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ACCUSÉ DE SODOMIE ET D'HABITATION CHARNELLE AVEC UNE JUMENT

3° aoust 1622.

L'an mil six cent vingt et deux, le mercredy troisième jour du mois de may, en présence de nous, Georges Fermelhore, Bailly de Montpensier, fut amené et conduit par les nommez Jean Barrât Du Hivoy, exempt et chef de la brigade de la Marechaussée de cette ville, assisté de Thomas Le Huge, Richard Poirat, Louis Durandet et Alexandre Torlaniere, archers et cavaliers de laditte brigade, un quidam vêtu d'un habit brun, avec des boutons d'orfevrie et les culottes de panne rouges, lequel quidam lesdits exempt et archez susnommez auroient arrêté suivant notre ordre portant décret de prise de corps contre ledit quidam, que nous aurions questionné et interrogé en la manière et forme qui s'ensuit :

Interrogé quel nom il avoit, a repondu être nommé et appelle Antoine de La Rue.

l82 LES PROCÈS DE BESTIALITÉ

Interrogé quelle etoit sa profession, a repondu être maitre charron.

Interrogé quel âge il avoit, a repondu avoir trente cinq ans accomplis le vingt huitième jour d'avril dernier.

Interrogé de quel païs il etoit, a repondu être de saint Lo, diocèse d'Avranches, en Normandie, et qu'il seroit venu habiter au présent lieu de Montpensier.

Interrogé s'il etoit vray ce dont on l'accusoit, d'avoir eu copulation charnelle avec une jument, a repondu que non, et qu'il ne pouvoit se trouver personne qui put avancer ce fait calomnieux ; après lesquels interrogatoires avons renvoyé ledit Antoine de La Rue en prison.

Cejourd'huy vendredy sixième jour du mois de may, sont comparus pardevant nous les témoins cy après nommez, lesquels, après avoir fait le serment accoutumé de ne dire que la pure et 'simple vérité, ont déclaré ce qui suit :

Pierre Frenoy dit Bellaumere, teinturier de cette ville, a déclaré que le vingt six février dernier, sur les huit heures du soir, étant rentré chez ledit Antoine de La Rue, son compère, il l'avoit apperçu

dans l'écurie accouplé et en copulation charnelle avec une jument blanche ; que ne sçachant ce que cela pouvoit signifier il s'etoit approché et avoit reconnu la vérité de ce que dessus, et que réprimandant fort ledit de La Rue et luy disant qu'ayant une si jolie femme il avoit encore plus de tort de s'amuser avec une bete, surquoy ledit de La Rue luy avoit repondu que ce n'etoit que pour rire, et qu'il n'y retourneroit plus; mais que malgré cela il avoit sçu depuis que ledit de La Rue etoit retombé dans ledit crime.

Raymond Pardiat, apotiquaire de cette ditte ville, a dit et déclaré que le lundy dix huitième avril dernier ledit Antoine de La Rue seroit venu chez luy pour lui demander un onguent pour adoucir une douleur qu'il se sentoit, et qu'ayant questionné ledit Antoine de La Rue sur l'endroit du mal et la cause d'iceluy, quoy que ledit de La Rue ne luy ait rien voulu avouer il s'etoit bien aisément apperçu que ledit de La Rue s'etoit ecorché dans quelque copulation charnelle ; que néanmoins il avoit donné audit de La Rue l'onguent qu'il souhaitoit.

Thomas Le Fèvre, dit Belle Humeur, garçon charon au service dudit Antoine de La Rue, a déclaré qu'il sçavoit que ledit Antoine de La Rue avoit continuelle habitation charnelle avec la jument blanche qui etoit dans son écurie, ne l'ayant même achettée qu'à cette intention.

Surquoy lesdits témoins, ayans de nouveau certi-

fié leurs présentes déclarations sincères et véritables, se sont retirez.

