‹ Les procès de sorcellerie au XVIIe siècleChapitre 16 sur 21 · G . LES PROCÈS DE SORCELLERIE · texte numérisé non relu

G . LES PROCÈS DE SORCELLERIE

d’atroces souffrances entre les mains du bourreau; le fils est écartelé (1).

En Bretagne, le patient était placé les jambes nues sur une chaise de fer et, par degré, rapproché du feu.

Il y avait aussi les trépieds à demi rouges : (( pour faire asseoir, dit Nicolas, de pauvres femmes idiotes, accusées de sortilèges, macérées d’une prison effroyable, chargées de fers et de menottes, à demi pourries dans les ordures d’un crotton puant et obscur, décharnées et à demi mortes » (2).

Le supplice de l’eau faisait contraste avec les fers rouges et les charbons ardents. En la question ordinaire, on passait sous les cordes, auxquelles étaient attachés les pieds de l’accusé, un tréteau qui donnait une plus grande extension au corps, et en cet état, on lui faisait boire quatre potées d’eau. En la question extraordinaire, on passait un tréteau plus élevé sous les mêmes cordes, et

(1) DiEFFENBAcn, loc. cü., p. 159.

(2) Augustin Nicolas, loc, cit.

on lui faisait boire quatre autres potées cl’ean.

Le prêtre Gilles Davot fut soumis à ce genre de question par la Chambre ardente, en 1679. Le premier pot de Tordinaiie ne lui arracha que des cris de douleur. Aux deux derniers, il fit quelques aveux; mais il était tellement enflé que le médecin ordonna de lui laisser un peu de repos. Des qu’il fut remis, on le plaça sur un matelas près d’un grand feu ; il subit les quatre pots de l’extraordinaire et, cette fois, il fit des aveux complets (1).

Le brodequin était plus souvent employé. La jambe de l’accusé était placée entre deux scies, ou bien entre deux planches serrées avec des cordes et, entre la jambe et les planches on enfonçait des coins ^ coups de maillet. La jambe serrée finissait par éclater.

D’après Imbert (livre III, chap. xiv), c’était le inoyen de torture le plus ordinaire en Poitou. Il avait également beaucoup de succès à Paris et dans toute la France.

(1) Bibliothèque de l’Arsenal.

En 163o, pendant le procès des possédées de Loudun, le prêtre Urbain Grandier fut soumis à la question du brodequin. Le premier coup de maillet lui brisa les jambes. Il poussa un tel cri que le bourreau recula. Le moine Lactance, qui l’assistait, lui dit de faire son devoir jusqu’au bout. Le bourreau se remit à la besogne; on entendit les os craquer. Grandier s'évanouit; revenu à lui, il déclara qu’il n’était pas coupable de magie. Le bourreau, les larmes aux yeux, lui montra alors quatre coins qu’il allait être obligé d’enfoncer, u Mon ami, lui dit Grandier, vous pouvez en mettre un fagot. » Huit coins furent placés. L’exécuteur n’en avait piis rd dut aller en chercher. Laubardemont, qiL surveillait l’opération, lui dit d’en mettre doux autres; le bourreau ne put y parvenir. Les jambes du supplicié étaient broyées, et des csquil îs d’os sortaient de toutes parts. La torture a 'ait duré trois quarts d’heure. On coucha Grandier sur de la paille. A quatre heures, on le conduisit sur une charrette devant l’église de Saint-Pierre, où il

fut brûlé, après avoir fait amende honorable.

Jugée par la même chambre, au mois de juin 1679, la Chéron subit la même épreuve.

Souvent, en Allemagne, on ajoutait aux brodequins d’autres genres de torture. Wachter, dans son Histoire de la sorcellerie^ parle d’un accusé à Bamberg qui, après avoir eu les poucettes et les brodequins pendant trois heures et demie, resta plusieurs heures suspendu à huit pieds du sol. Quand cet horrible moyen n’avait pas produit tout son effet et que l’accusé hésitait encore à faire des aveux, on faisait couler du soufre fondu sur son corps nu, on lui maintenait du feu sous les pieds et les hras jusqu’à ce qu’il eût confessé son crime.

