II
mener à bonne fin les deux affaires qui l'occupaient, si l'une et l'autre avaient été pour lui de réalisation possible dans le même temps ; mais la jalousie et la colère des anglais vaincus dans le domaine du droit, après l'avoir été dans le domaine des armes, étaient incapables de se prêter aux considérations les plus raisonnables. Il était réservé à notre xix^ siècle de nous montrer dans la nation anglaise un noble exemple de justice et de sincérité, puisqu'il nous la hït voir prenant en mains avec vigueur et enthousiasme la cause de Jeanne d'Arc.
Si donc l'œuvre du cardinal d'Estouteville resta incomplète, elle fut pourtant décisive. Le procès verbal de l'enquête et les documents que l'on put recueillir à Rouen furent transmis au roi et à son conseil, et servirent de base à un mémoire, sur lequel on prit l'avis de quelques théologiens et de quelques canonistes ; nous allons expliquer tout à l'heure en parlant des consultations de Paul Pontanus, de Théodore de Lelliis et de Pierre L'Hermyte la portée de nos travaux préparatoires.
« Provisoirement on n'alla pas plus loin ; dit Marius Sepet dans son livre de Jeanne d'Arc, p. 449. Jeanne ayant été jugée par un tribunal ecclésiastique, qui l'avait surtout condamnée pour
de prétendues erreurs en matière de foi, la justice royale était incompétente. Pour réviser le procès et réhabiliter l'orthodoxie de la victime, il ne fallait pas moins que l'intervention du Saint Siège. )>
Cette intervention ne se manifestera pas aussitôt. Avant tout, l'EgHse a besoin d'assurer la paix entre les nations chrétiennes, et de repousser le Turc aux frontières de la civilisation ; il serait donc téméraire de la part de son chef, de compromettre cette oeuvre fondamentale. Nous avons déjà dit, au commencement de cette introduction, comment Charles VII et la Cour de Rome parvinrent à tourner la difficulté et à sauvegarder en même temps que les droits de la justice les intérêts de la paix Européenne ; nous avons dit comment les parents de Jeanne d'Arc se firent demandeurs dans la cause de la réhabilitation.
Dès lors le Saint Siège ne pouvait plus hésiter ; car il pouvait invoquer, à l'encontre de la sentence de Rouen, les conclusions de l'examen de Poitiers.
L'impression profonde produite à Poitiers par les paroles de Jeanne d'Arc, était encore vivante. Nous en avons pour preuve le témoignage de Regnault de Chartres (*), archevêque de Reims,
(*) Regnault de Chartres : « L'impression profonde (produite à
et chancelier de France, dont l'affirmation ne saurait être suspecte, car il subit le plus tard possible l'ascendant de Jeanne d'Arc, et fut des premiers à montrer pour elle une indifférence qui alla même jusqu'à l'hostilité et aux récriminations.
Mais qu'étaient devenus les registres de Poitiers. Plus d'une fois pendant les longues interrogations que lui avait fait subir Pierre Cauchon et ses assesseurs, Jeanne avait renvoyé ses juges à ces registres, et jamais une hgne n'en avait été pubHée pour aider à l'instruction de la cause.
Etaient-ils donc en la possession du parti français, ces fameux registres, dont parlait si souvent l'accusée ou ses accusateurs ? — les trouvaientils trop éloquents en faveur de Jeanne d'Arc pour les produire devant le pubhc ? — mais s'ils avaient été en la possession du parti français, pourquoi ne les voyons-nous pas paraître au procès de réhabihtation ?
Quoiqu'il en soit des motifs honnêtes ou dé-
Poitiers) par les paroles de Jeanne d'Arc, est surtout constatée par Regnault de Chartres, archevêque de Reims, dont le témoignage ne saurait être suspect ; ce personnage, en eflet, subit le plus tard possible son ascendant, et le secoua bientôt au point de jouir de ses épreuves et d'applaudir à son malheur. (Le comte de Carné, Les Fondateurs de VU nité française, t. I, p. 448, chap. sur Jeanne d'Arc.)
loyaux de la disparition des procès-verbaux d'une enquête si importante, l'enquête de Guillaume Bouille venait bien à propos pour arracher à l'oubli les derniers restes d'une tradition, dont les dépositaires commençaient à descendre dans la tombe. Déjà Pierre Cauchon n'était plus ; d''autres avaient disparu. Jean Le Maître avait caché sa honte dans quelque cellule d'un couvent ignoré d'un ordre qu'il aurait py déshonorer devant l'histoire, si la part active de cet ordre dans le second procès, et la pieuse compassion de la plupart de ses membres pour la victime, à ses derniers moments, ne l'avaient réhabiUté en même temps que Jeanne d'Arc, et je dirai même avant elle.