Cejourd'huy samedy quatorzième jour de may, en présence de nous est comparue Angélique Renée Millot, femme d'Antoine de La Rue, laquelle, après avoir fait le serment accoutumé de dire pure et simple vérité, a déclaré que ledit Antoine de La Rue, son mary, non content de la maltraiter et de la battre, et outre cela de s'accoupler journellement avec une cavalle, ce qu'il faut qu'elle complaignante souffre sans oser se plaindre, ce néanmoins ledit de La Rue l'auroit sollicitée et vivement pressée, et même violentée, de se laisser connoître charnellement contre nature, et d'une autre manière que la bien séance conjugale le permet ; ce que n'ayant jamais voulu souffrir, et même ayant voulu se séparer et coucher dans une chambre séparée, néanmoins ledit de La Rue l'auroit surprise une nuit endormie et auroit exécuté ses détestables desseins, ce que laditte complaignante n'avoit pu empêcher malgré ses cris, aucuns de ses voisins n'ayans garde de soupçonner ce qui en etoit ; pourquoy requeroit laditte Angélique Renée Millot, pour le repos et sûreté de sa conscience, de la séparer de corps et de biens dudit Antoine de La Rue, son mary.

Cejourd'huy vendredy vingtième jour du mois de may, fut amené pardevant nous Antoine de La Rue, auquel avons fait faire lecture tant du procès verbal, de l'interrogatoire et réponses faites par luy accusé, et aussi des témoignages, dépositions et déclarations faites pardevant nous ; ensuite dequoy avons demandé audit Antoine de La Rue s'il avoit et pouvoit fournir des deffenses aux accusations sus alléguées, lequel nous auroit repondu que quand auxdits témoignages et déclarations des nommez Bellaumere, Pardiat et Belle Humeur, qu'ils etoient entièrement faux et calomnieux, et que pour ce qui concernoit laditte Angélique Renée Millot qu'elle a tort de dire qu'il ait jamais voulu en user avec elle d'une autre façon que les lois du mariage le peuvent permettre ; qu'il est bien vray que la soupçonnant fort d'être amie de Pardiat, son compère, il luy ayoit deffendu de le voir, ce que ne voulant point faire, il avoit été obligé de luy donner quelquefois des coups de bâtons, mais qu'au reste son témoignage ne peut luy nuire, attendu qu'elle est une putain, et que cette affaire est concertée avec ledit Pardiat, apotiquaire, son amant; après lesquels confrontations et interrogatoires, ledit Antoine de La Rue a été reconduit en prison.

l86 LES PROCÈS DE BESTIALITÉ

Nous, Georges Fermelhore, licencié es lois, juge et bailly de Montpensier,... vu... les dépositions, témoignages et déclarations faites aussy en notre présence le mercredy premier jour du présent mois de juin par Martine Geneviève Hilaire, veuve de Jacques Picart, dit Lolive ;

La confrontation faite le samedy quatrième jour de juin de laditte Angélique Renée Millot, femme dudit accusé, et de la susnommée Martine Geneviève Hilaire;

Les aveus et confessions dudit Antoine de La Rue, en datte du lundy six juin ;

Avons déclaré et déclarons ledit Antoine de La Rue bien et duement atteint et convaincu d'avoir eu habitation charnelle, journalière et détestable avec une jument blanche mentionnée au procès, et en outre d'avoir forcé, violenté et eu connoissance charnelle, contre nature et les devoirs et bienséance du mariage, avec la nommée Angélique Renée Millot, sa femme, pour réparations desquels crimes et cas énormes et scandaleux avons condamné ledit de La Rue à être pendu et étranglé à une potence qui sera pour cet effet dressée dans la place et marché de Montpensier; quoy fait, son corps et celuy de laditte jument blanche, préalablement assommée par l'Exécuteur de la haute justice, jettez, ars et

brûlez dans un feu allumé pour ce au pied de laditte potence, et leurs cendres semées au vent; déclarons en outre tous et chacun les biens appartenans audit Antoine de la Rue séquestrez entre les mains du Roy et justice, pour par nous en être ordonné ainsi qu'il appartiendra et que de raison, sans préjudice néanmoins des droits, actions, reprises et prétentions de laditte Angélique Renée Millot et de la demande portée par sa requête; sur lesquels biens sera prise et prélevée des àpresent la somme de cent livres d'amende envers le Roy. Donné par nous, susdit bailly de Montpensier, ce mercredy vingt deuxième jour de juin mil six cent vingt deux.

Cette sentence a été confirmée purement et simplement par la Cour, le 3 août 1622.

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