Un juge de la principauté de Munster, comme dernier degré de torture, faisait disloquer les bras de l’épaule ; on les nouait derrière la nuque. Le patient, alors suspendu, avait les pieds tirés par les aides du bourreau ; puis on lui appliquait les poucettes et les brodequins, en même temps on le frappait de verges et de lanières pourvues de morceaux de plomb, et s’il

ne faisait pas d’aveux, on attendait la mort(l).

Une femme de Duren, soumise à la question . du brodequin, nie, au milieu des plus atroces souffrances, avoir produit la grêle dans le jardin aux choux de sa voisine. Elle a les jambes brisées. Le juge la fait pendre par les pieds et s’en va boire. A son retour, il la trouve morte et dit : « Le diable est venu chercher sa victime (2). »

Divers auteurs, comme Soldan-Heppe et Dieffenbach, affirment que certains magistrats allemands allaient faire de copieuses collations pendant que le bourreau remplissait son office.

Beaucoup faisaient bâillonner le patient pour ne pas être importunés par ses cris.

Le collier, garni à l’intérieur de pointes •de fer, était aussi efficace que le brodequin. L’accusé attaché à un poteau, on plaçait à son cou l’instrument de supplice. La longueur des

(1) ’SVachter, Histoire de la sorcellerie et des procès dans la principauté' de Munster.

(2, Soldax-Heppe, loc. cit., p. 3o2.

clous était calculée pour entrer à peine dans les chairs; mais souvent on brûlait les janîbes du patient avec des fers chauds et des char- • bons ardents et, secoué par la douleur, il s’enfonçait lui-même les pointes dans la gorge.

Arnoulette Defrasnes, dite la « royne des sorcières », a été condamnée le 21 mars 1663 :

A la question du collier, l’espace de vingt-quatre heures, ou si longtemps que sera trouvé convenir pour y être chargée des crimes résultant de son procès.

Si le collier ne suffisait pas, on employait l’estrapade. Ce supplice consistait à élever à une certaine hauteur le patient attaché par les pieds et par les mains à une même corde, et à le laisser retomber près de terre , de tout le poids de son corps, de manière à lui disloquer les bras et les jambes. Quelquefois, le condamné, les mains liées derrière le dos et les jambes libres, était hissé au haut de l’appareil par la corde qui attachait les poignets; quand on le lançait dans l’espace, la secousse

de la chute lui retournait violemment les bras et lui luxait les épaules. Pour augmenter la souffrance, on lui attachait des poids aux pieds, et Ton recommençait plusieurs fois. Beaucoup succombaient à la douleur.

A Esslingen, on attachait aux enfants des poids de 30, 40 et même 100 livres. Un vieillard de soixante et onze ans eut des poids de 200 livres (1).

En 1608, Blaudon Hardier, pâtre à Hesse, fut poursuivi parce qu’il récitait des prières rimées et sans suite pour guérir les animaux. Soumis à l’estrapade, les premières douleurs lui arrachèrent des aveux; il voulut se rétracter; on lui mit un poids de 50 livres. Il poussa des cris déchirants et confessa que Fun de ses chiens était le diable déguisé. Il accusa plusieurs personnes de se changer en loups pour harceler les troupeaux.

Louïse cite un certain nombre d’accusés, qui, de 1609 à 1611, ont subi la question de

(1) Dieffenbach, loc. cit., p. 97.

l’estrapade à Valenciennes ou dans les justices environnantes. On leur mettait au cou des reliques ou des agniis pour les aider à supporter la souffrance (1).

Elise Guyon de Désaudans fut soumise trois fois à celte épreuve, au mois de mars 1660, dans les environs de Montbéliard, puis on lui appliqua le frontal (2), sans pouvoir obtenir aucun aveu (3).

