encore moins luy nuire que les précédentes, puis qu'il est bien vray que ledit Bastard luy avoit dit qu'il ne vouloit point se marier dans la crainte que sa femme ne l'empêchât de caresser des asnesses, mais qu'il luy avoit repondu que ce n'etoit point cette crainte qui l'empechoit de se marier, mais seulement de prendre une femme coquette, comme etoit celle dudit Hilaire Bastard, et qui luy fit- porter des cornes ; que là dessus ledit Bastard ayant répliqué : « Je suis donc cocu? » luy, Macé Avril, auroit ajouté : « Oui, tu l'es d'autant plus que tu ne l'ignores pas » et que sur ces paroles ils en etoient venus aux prises, mais que leur Maître, Roger de Trippeville, les avoit séparés.

Et ledit Macé Avril ajouta qu'enfin on ne pouvoit avoir une preuve plus claire de son innocence que le témoignage et déposition de Roger Trippeville son Maître, chez qui il demeuroit depuis sept mois, et qui n'avoit jamais reconnu en luy aucune mauvaise inclination, ni rien qui tendit aux crimes à luy imputés. C'est pourquoy ledit Macé Avril nous auroit requis, en le déchargeant desdittes accusations, le déclarer innocent, et condamner les nommez Pierre Othaire, jardinier, Jean de La Plante, Robert Vignot, fermier de la ferme de Monseigneur de Magny, Adam Duchesne, laboureur, et Hilaire Bastard, garçon maréchal, comme calomniateurs, suivant la rigueur des lois, et solidairement en telle amande qu'il nous plaira, ensuite dequoy ledit Macé Avril s'est retiré, et a été reconduit en prison.

Et le vendredy huitième jour d'aoust, sont comparus en présence de nous. Juge de Magny, Macé Avril, garçon maréchal, accusé d'avoir commis crime de sodomie avec bêtes brutes, Pierre Othaire, Jean de La Plante, Robert Vignot, Adam Duchesne, Hilaire Bastard et Roger Trippeville, en présence desquels lecture a été faite des procès verbaux, depositions, témoignages et déclarations ; lesquels témoins ayans déclaré persister en leurs temoi-

gnages et dépositions, et ledit Macé Avril dans ses deffenses et requête verbale. Les nommez Adam Duchesne et Hilaire Bastard nous supplièrent d'ordonner en jugeant que ledit Macé Avril seroit tenu préalablement à se dédire et retracter des injures contre eux dites par ledit Macé Avril, comme aussi le condamner et débouter ses demandes portées par saditte requête, ensuite dequoy lesdits témoins se sont retirez et ledit Macé Avril a été reconduit en prison.

Avons déclaré et déclarons ledit Macé Avril, garçon maréchal de Roger Trippeville, suffîsament atteint et convaincu d'avoir connu contre nature des bêtes brutes, pour raison et réparation desquels crimes nous le condamnons à être attaché à un poteau qui pour cet effet sera planté dans la place de Magny, et là brûlé vif; tous et chacun ses biens confisqués à qui il appartiendra, sur lesquels néanmoins sera prélevée la somme de cinquante Livres d'amande envers le Seigneur. Donné à Magny, en notre siège, par nous juge susdit, le premier jour de septembre mil cinq cent soixante.

Cejourd'huy lundy quinzième jour de septembre, a été amené en cette Conciergerie ou Palais de

Paris Macé Avril, garçon maréchal du nommé Roger Trippeville, Maréchal à Magny, accusé de sodomie avec bêtes brutes, lequel nous a dit qu'il est appelant, comme de présent il se porte pour tel, d'une sentence rendue contre luy par le juge de Magny, offrant de prouver son innocence par toutes sortes de voyes ; en foy de quoy j'ay, greffier de la Cour du Parlement, receu le présent appel, les jour et an que dessus.

Et le mercredy dix septième jour de septembre fut amené en présence de nous. Conseiller commissaire en cette partie, un quidam vêtu de drap gris auquel nous avons demandé qui il etoit, a repondu être appelle Macé Avril.

Interrogé s'il etoit vray qu'il eut commis les crimes à luy imposez, a repondu que non, et qu'il ofïroit de prouver son innocence par telle voye qu'il plairoit à la Cour, et qu'il persistoit dans ses deffenses alléguées.

Apres quoy ledit Macé Avril s'est retiré et a été conduit à la Conciergerie.

Cejourd'huy samedy vingtième jour du mois de septembre, fut amené en notre présence Macé

Avril, accusé d'avoir connu abominablement et contre nature des bêtes brutes, lequel persistant toujours en ses deffenses alléguées pardevant le juge de Magny, a été appliqué à la question extraordinaire. Lequel Macé Avril, après avoir souffert ladite question extraordinaire, a déclaré qu'il etoit innocent des crimes à luy imputez, et qu'il persistoit dans ses deffenses par luy alléguées et dans sa requête verbale, ajoutant encore ledit Macé Avril qu'il demandoit à la Cour de luy adjuger tels dommages et interests pour les tortures qu'il avoit souffert, sur les dépositions desdits témoins, qu'il maintenoit et maintient faussaires et calomniateurs; quoy fait ledit Macé Avril a été reconduit en prison.

La Cour, faisant droit sur le tout, a mis et met à néant l'appel interjette par ledit Avril à la sentence rendue par le juge de Magny le premier jour de septembre dernier. Met aussi à néant laditte sentence dudit jour ; déclare néanmoins ledit Macé Avril véhémentement soupçonné du crime de sodomie commise avec des betes brutes, et en conséquence ordonne que ledit Macé Avril sera fouetté dans les trois places principales de Magny pendant, trois jours de marché consécutifs, et ensuite banni pour neuf ans hors du Royaume. Enjoint audit

Macé Avril de garder son ban sous peine d'être pendu, sans qu'il soit besoin d'information, sentence ou arrest. Et pour le surplus des requêtes et demandes dudit Macé Avril contre les nommez Pierre Othaire, Jean de La Plante, Robert Vignot, Adam Duchesne et Hilaire Bastard, aussi bien que des requêtes desdits Adam Duchesne et Hilaire Bastard, met laditte Cour les parties hors de cause et de procès. Fait au Parlement, par la Chambre des vacations, ce septième jour d'octobre l'an de grâce mil cinq cent soixante.

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