XXXVIII
précisément sous ce titre qu'avait paru au xv^ siècle, un petit livre populaire qui disait, sous une forme abrégée et accessible à tous « l'histoire admirable de Jehanne la Pucelle, native de Vaucouleur. »
Mais le sage n'avance rien qu'il ne prouve, et notre auteur tient à démontrer qu'il n'a pas failli à la vérité en présentant Jeanne d'Arc comme modèle aux jeunes pucelles de France. « Elle garda mieulx virginité et chasteté que ne fit onc Lucresse, plus sage et prudente fut que Pénélope et plus vertueuse que CleHa, que Paulafilée, que Pohpenne, Hecuba et Dromache, femme de Hector. » La voilà maintenant bien grande, au milieu des ombres sacrées des femmes illustres de l'antiquité, et nul, au temps de l'auteur, ne songera à s'étonner d'un si grand luxe de comparaisons.
La mode était à ces grands noms du passé. En ce moment, ou peu auparavant, paraissait
Paris (in-8° gothique). » Tel est le titre d'un ouvrage que Lenglet- Dufresnoy avait cherché en vain dans les cabinets des amateurs, et qui naguère encore était si rare, que le savant M. Brunet a douté de son existence. M. Silvestre l'a réimprimé en 1840, dans sa collection des livres rares gothiques, et depuis, il a paru dans le format Charpentier. {Kouvelle bibliothèque bleue), par les soins de M. Le Roux de Lincy. Q.uicherat, livre IV, p. 267.
en Italie, à la gloire de la fille d'Alexandre Sforza, la Ginevera délie clare donne (*), où l'auteur, jouant sur le prénom de celle à qui il dédie son œuvre, prétend résumer en elle les plus belles vertus de tous les temps. Jeanne, la gentille Pucelle de France, n'y est pas oubliée, mais ici encore elle ne passe à la postérité que sous le couvert d'une gloire antique. L'auteur, Joanne Sabadino delli Arienti, après avoir longuement rappelé l'histoire de Camille, valeureuse vierge, fille de Méthabe, roi des Volsques, semble tout heureux et tout fier de pouvoir lui comparer son héroïne, car assurément il n'est pas très préoccupé d^en faire une sainte. « Nous avons rappelé, dit-il, les vertus de cette vierge Camille par comparaison, voulant montrer aux temps modernes que notre Jeanne, la gentille Pucelle (Polcella
{*) Ginevera délie clarc donne di Joanne Sahadino delli Arienti a cura di Corrado Ricci a Bacchi délia Lega. Bologna, presso Romagnolidell'Acqua via Toschi, i6, 1888, iii-12 de LVIII, 408 p. CCXXIII^' volume de la Scella di cnriosità letterrie inédite 0 rare dal secolo XIII al XVII. — La Genièvre des illustres femmes, tel est exactement la traduction de ce titre bizarre. Sahadino joue constamment sur le nom de Genévrier, arbuste odorant, emblème de paix, de joie ; peut-ttre pourrait-on rendre en français l'intitulé de son ouvrage par le bouquet, le parfum des illustres femmes. Revue des Questions Historiques, 90* livraison, avril 1889. Jeanne d'Arc, sa vie, par un italien du xv^ siècle, par M. 1 comte de Puymaigre, p. 564.
gaya), n'a eu ni moins de gloire, ni moins de valeur que Tantique Camille, comme nous le dirons. »
Le patriote doit s'unir au chrétien, pour célébrer tant de vaillance unie à tant de vertus ; car si Jeanne aima vivement son Dieu et ses saints, si des pleurs coulèrent maintes fois de ses paupières, tandis qu'elle recevait le corps sacré de notre Sauveur à la sainte table, s'il lui suffisait dans ses courses d'ouyr la messe pour se sentir toute allégée et heureuse, elle aima si vivement son roi et le sang de France, que les larmes lui venaient aux yeux, à la pensée de la dure captivité et de la cruelle servitude qu'ils subissaient sous le joug de la tyrannie angloise (*).