Le chevalet dépassait encore l’estrapade. 11 consistait en une sorte de cheval de bois, à dos très aigu, sur lequel on asseyait le patient, les pieds chargés de poids très lourds, ou attachés à des cordes que l’on enroulait progressivement sur un treuil. L’arête de bois pénétrait lentement dans 'les chairs, et à chaque refus d’avouer, l’exécuteur ajoutait un nouveau poids.

Marie Carlier, âgée de treize ans, fut livrée

(1) Agnus Dei, cire bénite sur laquelle est imprimée la figure d’un agneau.

(2) Corde à plusieurs nœuds avec laquelle on serrait le front de l’accusé.

. (3) A. Tüetey, loc. cit., p. 18.

à cette horrible torture, en 1647. Elle y resta pendant plusieurs heures. Il fallut ajouter des poids à trois reprises pour lui faire confesser son crime. Condamnée à être brûlée vive, à cause de son âge et pour ne pas apitoyer la foule, elle fut exécutée au point du jour.

Toutes sortes de raffinements étaient essayés.

Jacques d’Angleterre, avait inventé lui- * même un nouveau supplice; il consistait à enfoncer des pointes de bois sous les ongles des pieds et des mains, puis à les retirer et à les remplacer par des aiguilles, afin de pénétrer plus avant dans les chairs. Ce roi prenait plaisir à l’agonie de ses victimes. Quelquefois, il les faisait retirer du bûcher à moitié brûlées pour jouir de leurs souffrances et de leurs affreuses contorsions, puis il les faisait remettre au feu.

Des magistrats d’Allemagne donnaient aux accusés des aliments excessivement ^salés, sans leur accorder une goutte d’eau.

Il nous est venu d’Italie une invention

LES SORCIERS DEVANT LA JUSTICE. 28ri

encore plus heureuse, écrit Binsfeld, chanoine et grand vicaire de Trêves : « Marsile avait trouvé un doux moyen pour faire confesser toutes sortes d’accusés sans leur rompre ni bras ni jambes. 11 faisait asseoir le patient sur un banc entre deux bourreaux fort éveillés, qui l’empêchaient de dormir nuit et jour. Quand ils étaient las, qu’ils s’endormaient eux-mêmes, ils étaient relayés par d’autres. Cette veille, commencée le soir, se prolongeait deux nuits et un jour. Si le prisonnier tombait de sommeil et faisait un mouvement pour s’appuyer sur l’un des bourreaux , il était redressé à grands coups sur la tête. Par ce doux moyen, il n’y avait ni force de tempérament, ni pacte de silence qui pût tenir, et ces patients étaient contraints de confesser ce qu’on voulait d’eux. »

Au contraire, en Angleterre^ Mathieu Hopteins, le grand juge des sorciers, faisait marcher les prisonniers jusqu’à ce que la peau des pieds fût usée. La souiTrance était telle qu’ils finissaient par se rouler par terre à moitié fous.

En Espagne, le pal était en usage.

La vieille Espagne oblige un homme à se soutenir de tous SOS muscles, en l’air, l’espace de sept heures, pour ne s’appuyer pas sur un fer pointu qui lui entrait dans le siège avec douleurs insupportables (1).

Les lois et les canons défendaient de réitérer la torture ; mais on pouvait la continuer sur de nouveaux indices, et même, d'après une doctrine assez répandue, sans nouveaux indices, lorsque les premiers avaient une gravité toute particulière. On pouvait remettre à la torture jusqu’à trois fois (2), mais on dépassait souvent la mesure.

Schnegraf [Histoire de la civilisation en Allemagne^ p. 766) parle d’une soi-disant sorcière, nommée Holl, qui subit cinquante-six fois la torture.

En 1628, Jean Junius, bourgmestre de Riedermaisich (Bavière), homme très considéré et d’une certaine fortune, est accusé par plu-

(1) A. Nicolas, loc. cit., p. 36.