Laissons-donc au texte toute son éloquence, et notons au passage sa puissante fécondité, puisqu'il inspira les admirables mémoires qui forment la partie la plus importante de notre manuscrit de Bologne.
Le P. AyroUes, dans le remarquable et important travail qu'il vient de publier sur Jeanne d'Arc, a donné quelques renseignements précieux sur ce Guillaume Bouille qui nous occupe, et bien que nous ne publiions les textes des dépositions, que par respect pour l'intégrité de notre manuscrit, nous ne pouvons cependant passer
SOUS silence les détails intéressants, groupés par les patientes éruditions de cet auteur.
« Guillaume Bouille fut un des plus distingués théologiens de son temps : Theologiœ magister auditisshnus, est-il qualifié dans le Gallia christiana. 11 est probable que lors de la condamnation de Jeanne en 143 1, il se trouvait parmi les étudiants de l'Université ; d-e bonne heure il en occupa les hautes dignités. Proviseur du collège de Beauvais, procureur de la nation de France, il eut son trimestre de suprême magistrature, ayant été élu recteur le 16 décembre 1439. Les succès le suivirent dans la faculté de théologie, il en devint le doyen, et soutint les prétentions de sa corporation contre les privilèges des Ordres Mendiants.
« Bouille était en même temps pourvu de plusieurs bénéfices. Le principal était un canonicat dans TégUse de Noyon. Là aussi il fut doyen dès 1447, assista en cette quaHté au Concile de Soissons en 1454, et renonça à cette dignité en 1464. Il ne mourut qu'en 1476 ; son humiHté lui fit défendre d'élever aucun monument sur son tombeau.
« Charles VII avait une telle estime pour son mérite, qu'il le nomma membre de son Grand Conseil, et qu'il l'envoya en mission auprès du
Saint Siège. Bouille a souscrit la condamnation portée contre les nominaux en 1473 (*). »
Guillaume Bouille prit une part très active au procès de réhabilitation ; il remit même aux juges de ce second procès le mémoire qu'il avait composé après l'enquête, qui lui fut ordonnée par le roi Charles VIL Ce mémoire fut un des neuf, insérés dans l'instrument de la réhabilitation, et Quicherat en a extrait le préambule pour ses volumes de recherches sur les sources de l'histoire de Jeanne d'Arc.
Toutefois ce mémoire, qui fut jugé assez important pour servir au procès, ne fut pas le résultat direct de l'enquête ordonnée par le roi. La première préoccupation de Charles VII, une fois qu'il se trouva maître de Rouen, fut de faire recueilhr les derniers souvenirs de la mort de Jeanne d'Arc, dont les témoins, après vingt ans de silence, commençaient à se faire rares. Puisque Pierre Cauchon était descendu dans la tombe,
(*) La vraie Jeanne d'Arc la Pucelle devant l'Eglise de son temps, documents nouveaux, par J.-B.-J. Ayrolles. Charles VII entreprend la révision du procès, p. 210. L'œuvre remarquable du P. Ayrolles a paru au moment où nous commencions à mettre sous presse notre introduction, et où notre manuscrit était déjà composé. Nous n'avons pas cru pouvoir négliger l'appoint nouveau et précieux que le savant Jésuite apportait aux historiens de Jeanne d'Arc, et nous en avons profité pour enrichir notre travail de quelques détails nouveaux.
que Jean Le Maître avait disparu, que Loyseleur et Jean d'Estivet avaient subi le châtiment terrible d'une mort imprévue, il fallait se hâter d'entendre les témoins qui pouvaient encore raconter les ignominies du procès de condamnation.
a Bouille en entendit sept, tous forts compétents. Leurs dépositions n'ont pas été relatées dans le procès de réhabilitation ; mais elles nous sont parvenues. On y entend quatre fils de saint Dominique, Martin Ladvenu et Ysambart de la Pierre, présents à bien des séances du procès de condamnation, particulièrement intéressants à cause du rôle de consolateurs de la dernière heure, rempli par eux auprès de la martyre, ainsi que cela a été déjà indiqué. Leurs confrères, Jehan Toutmouillé et Guillaume Duval, qui les avaient accompagnés dans quelques graves circonstances, parlèrent aussi de ce qu'ils avaient vu. Liipossible de trouver des témoins qui fussent dans la nécessité de tout apprendre plus que le principal greffier Manchon et l'huissier Massieu. Bouille les entendit. Une affaire d'intérêt avait fait accourir de Besançon à Rouen le terrible interrogateur Beaupère. Il fit une déposition dont il a été déjà parlé. Duval, Toutmouillé, Beaupère ne paraissent pis dans les informations subsé-
quentes ; il n'en est pas de même des quatre autres (*). »
Il en est qui seront interrogés jusqu'à trois fois encore.
