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LE PROCES DE VIGEON

ACCUSÉ DE BESTIALITÉ AVEC DES POULES En 1649.

Dans un manuscrit qui se trouve aux Archives Nationales, sous la cote A. D. 11 1-5, f° 136, on lit ce qui suit :

J'ay trouvé chez Madame la marquise de Jarzé, rue des Trois-Pavillons, au Marais, après sa mort, trois tableaux fort singuliers.

L'un représentant un cocq au-dessus duquel etoit écrit :

Le Beau-Pere de Vijon.

Un autre representoit une poulie avec plusieurs petits poulets qui mangeoient autour d'elle, et en dessous desquels on lisoit :

La veuve de Vijon et ses en/ans.

Cette énigme auroit été des plus difficiles à deviner si, placés directement au-dessus des deux tableaux dont je viens de faire la description, je n'avois lu ces quatre vers :

Je suis ce Vijon que la foule De pages, laquais et badauds Vont voir mourir sur l'echafaud Pour avoir caressé sa poulie.

Je me rappelay alors que ce Vijon avoit esté bruslé il y a très longtems pour le sujet designé dans, ces quatre vers, et que

mesmes l'on avoit fait alors une chanson lamentable sur sa mort, dont j'avois ouy chanter quelques couplets il y a plus de vingt ans.

Le portrait de ce malheureux étoit dans le goût de Rembran, c'est à dire très noir, et, soit prévention du nom, il avoit l'air patibulaire, aussy m'assura-t-on qu'on l'avoit peint la veille de son exécution. Son visage etoithave, noir, secq, les yeux ternes, enfoncez, et des cheveux noirs hérissez, enfin sa phisionomie des plus funestes.

Ce i8 avril 1739.

GUEULETTE.

Ce procès de Vijon, qui remontait certainement, d'après le texte ci-dessus, au xvif siècle, ne figure cependant pas dans le Recueil assez complet d'où nous avons extrait nos procès de bestialité.

Mais nous avons tout de suite songé à un certain Vigeon sur lequel Saint-Pavin, mort en 1670 comme on sait, avait fait un sonnet qui le représente comme brûlé vif pour sodomie :

Cher Vigeon, que ta mort va nous coûter de peines ;

Qu'un vit est mal-heureux d'arcer dans un pays

Où l'on punit du feu ces. nobles appétits

Qui ne sont condamnez que chez les souveraines.

Ordonnez pour le moins aux femmes d'être saines.

Juges, si vous prenez quelque pitié des vits,

Ou faites que les cons deviennent plus petits,

Et qu'ils soyent désormais sans fleurs ni mal-semaines.

Bougres, qui l'avez veu, sans l'oser secourir.

En chemise, tout nud, dans la Grève périr.

Qui pouvoit arrester votre fureur lubrique ?

Au lieu de luy chanter tristement un salve,

Vous deviez sur son feu venir branler la pique.

Le foutre l'eut éteint et vous l'eussiez sauvé !

VIGEON

N'ayant rien trouvé dans les recueils de pièces judiciaires, nous avons effectué des recherches dans les « Chansonniers historiques » et avons été assez heureux pour découvrir dans le ms. fr. 12666 de la B. N., intitulé Recueil de Chansons, Anecdotes satyriques et historiques, depuis Vannée 1^14 jusques en 16^^. Avec des Notes curieuses et instructives, une chanson que voici, sous la date 1649 *

Lorsque Vigeon vit l'assemblée Qui l'assistoit dans son malheur, D'une voix haute et non troublée, Il luy dit : vous me faite honneur...

Vraiment ! voilà bien de la foule Pour un simple fouteur de Poule!

Quoi! Messieurs, quand cette Potence Devroit soutenir aujourd'hui Beautru, ce grand bougre de France, Vous n'en feriez pas tant pour lui...

Vraiment ! voilà bien de la foule Pour un simple Routeur de Poule !

Si c'étoit le Duc de Vendosme, .Fils naturel d'un très grand Roy, Premier Marguillier de Sodome, Vous n'en feriez pas plus qu'à moi...

Vraiment ! voilà bien de la foule Pour un simple fouteur de Poule !

Adieu : au Roy, à la Justice, Je veux bien demander pardon,

Mais je souffrirai le supplice Sans m'excuser auprès du Con...

Je veux mourir en galant homme, A Paris, comme on fait à Rome.

Enfin, et cela démontre l'identité absolue du Vigeon de la chanson, du Vigeon du sonnet de Saint-Pavin, et du Vijon dont parle Gueulette, ces couplets sont suivis de la note que voici :

Vigeon étoit un Maître d'Ecole qui fut brûlé à Paris pour avoir été convaincu de foutre des Poules. Il avoit été Vallet de Chambre de M. le Duc de Grammont.

A ces quatre couplets du chevalier de Rivière, Blot en ajouta un cinquième, ou plutôt un troisième, suivant la place qui lui est donnée dans le Recueil de Maurepas. Ce couplet vise le comte de Romainville :

Romain, que j'aime et que j'estime, Est un bon bougre abandonné, Il n'a point en horreur le crime.

Et je crois qu'il sera damné ; J'en ay une joye infinie, Car il me tiendra compagnie,

Dans le Recueil Maurepas, on trouve aussi cette note :

Sur un Maître d'Ecole de Paris, nommé Vigeon, brûlé pour avoir connu des Poulies. Auparavant valet de chambre du Comte de Grammont, condamné à être pendu.

On voit que, comme les autres accusés des procès de bestialité, Vigeon fut pendu, puis brûlé.

VIGEON

Le même Recueil Maurepas donne aussi, sous la date 1649, une chanson sur l'air des Triolets, dont le premier couplet nous intéresse :

Vous êtes un morceau friant, Duquel jamais on ne se soulle ; Pour cette vieille Guébriant, Vous êtes un morceau friant ■ Qu'elle goberoit en riant, Comme Vigeon goboit sa poulie ; Vous êtes un morceau friant Duquel jamais on ne se soulle.

Enfin, voici un autre couplet de Blot au chevalier de Rivière :

Mon cher Chevalier de Rivière,

Enfin je me suis consolé !

S'il ne l'eut fait que par derrière

Jamais il n'eust esté brûlé,

Mais puisqu'il prend de la volaille,

Parbleu ! j'eusse allumé la paille !

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