(2) Eyméric, 3® partie, p. 48 i.

sieurs témoins d’aller au sabbat. Il subit, à diverses reprises, tous les degrés de la torture avec un courage héroïque. Le bourreau n’en pouvant plus :

— Dépêchez-vous donc d’avouer quelque chose, puisque, innocent on non, votre perte est certaine; inventez quelque crime afin que nous en ayons fini (I).

La chose la plus rare dans ces procès est l’assistance d’un avocat. Tous les sentiments d’humanité disparaissent devant la crainte de passer pour sorcier.

II est indigne, écrit le jésuite Spée, de lier les deux mains d’un homme attaqué par un serpent pour . l’empêcher de se défendre, quand on laisse libres les mouvements de celui qui n’a qu*à repousser les assauts d’nne puce.

Après beaucoup de recherches, nous avons recueilli comme une perle une procédure alsacienne, où il est question de la défense. Elle se termine ainsi :

(l) Dieffenbach, loc. cit.y p. 134.

En la chambre criminelle, entre le Baumeister et Pavocat de la ville d’Ensisheim, accusateurs d’une part; Catherine Rappert et Colombe Mahler de Ruelisheiin, accusées d’autre part, ouï l’accusation, la réplique et la défense, après que connaissance eut été donnée aux accusées des crimes à elles imputés, il a été reconnu pour véritable et certain, par les vingtquatre juges criminels, que les deux femmes susnommées, Catherine et Colombe, ont renié Dieu, ont commis des infamies avec les démons et, de plus, ont exercé de mauvais traitements avec le secours de la magie. Pour ces causes, elles sont livrées entre les mains du bourreau pour être, par ce dernier, mises à mort au moyen du feu et être réduites en cendres et poussières, afin de servir d’un exemple effrayant aux autres. C’est à quoi les condamnent et à bon droit les vingt-quatre juges criminels. An de Jésus-Christ 1606 (1).

Dans un autre pays d’Allemagne, un religieux est accusé de sortilège. Tout le couvent s’émeut pour obtenir un défenseur. Le prince consulte la Faculté la plus voisine. Après de longues délibérations, elle émet un avis favo-

(1) Merken-Ensisheim, jadis ville libre impériale et ancien siège de la régence archiducale des pays antérieurs d’Autriche, {lUstoire de la ville d’Ensisheim, t. Il, p. 118. Colmar, 1841.)

rable. « Mon Dieu ! s’écrie le prince, si un avocat peut faire acquitter un coupable, combien ai-je dû faire périr d’innocents ? »

Un avocat de Saint-Claude entendait singulièrementles devoirs de sa profession; il pénétrait dans les prisons, recevait la confession des accusés et la communiquait au juge. Confrontée avec ce terrible confident, une sorcière balbutia et, n’osant le démentir, finit par le bûcher.

Après avoir cité tant de condamnations, nous n’avons pas à insister sur les peines. Le crime de sorcellerie entraîne la peine de mort. Quelquefois le condamné a la tête tranchée; le plus souvent il est étranglé avant d’être livré aux flammes. Dans les cas les plus graves, il est brûlé vif. On’ réserve, poilr ceux qui sont jugés moins dangereux ou moins coupables, le bannissement, le fouet, la prison, l’internement dans des maisons religieuses-ou ailleurs. Peines accessoires : mutilation d’un bras, percement de la langue, exposition publique, amende honorable, dégradation, confiscation des biens, amende, etc.

Diefîenbach, après une effroyable statistique des principales exécutions dans divers duchés d’Allemagne, dit que les poteaux dressés près des bûchers ressemblaient à une forêt de pinastres. Il fait observer qu’ils étaient encore plus nombreux chez les protestants que dans les pays catholiques. Il cite parmi les victimes beaucoup de jeunes filles et de tout jeunes enfants : l’un n’avait pas cinq ans. Roskoff, dans son Histoire du diable^ a fait le même travail pour la ville épiscopale de Würzbourg, en Bavière, et l’évêché voisin de Bamberg, jusqu’en 1629.