(*) Sur la grande pitié qui était au royaume de France, voyez dans Thomas Basin, Histoire de Charles VII, livre III, chap. VI et chap. I, le tableau qu'il fait de la désolation du pays de la Loire à la Seine, et de la Seine à la Somme : « Si on cultivait encore la terre, ce n'était qu'autour des villes et des châteaux, à la distance où, du haut de la tour, le guetteur pouvait apercevoir les brigands. Au son de la cloche ou de la trompe, il rappelait des champs ou des vignes dans la forteresse. Et cela était devenu si fréquent en mille endroits qu'au signal du guetteur, les bêtes de somme et les troupeaux, formés par une longue habitude, accouraient tout effrayés au lieu de refuge, sans avoir besoin de conducteur. » Cité pur WâWon, Jeanne d' Arc, éd. 1860, t. I, p. 252, note de la page XXXIII.
Il y a trois jours qu'elle est dans Orléans, l'attaque du convoi de vives, que Falstoff amenait aux Anglais était commencée, et Jeanne d'Arc n'en savait rien. Elle reposait. Tout à coup elle se réveille : « En nom Dieu, crie-t-elle à son écuyer D'Aulon, qui dormait sur un autre lit, mon conseil m'a dit que j'aille contre les Anglais, mais je ne sais si je dois aller à leurs bastilles ou contre Falstoff qui les doit ravitailler. » D'Aulon se précipite pour l'armer, mais comme il l'armait, on entend des cris dans la rue. La rumeur publique apporte la nouvelle que les Français faiblissent à l'attaque ; elle sort en toute hâte et rencontre son page : « Ha ! sanglant garçon, s'écrie-t-elle, vous ne me disiez pas que le sang de France fût répandu ! Allez quérir mon cheval. » Elle court à la porte de Bourgogne , les étincelles jaillissent du pavé sous le galop de son cheval, mais brusquement elle s'arrête frémissante ; un soldat blessé est près de la porte. « Jamais, dit-elle, je n'ai vu couler le sang français sans sentir mes cheveux se dresser sur ma tète. » Est-il dans toute notre histoire nationale une page plus belle et plus animée du souffle patriotique, et l'auteur de notre manuscrit de Bologne n'a-t-il pas pleine raison, lorsqu'il rappelle h ses compatriotes qu'ils ne tiennent
que de Jeanne d'Arc « joyssance de paix et de tranquilité (*). «
« Je dis que nous devons être curieux de lire et réduire en mémoire les gestes admirables et haultes prouesses de Jehanne la Pucelle, à laquelle nous sommes plus tenus que à plusieurs autres, considérés l'honneur et le bien qu'elle nous fit durant ses jours, dont la perpétuelle mémoire et gloyre inextinguible doibt estre perpétuellement en la bouche et oyre des François, qui sont en franchise, en paix et tranquillité, possédance et joyssance de leur territoire, par le mo3^en et incitation d'icelle que Dieu absolle. »
Examinons donc la valeur historique de ce petit document qui se présente sous couleur si originale de Renaissance. L'auteur n'y a pas grande prétention ; mais il veut dire en deux
(*) L'histoire de notre France est pleine de traits de la particulière miséricorde de Dieu envers notre patrie, non seulement pour ses intérêts spirituels, mais aussi pour les intérêts temporels. La Pucelle était dès le xv" siècle citée comme un témoignage de ces grâces particulières de Dieu. Nous trouvons^ en effet, dans « Le Jardin des NoMeSj » ouvrage que Pierre du Gros, de l'ordre de Saint-François, écrivit en 1463 pour Yvon du Fou, gentilhomme breton, conseiller de Louis XI, cette phrase significative comme témoignage du temps : « Aux rois de France, signes merveilleux et miracles à Dieu monstres, comme en la sainte ampoule et l'oriflant et fleurs de lys, et en la Pucelle, »
mots ce que fut celle dont le procès souleva tan de savantes enquêtes, instructions et plaidoyers, îl eût été singulier de présenter au public un recueil de ce genre, sans lui dire un mot de son unique objet. C'est pour combler cette lacune qu'il a (( sommairement extrait et rédigé le pays, la nativité et les noms du père et de la mère d'icelle avec aucunes prouesses et œuvres miraculeuses qu'elle fict. » Il ne faudrait pas y chercher la précision d'une sévère critique. Domrémy est transformé en une rue de Vaucouleurs où habitent les père et mère de Jeanne, « Jacques d'Arc et Ysabeau, sa femme, natifs du pays Lorraine. )) Placée aux confins de la Lorraine et de la Champagne, la terre de Domrémy passait, suivant les hasards de la poHtique, d'une province à une autre ; mais elle restait au miheu des fluctuations temporelles attachée au spirituel à l'évêché lorrain de Toul. Au moment de la naissance de Jeanne d'Arc, elle dépendait au point de vue administratif du bailliage de Chaumont, en la prévôté d'Andelot. Jeanne d'Arc était française ; c'est là le seul point qui importe à notre patriotisme, puisque c'est à ce titre qu'elle a reçu du ciel la mission de bouter les Anglois hors du royaulme et rétablir sur son trône son souverain dépossédé. Forte et douce, elle unissait, quoi