Après que le Cardinal d'Estouteville eut obtenu par l'intermédiaire de Guillaume Bouille les dépositions qui devaient servir de base à un essai de réhabilitation, il jugea encore prudent de solliciter l'avis des théologiens et des canonistes sur le cas de Jéhanne La Pucelle. Paul Pontanus, dont notre manuscrit de Bologne traduit le nom par Paul du Pont, fut le premier savant auquel il eut recours (**). Né à Céretto, en Ombrie, d'une famille de jurisconsultes, qui faisait cardera au service de l'EgUse Romaine, élevé lui-même au centre des affaires canoniques, et parvenu par ses
(*) La vraie Jeanne d'Arc. La Pucelle devant l'Eglisi de son temps. Documents nouveaux, par J.-B.-J. Ayrolles. Charles Vil entreprend la révision du Procksj p. 210.
(**) « M. de Beaurepaire, dans l'ouvrage déjà plusieurs fois cité de ses Recherches, nous les montre l'un et l'autre (Paul Pontanus et Théodore de Lelliis), à Rouen en 145 1 pour prendre connaissance d'un différend survenu entre l'archevêque Raoul Roussel et les Cordeliers. Paul Pontanus était si avant dans la confiance du Cardinal Légat, que le rescrit par lequel l'Eminence accorde pour la fête du 8 mai les indulgences, dont il a été parlé, ne porte que la signature de Paul Pontanus. »
La Pucelle devant l'Eglise de son temps. Documents nouveaux, par le père Jean-Baptiste-Joseph Ayrolles, S. J., p. 141.
études, sa prudence et ses remarquables dispositions au poste d'avocat consistorial au tribunal de la Rote, il se fit attacher à la légation de France (*). Ses talents ne furent pas inutiles en la circonstance.
L'iniquité du procès de condamnation, qui nous paraît aujourd'hui évidente et nous arrache à la lecture des pièces authentiques un cri d'indignation, n'impressionnait pas au même degré les contemporains de Jehanne La Pucelle ; même après les premières enquêtes, le juge coupable, Pierre Cauchon, était encore nonmié avec respect. Callixte III, dans son bref du 3 juin 1455, par lequel il autorisait la révision du procès de condamnation, l'appelait vir honœ vienwria, ce qui a fait dire à M. de Carné : « L'Evêque de Beau vais.
(*) « Plusieurs autres jurisconsultes fameux dans l'histoire du droit au XV' siècle ont illustré ce nom de Pontanus. Ils appartenaient à la même famille et étaient originaire de Céretto en Ombrie. Ce qu'il m'a été donné de découvrir sur celui qui nous occupe, se réduit aux lignes suivantes de Jacobilli qui en disent long sur son mérite. Il naquit à Céretto en Ombrie, d'une famille féconde en jurisconsultes qui ont laissé un grand nom dans la jurisprudence. Paul Pontanus fut fait avocat consistorial en 1440 ; il fut très éminent parmi les hommes de loi de son temps ; il a laissé de très doctes consultations. »
Inter jurisconsultos siU avi valde excellensi reliquit docfissUua
consilia. Jacobilli Bihliotheca umhrica, p. 219. Fitlgime, 1658.
La Pucelle devant l'Eglise de son temps. Documents nouveaux, par J.-B.-J. Ayrolles.
irréprochable au point de vue des mœurs et de la doctrine, fut jusqu'au dernier jour de sa vie une homme de parti aussi convaincu que passionné. » Le terrain n'était pas encore déblayé de toutes les subtilités juridiques accumulées par un juriste aussi rompu à toutes les arguties des « Décrets. » Il fallait dégager les propositions diverses de tout leur appareil inutile, mettre dans son plein jour l'inconsistance et les contradictions des douze articles qui avaient motivé la sentence, et leur opposer les réponses lumineuses, vives, simples et saisissantes de l'accusée ; en un mot délimiter l'objet d'une révision du procès projeté par le roi Charles VII et le cardinal d'Estouteville.
Les apparences juridiques de l'œuvre de Pierre Cauchon, tous les dehors extérieurs de justice qu'elle revêtit, étaient d'autant plus propres à impressionner l'opinion publique que les passions poUtiques et sociales ne cherchaient qu'un prétexte pour excuser leur participation à la condamnation de Jehanne La Pucelle.
La modération et la science étaient donc les armes qui devaient forcer les portes de toutes les âmes droites, la vivacité et la légèreté eussent à jamais compromis la cause de Jeanne d'Arc. Ainsi le comprirent Paul Pontanus et Théodore