Le nombre des sorciers et sorcières exécutés se monte à 900 à Wurzbourg, à 600 à Bamberg. Beaucoup ne sont indiqués que par un surnom : le Gardien du Pont, la Grosse Bossue, V Amoureuse , la Vieille Charcutière, etc. Quelques-uns sont notés : « un Étranger », « une Étrangère ». On trouve parmi les suppliciés une petite fille de neuf à dix ans, avec sa sœur, plus jeune encore, que leur mère suit de près au bûcher, deux enfants à l’hôpital, des gar-

çons de dix à douze ans, une jeune fille de quinze, le petit garçon d’un conseiller, etc. Dans les procédures se succèdent toutes les professions, tous les rangs : ouvriers, jongleurs, acteurs, nobles, prêtres, étudiants, magistrats, etc. On y voit un étudiant, excellent vocaliste et instrumentiste , qui savait parler toutes les langues ; une charmeresse, nommée Babelin, la plus jolie fille de Würzbourg (1).

Du l^’^juin 1629 au 12 février 1642, un grand nombre d’accusés ont comparu devant une commission, composée de sept bourgmestres, instituée pour juger les sorciers à Schlestadt. M. Dorlan a eu la patience d’analyser 91 de ces procédures ; pas un sedl accusé n’a pu sauver sa tête (2).

D’après un travail intéressant de Merklen, une foule de localités d’Alsace ont eu aussi

(1) Histoire du diable, par Gustave Roskoff, professeur à la Faculté impériale de théologie protestante à Vienne.

(2) A. Dorlan, Notices historiques sur l'Alsace et principalement sur la ville de Schlestadt, iu-8, Colmar, 1843.

leur hécatombe de sorciers et de sorcières (1).

Il en a été de même en France. Sans revenir aux ouvrages spéciaux des xvi® et xvii® siècles et sans parler des nomenclatures qu’ils ont données, des auteurs contemporains déjà cités : Louise, pour Valenciennes et les environs ; M. Dumont, pour les duchés de Lorraine et de Bar, avec indication précise des dates et des noms (2) ; M. Dey, pour le comté de Bourgogne, M. Tuétey, pour le pays de Montbéliard, ont dressé des listes qui donnent le frisson.

Quelques sorcières furent condamnées à l’enfouissement. A Valenciennes, une jeune fille de dix-huit ans fut enterrée vive pour sorcellerie. Les cris de la malheureuse étaient si horribles que le bourreau se trouva mal et demanda grâce pour lui et la victime. Le juge lui ordonna de continuer.

Comme pour les crimes les plus atroces, on

(1) Merklen, Histoire de la ville d'Ensisheim, p. 132.

(2) Dumont, loc. cit., p. 69 à 95 ; liste des sorciers condamnés.

voit de pauvres fous conduits au bûcher sur la claie ; attachés derrière une charrette, iis sont traînés par les rues, la face contre terre, dans la boue, sur les pierres ou dans la poussière.

Beaucoup de condamnés doivent faire amende honorable avant d’aller au supplice. On peut juger de la formule," presque toujours la même, par cet extrait de procédure :

Nous avons déclaré ladite Charlotte Ledy, atteinte et convaincue du crime de sortilège, d’avoir renoncé Dieu et adoré le démon, et avoir commis les autres actions qui se commettent aux sabbats; pour réparation desquels crimes nous Tavons condamnée à l’amende honorable, pieds nus et^en chemise, tenant entre ses mains une torche ardente du poids de deux livres, devant la principale porte de l’église' de ce lieu; et là, estant en genoux, demander pardon à Dieu, au Roy et à la justice, et après estre conduite, par l’exécuteur des sentences criminelles, au lieu où Ton a accoutumé de supplicier les criminels, pour y estre pendue et estranglée, en une potence qui y sera plantée pour cet effet, et ensuite son corps bruslé et réduit en cendres, et les cendres jetées au vent, ses biens acquis et confisqués au Roy. [Suit le dispositif de

deux autres sentences semblables, l’une du 5 mai 1670 contre Gabriel Leseigneur et Charlotte Levasseur (1)].