qu'en dise Michelet, au service de sa cause, avec la grâce de Dieu, l'énergie et l'apreté lorraine à la douceur champenoise. Son enfance n'a rien d'extraordinaire ; « depuis qu'elle eut quelque petit d'entendement, garda les bêtes aux champs. » Il est inutile de suivre pas à pas ce récit qui se suffit à lui seul dans la simpHcité et la fraîcheur printannière de notre belle langue française. Il n'est pas jusqu'à ce nom gracieux de Pucelle qui ne soit plein d'une éloquente signification. Lorsque nous nommons la Reine des cieux, la Mère de Dieu, un seul mot suffit à la nommer : la Vierge ; car ce seul mot dit le secret des faveurs spéciales qui lui furent accordées. Sur les champs de bataille, comme aux champs de Vaucouleurs, Jeanne d'Arc n'a également qu'un nom, et ce nom est inséparable de sa mission, car les mêmes voix qui lui ordonnaient d'aller devers le roi de France son Seigneur pour lui rendre son royaume et bouter hors les anglais, lui commandaient en même temps, avec non moins d'insistance de garder fidèlement sa virginité. « Et pour ce qu'elle garda entière et perpétuelle virginité, elle acquit ce beau titre et nom de Pucelle, lequel a esté plus fréquent en la bouche et mémoire des hommes que n'a pas son propre nom qu'elle apporta aux fonts du baptême. >)
L'auteur ne s'occupera pas longtemps des gestes militaires de Jeanne d'Arc. Ce qui sera discuté dans ses procès, ce sera sa mission surnaturelle. Aussi ne cherche-t-il qu'à la mettre en lumière, et tandis que les faits-d'armes d'Orléans, de Fargeault, de Beaugency et de Paray en Beauce, passent rapidement sous sa plume, il s'arrête avec complaisance aux traits pleins de charme de son entrevue avec le roi à Chinon et de la découverte de son épée. Chacun de ses petits détails forme un petit tableau complet sous une forme nouvelle qui mérite l'attention.
« Le Roy adverti de sa venue s'accoutra moins richement que ung de ses écuyers ou gentilshommes. Touteffoys, la Pucelle le cognent bien entre les autres et le salua révérendement et le Roy luy dict en luy montrant un de ses chevalliers : « Ma mye, je ne suis pas le Roy, c'est cestuy-là. » Auquel elle respondit : « Ha, Sire, tu es le très noble roy de France ; à toy suis de Dieu envoyée pour te ayder à reconquestre ton royaulme ; et si tu me veux bailler charge d'hommes, je te meneray sacrer à Reims, j'ouvray le siège d'Orléans et boteray toutellement les anglais hors du royaulme. »
Le roi est frappé, mais il hésite encore, car il craint de compromettre sa cause dans une aven-
ture. Le long examen des docteurs de Poitiers sauvera sa responsabilité : Jeanne d'Arc est reconnue comme l'envoyée de Dieu. Il lui faut des armes, car sa mission militaire va commencer aussitôt.
« Et quand le Roy luy eust accepté sa demande, elle luy requist qu'il envoyast ung de ses armuriers querre une espée, laquelle estoit parmi plusieurs vieilles ferrailles dedans l'église de Saincte Catherine de Fierboys et estoit marquée par chascung cousté de cinq fleur de lys. » Où l'auteur a-t-il puisé ce détail des dix fleurs de lys ? Jeanne d'Arc ne parle que de cinq croix dans l'interrogatoire qu'elle subit à Rouen. Cette idée n'est pourtant pas spéciale à notre auteur, car le frontispice, placé en tête de l'histoire de Jeanne d'Arc par M. Le Brun de Charmettes, et représentant le portrait de la Pucelle, d'après une vieille gravure, la montre l'épée nue et fleurdelisée à la main. Il est vrai que l'édition était de 1817, en pleine restauration, et que M. Le Brun de Charmettes était sous-préfet de Saint-Calais ; mais il a dû cependant puiser dans quelque document ce détail des fleurs de lys, propre à flatter la cour de France.
Q.uoi qu'il en soit, à peine Jeanne d'Arc futelle en possession de son épée qu'elle voulut
avoir le complément de son armement de guerre. Le Roi pourvut à tout et M. Vallet de Viriville dans son Iconographie de Jeanne d'Arc, reconstitue avec le plus grand soin la transformation qu'elle subit. Avec son chapeau de feutre noir, sa cuirasse de fer poH, ses grègues de fer autour des jambes, ses chausses de cuir, sa cotte brune entre la cuirasse et les jambières, ses manches rouges collantes et ses manches ouvertes adaptées aux épaules, elle devine que sa vie militaire commence. Il n'est pas chevaUer plus ferme sur ses étriers et plus sûr en ses coups. « Et quand elle fust armée et montée à cheval, elle courut la lance et fist toutes actes d'hommes d'armes aussi virtueusement qu'homme qui fust en la court du Roy et se partit avec sa compaignie. » Elle court au point menacé, elle se hâte vers Orléans. Nous ne la suivrons pas à travers sa marche victorieuse, car l'auteur passe sur tous ces événements avec autant de rapidité que put en mettre Jeanne elle-même pour poursuivre les Anglais terrifiés : « Avez-vous de bons éperons, crie-t-elle au duc d'Alençon — Eh ! quoi ! est-ce pour fuir ? — Non, ce sont les Anglais qui sont en tuitte, si vous avez de bons éperons pour les poursuivre. » Et ils fuient si bien que déjà nous sommes à Reims et au triomphe, puis
bientôt et d'un trait à Compiègne et à la captivité (*).
(*J En 1429 Christine de Pisan, femme-poète, à chanté la grande joie qui éclatait au fond de tous les cœurs français à la nouvelle des victoires dont Jeanne d'Arc avait ouvert l'ère glorieuse. Son âme avait senti les douleurs de la patrie, et du fond de l'abbaye où elle avait cloîtré ses sombres pensées, elle laissait échapper un cri d'enthousiasme.
Je Christine qui ay plouré Unze ans en abbaye close Où j'ay toujours puis demouré Que Charles (c'est estrange chose !) Le fîls du roy, se dire l'ose S'en fouy de Paris, de tire.
Par la trahison là enclose :
Or à prime me prends à rire.
A rire bonnement de joie
Me prends pour le temps por vernage
Qui se départ, où je souloie
Me tenir tristement en cage.
Mais or changeroy mon langage
De pleur en chant, quant recouvré
Ay bon temps ......
Bien me part avoir enduré.
L'an mil quatre cent vingt neuf
Reprint à luire li soleil
Il ramène le bon temps neuf
Que on avoit veu du droit œil
Puis longtemps ; dont plusieurs en deuil
Orent vesqui. J'en suis de ceulx,
Mais plus de rien, je ne me deuil,
Quant ores voy ce que je veux.
L'œuvre d'iniquité va commencer.
Jeanne d'Arc doit mourir, mais il faut qu'elle meure déshonorée. Elle doit mourir, car les Anglais ne veulent pas la laisser aller, après l'avoir achetée à Jehan de Luxembourg, et ils la retiennent dans leurs prisons, et non dans les prisons de l'EgHse, comme il conviendrait à une criminelle accusée d'hérésie, d'apostasie et de sacrilège ; elle doit mourir, car les Anglais qui la pourraient garder comme prisonnière de guerre, mais ne pourraient, sans violer le droit des gens, la faire périr, la hvrent à un tribunal qui ait en son pouvoir le droit de mort. Elle mourra déshonorée, car les formes les plus solennelles de la justice, la plus savante procédure vont donner à son procès de condamnation tous les dehors de la plus impartiale équité. Un indigne prélat consent à mettre sa science juridique et sa cauteleuse perfidie au service de la cause honteuse (*). Chassé de Beauvais par le roi
(*) Son mauvais génie fut celui que notre manuscrit de Bologne nomme IVanvick. — Richard Beauchamp, comte de Warwick et gouverneur du jeune roi Henri VI. Cet homme, d'une âme dure et d'une politique inflexible, semble avoir été l'agent principal de la mort de Jeanne d'Arc. On verra, par les dépositions consignées au procès, qu'il contribua de son argent aux frais du jugement.
duicherat, II, p. 8.
Charles VII qu'il a trahi, il va se venger sur celle qui a conduit ce même roi à la victoire.
Nous n'entrerons pas dans l'examen détaillé de l'abrégé français du procès que nous publions dans ce volume. Toutes les données en sont connues du public par l'instrument latin authentique, édité par M. Q.uicherat. Son intérêt consiste dans la langue dont s'est servi l'auteur, et dans son caractère de partie intégrante d'un recueil juridique complet, de l'œuvre de condamnation et de réhabilitation, entreprise successivement à rencontre et en faveur de Jeanne d'Arc.
Ce document esc composé d'éléments divers qu'il importe de distinguer. L'auteur commence d'abord par suivre pas à pas l'instrument latin. Les premières lignes sont une simple et large traduction : A tous vrays et fidelles chevalliers de la foy catholique, Pierre, révérend père en Dieu, Monsieur l'Evêque de Beauvais, et religieuse personne frère Jehan Le Maître phrase
qui correspond à celle-ci : Universis prasentes litterasseii prœsens piihliciiin instrunientum inspectiiris, Petrus, miseratione div'uia Belvacensis episcopiis, et f rater Johannes Magistri, ordinis Fratruin prœdicatoriim. Le traducteur prend sans doute quelque licence, mais il n'altère en rien le sens général du document.
Pierre Cauchon expose ses titres au rôle qu'il va jouer. La Pucelle avait été prise dans le diocèse de Beauvais, et par là relevait de son tribunal. D'autre part il n'était pas sur son territoire, et il ne pouvait agir à Rouen, sans le consentement du chapitre, le siège étant vacant ; mais les difficultés ne l'arrêtaient pas. Il voulait, en flattant le roi d'Angleterre, servir ses intérêts et satisfaire son ressentiment contre Charles VIL De fait, il n'était plus que de forme un juge ecclésiastique, et toute cette affaire qu'il entreprenait était un procès politique. Il avait acheté sa victime, non pas au nom de l'Eglise, mais au nom d'Henri VI. L'hypocrisie couvrit encore cette nouvelle honte : « Et combien, dit-il, qu'elle ne doive point être de prise de guerre, comme il semble, considéré ce que dit est ; néanmoins pour la rénumération de ceux qui l'ont prise et détenue, le roi veut libéralement bien bailler jusqu'à la somme de six mille livres, et pour ledit bâtard qui l'a prise, lui donner et assigner rente pour soutenir son état, jusques à deux ou trois cent livres. » On marchandait, paraît-il, car il finit par offrir dix mille hvres, alléguant la coutume de France, par laquelle le roi avait le droit de se faire céder tout prisonnier, fùt-il de sang royal ; mais cette coutume
l.îl
n'avait été jamais mise au service des passions personnelles, et c'était en faire une basse iniquité que de lui donner cette interprétation nouvelle.
Après l'exposé de tous les principes généraux, sur lesquels Pierre Cauchon appuyait la compétence de son tribunal, notre document se transforme et revêt un caractère plus personnel, à ces mots : « Par quoy, plusieurs informations faictes des actes et œuvres d'icelle qu'elle avait faictes au pays de sa nativité et en autres divers lieux » Il s'agit, en effet, de rattacher l'exposition de la cause, premier acte du procès de condamnation, à la teneur des lettres envoyées aux docteurs, pour avoir leur sentiment, dont notre auteur s'est servi pour résumer toute l'affaire. Il saute à pieds joints par dessus toute l'instruction du procès, c'est-cà-dire l'interrogatoire pour arriver rapidement à l'acte d'accusation. Voici tout ce qu'il dit de ces longs interrogatoires que subit Jeanne d'Arc : « Et fut cytée la prédicte femme pour comparoitre devant nous, à certain jour, lequel jour advenu, les parties, c'est à scavoir ledict promoteur, au nom de son office, et ladicte Jehanne comparurent personnellement devant nous. Adonc, jouxte notre office, interrogasmes et feismes interroger par plusieurs
grands docteurs et nobles personnages, pour fonder jugement sur cette misérable pécheresse. »
La teneur des lettres envoyées aux docteurs pour avoir leur sentiment serait inexplicable, si nous passions aussi rapidement que notre auteur sur les différents actes du procès, et le document tout entier, composé de pièces et de morceaux, serait un taillis inextricable pour quiconque n'aurait une connaissance très exacte et très minutieuse de l'instrument latin du procès. Il importe donc de rappeler en deux mots comment les écritures, accumulées par les greffiers, se transformèrent en ces douze articles, qui provoquèrent la sentence définitive.
Les interrogations faites, le tribunal voulut avoir l'aveu de Jeanne d'Arc au procès verbal qui en fut rédigé. Jean de La Fontaine, commissaire de Tévêque, Jehan Le Maître, le viceinquisiteur et quelques autres se présentèrent donc à sa prison et lui donnèrent lecture de la minute française. Cette lecture provoqua de nombreuses réponses de la part de Jeanne d'Arc, et le promoteur, Jean d'Estivet (*), essaya de les
(*) Jean d'Estivet, chanoine de Beauvais, que notre manuscrit de Bologne nomme Jean Yvescot, était l'ami personnel de Pierre Cauchon. Après avoir partagé ses faveurs près du roi d'Angleterre, il partagea ses disgrâces près du roi Charles VII, et fut chassé avec
réfuter, suivant l'engagement qu'il en avait pris avant que le greffier eût commencé.
Acte fut pris de toutes les paroles prononcées dans cette entrevue. Pierre Cauchon réunit alors ses conseillers ordinaires pour leur donner lecture d'un projet de propositions, rédigées d'après cet acte et le procès verbal. Ces propositions étaient de grande importance, puisqu'après avoir été défendues par le promoteur, elles devaient servir de base à l'accusation.
Elles furent approuvées et lues à la prisonnière Jeanne d'Arc, comme Tavait été le procès verbal de l'instruction, en présence d'une nombreuse
lui de Beauvais. Pierre Cauchon lui conserva, dans le jugement de Jeanne d'Arc, le rôle qu'il jouait dans son diocèse, et le nomma promoteur. Il fut chargé de la rédaction de soixante-douze articles, qui furent la conclusion des longs interrogatoires, et y manifesta toute sa haine pour le parti français, et sa libératrice. Sa conduite, durant tout le procès, fut celle, non d'un représentant de la loi, mais d'un ennemi de l'accusée : il alourdit le lourd poids de sa captivité par les petites tracasseries dont il la poursuivit. Jeanne, en se rendant de sa prison dans la salle des séances, passait devant la chapelle du château où était conservée la sainte réserve ; elle demanda à s'y arrêter : « C'est le corps de Jésus-Christ, » disait-elle. Pierre Manchon allait consentir à sa pieuse demande, mais Jean d'Estivet s'en aperçoit, court à lui, l'injurie et le menace, et se pose enfin devant la porte de la chapelle pour veiller à l'exécution de sa défense. Le doigt de Dieu se fit sentir dans la mort de ce misérable. Peu de temps après le supplice de Jeanne d'Arc, il fut trouvé mort, dans un égoût, aux portes de Rouen.
assemblée de docteurs, réunis sous la présidence de Tévêque, dans une chambre voisine de la grande salle du château de Rouen.
La lecture du réquisitoire dura deux jours ; mais au fond il se résumait en soixante-douze articles. C'était encore trop.
Le lundi de Pâques et les deux jours suivants, les juges (*) reprirent en sous œuvre le travail du promoteur, et le réduisirent à douze articles qui rappelaient tous les grands chefs d'accusation, sous une forme plus précise et plus saisissante. M. Wallon, dans son Histoire de Jeanne d'Arc, au tome II de l'édition Hachette, 1860, p. 128, a fait ressortir toute la portée de cette nouvelle pièce : « Ces douze articles vont être la base et le pivot du procès. Dans les interrogatoires, si
(*) Nicolas Midi appartenait à l'Université de Paris, qui l'avait envoyé à Pierre Cauchon pour l'aider au cours du procès de condamnation. Il fut avec Jean d'Estivet le membre le plus assidu et le plus haineux de ce tribunal, dont quelques juges étaient amenés à jouer leur rôle d'iniquité beaucoup plus par la peur que par une communauté de vue avec le parti anglais. On croit que Nicolas Midi fut le rédacteur de ces douze articles, qui sont la base du résumé du procès dans le manuscrit de Bologne. Lorsque la pièce fut rédigée, Pierre Cauchon l'envoya avec Jean Beaupère, Jacques de Touraine et Gérard Feuillet à l'Université de Paris, pour lui communiquer ce document et recueillir son opinion. Ses services furent récompensés d'un canonicat à Rouen.
la pensée du juge se trahit par la forme des questions, la vérité se fait jour par les réponses de Jeanne ; et elle confond par l'éclat qu'elle répand la malignité de son adversaire. Dans les soixante-dix articles, la haine et le venin de l'accusateur peuvent se donner libre carrière. On y trouve comme résumés des aveux de Jeanne, des paroles détournées de leur sens, des faits défigurés et transformés du blanc au noir, et même des assertions calomnieuses qui se produisent pour la première fois ; mais Jeanne est là ; elle renvoie à ses déclarations, elle redresse ou elle nie. Si résolu qu'on soit de ne lui point faire raison, il faut qu'on l'entende, et sa simple et brève parole tient en échec toute la furie de l'accusation. Dans les douze articles, œuvre sans nom d'auteur, la dernière trace de la parole de Jeanne est effacée. On n'y trouve plus, il est vrai, la violence du réquisitoire : elle s'est renfermée tout entière dans la lettre d'envoi qui les accompagne. Ce sont des faits, mais des faits choisis, disposés et rapprochés de telle sorte que la pensée du juge s'y produit tout entière, et qu'à chacun des articles on est amené à joindre de soi-même les conclusions que l'accusateur en a fort habilement retranchées. »
L'auteur de notre manuscrit de Bologne n'a
fait que résumer, d'une manière vague et indécise, tout ce développement du procès. Il eût été difficile de comprendre à quel point de l'affaire il fallait rattacher ses extraits. Sa conclusion nous amène naturellement à Pacte dont nous avons déroulé la longue et laborieuse préparation : « Le procès premièrement contesté et serment fait solennel, en après les responses qu'elle donna tant auxdicts articles, qu'autres interrogations par nous à elle faictes, et aussi les assertions et affirmations qu'elle fist, commandasmes réduire en brief et compendieusement en la manière qui s'ensuit : Une femme dict et affirme »
Nous retombons ici dans un texte connu, d'après l'instrument latin, et ne suivrons pas l'abréviateur à travers son exposé. Qu'il nous suffise d'en avoir analysé l'ordonnance et pesé la juste valeur.
Nous ne raconterons donc pas une histoire que tait notre manuscrit et qui est dans toutes les mémoires, nous outre-passerions ainsi, par un exposé inutile, les limites d'une simple introduction. Les historiens de Jeanne d'Arc ont dit avec éloquence, et les poètes ont chanté avec compassion et indignation les derniers moments de Jeanne d'Arc. Tous les cœurs français et catholiques, toutes les âmes loyales de tous les pays,
les anglais eux-mêmes ont frémi à ce récit palpitant.
Ecoutons seulement un moment quelques vers des Messéniennes de Casimir Delavigne. Repassons-les dans notre esprit, comme pour faire halte dans cette introduction aux exposés peutêtre trop arides ; ils sont la conclusion vivante et animée d'un drame juridique dont nous avons suivi avec dégoût la trame cauteleuse et perfide.
Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l'image,
Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents,
Au pied de l'échafaud, sans changer de visage,
Elle s'avançait à pas lents.
Tranquille elle y monta ; quand debout sur le faîte.
Elle vit ce bûcher qui Fallait dévorer.
Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête,
Sentant son cœur faillir, elle baissa la tête
Et se prit à pleurer.
Ah I pleure, fille infortunée.
Ta jeunesse va se flétrir
Dans sa fleur trop tôt moissonnée ;
Adieu beau ciel, il faut mourir.
Et la mort vint, sans qu'un cri de protestation s'élevât du milieu de la foule armée, sans qu'un bras s'étendît du haut du tribunal des juges vendus, par un mouvement soudain de remords, sans que l'Anglais prît peur des vengeances du ciel, et le Français rougît d'une lâcheté inouïe dans notre histoire nationale.
— ux —
Les jours, les mois passeront sur les murmures secrets du peuple, sur le châtiment des juges, sur les défaites des Anglais. Les années même s'écouleront, jusqu'au jour où la victoire complète des Français, relevant leurs cœurs abaissés par trop de défaites et trop d'humiliations, leur fera prendre conscience d'eux-mêmes et des vues secrètes de la Providence sur leur sainte Libératrice.
En 145 I parut un homme que sa haute situation dans l'EgHse,, sa science personnelle, l'éclat de son nom, son patriotisme bien connu, et le siège même dont il était titulaire, appelait à jouer un rôle dans la réhabilitation de Jeanne d'Arc ; d'autre part, il faut bien l'ajouter, la mission que le Pape venait de lui confier, sa légation en France, s'opposaient à ce qu'il prît part à une affaire qui revêtait au miHeu des passions de la lutte un caractère politique.
Guillaume d'Estouteville, cardinal de Saint- Sylvestre et de Saint-Martin des Monts, bientôt archevêque de Rouen (*), devait mieux que tout
(*) Dès son entrée à Rouen, Charles VII, mieux entouré désormais et servi par les hommes qu'il lui aurait fallu au temps de Jeanne, ordonna une enquête sur le procès moyennant lequel les Anglais par grande haine, « l'avoient fait mourir iniquement et contre raison très cruellement. »
Ce fut Guillaume Bouille, un des principaux membres de l'Uni-
autre affirmer ses droits à reprendre une cause dont le premier et partial jugeiiient avait abouti à l'exécution de Jeanne d'Arc ; il allait y apporter la double force de son patriotisme et de sa prudence politique. Venu pour tenter un accord entre la France et l'Angleterre, dans le but d'une action commune contre les Turcs, il réussit à concilier quelque temps les côtés délicats de sa mission officielle avec les difficultés de cette autre mission qu'il avait acceptée sur les instigations du roi de France. Tant que l'aftaire en resta aux préliminaires, son rôle resta possible, car il se dissimula derrière Guillaume Bouille, à qui le Roi de France, par une lettre dont notre manuscrit
versité de Paris et du conseil du roi, qui fut chargé d'en recueillir les pièces et les documents de toute sorte et d'en faire un rapport au grand conseil (15 février 1450). Mais le procès avait été fait au nom de l'Eglise : c'est par l'Eglise qu'il devait être aboli. Le roi mit à profit l'arrivée en France du cardinal d'Estouteville, légat du Saint Siège et en même temps archevêque de Rouen, pour lui faire commencer par lui-même, une enquête sur un fait que les Anglais avaient précisément rattaché à son diocèse. Le Cardinal, assisté de l'un des deux inquisiteurs de France, Jean Bréhal, ouvrit d'office l'instruction (fx officio iniro) ; puis forcé de partir, il remit ses pouvoirs au trésorier de la Cathédrale, Philippe de la Rou ; et celui-ci, assisté du même Jean Bréhal, donna une nouvelle extension à l'enquête par les articles qu'il ajouta au formulaire des interrogatoires, et par les témoins nouveaux qu'il appela (1452).
Wallon : Jeoine d'Air. La Rchahilitatioiij p. 366.
de Bologne nous livre la teneure, donna le pouvoir et l'ordre de citer les témoins de la condamnation et de la mort de Jeanne d'Arc et d'en recueillir les dépositions.
Nous ne nous arrêterons pas longuement à cette partie de notre manuscrit ; c'était assurément au point de vue historique la plus intéressante du manuscrit de Soubise et de celui de l'Arsenal ; je dirai même que l'histoire de Jeanne d'Arc serait encore incomplète, si cette partie de notre manuscrit de Bologne était restée dans l'ombre comme les autres ; mais au xviii^ siècle, M. de Laverdy en devina, au premier coup d'œil, le haut intérêt, et se hâta de la pubHer. Ce fut heureux ! quelques années après, le manuscrit de Soubise et le manuscrit de Paulmy disparaissaient au miheu de la tourmente révolutionnaire, et c'est dans le recueil de M . de Laverdy que M. Quicherat alla puiser le texte des dépositions recueiUies par Guillaume Bouille, ainsi que ses lettres de commission.
L'œuvre du Cardinal d'Estouteville fut donc féconde. Du reste, proche parent de Charles VII par sa grand'mère, dame d'Harcourt et sœur de Charles V, il était l'un des conseillers les plus écoutés et des coadjuteurs les plus appréciés du Pape Nicolas V ; il pouvait mieux que tout autre