Les peines sont cumulées pour Jean Bullote, de Cubrial, appelant d'une sentence de mort rendue contre lui par Claude Maire, juge en la justice de Naus, « pour blasphèmes, mauvais traitements envers son père, et soupçon de sorcellerie ».

Il est condamné à faire amende honorable et à estre baptu et fustigé de verges, depuis le cimetière de l’esglise de cette ville de Vesoul, jusques à la première croix hors la porte basse, puis ramesné devant les hasles de ce lieu, et, en cette part, avoir la langue percée d’un fer chaud par le maistre de la haulte justice sur UQ échafaud dressé à cet effet, puis hanni perpétuellement de ce pays es-comté de Bourgogne, luy interdisant de s’y retrouver après dix jours qui luy seront donnés pour en sortir, à peine de la vie (2).

Le clerc était dégradé avant d’être livré au bras séculier. Il était successivement et solennellement dépouillé de tous les insignes de la

(1) Bibliothèque nationale, Mélanges Clairamôault, t. 712, folio 45.

(2) Archives départementales de la Haute-Saône, B. 5051.

cléricature et du sacerdoce, depuis le premier jusqu’au dernier, et ce n’est qu’après cette cérémonie qu’il était livré au juge laïque (1).

Comme atténuation dans les causes peu importantes, le bannissement était souvent prononcé au XVII® siècle.

Les tribunaux ecclésiastiques ne devaient infliger aucune peine de sang, aucune mutilation; pour l’exécution de la peine, ils livraient le condamné au bras séculier; mais ils pouvaient prononcer des peines d’emprisonnement. L’officialité et l’inquisition avaient des prisons spéciales.

La mort n’efface pas la tache de sorcellerie. Ce crime de lèse-majesté divine et humaine peut être poursuivi après la 'mort de son auteur.

Si un sorcier meurt en prison, c’est le diable qui l’a tué pour l’enlever à la justice; on s’acharne après son cadavre.

La poursuite contre la mémoire des morts

(1) M. L. Tanox, loc. cit., p. 466.

et tous les faits de sorcellerie étaient imprescriptibles.

Si un sorcier est dénoncé après son décès, on informe, on recueille les témoignages comme s’il était vivant. S’il est déclaré coupable, on exhume le cadavre, qui est traîné sur la claie et brûlé publiquement avec l’appareil le plus propre à frapper les imaginations (1).

Une des hallucinées de Louviers, la sœur Bavan, avait dénoncé Picard (Mathurin), son ancien confesseur, curé de Mesnil-Jourdain, auteur d’un livre rare et singulier : le Fouet des gaillards^ ou justes punitions des voluptueux et charnels. (Rouen, 1623, 1 vol. in-12.) L’évêque d’Evreux le poursuivit comme sorcier. Après sa mort, son cadavre fut exhumé. Il fut jugé en même temps que son successeur Boulet, dénoncé comme son complice.

Le mort, en effigié, et le vivant comparurent devant le parlement de Rouen, et, « pour avoir dit la messe

(1) M. L. Taxon, loc. cit., p. 408-410.

noire au sabat, pour avoir fait des talismans avec des hosties consacrées, furent condamnés à être traînés sur la claie et bruslés (1).

Boulet, enchaîné au cadavre putréfié, fut traîné dans les rues de Rouen et brûlé, le 21 août 164 7, sur la place où avait péri Jeanne d’Arc.

Des juges timides ou peu convaincus se contentaient parfois de la séquestration. En 1602, Marguerite Houillon, veuve d’Henri Parisel, fut condamnée par la justice de Toul à rester toute sa vie en une chambre sans en sortir et hors la vue du peuple, sous peine d’être chassée à perpétuité.

En 1621, une autre sorciè^re, Ralion-Renard, fut condamnée à être, par les soins de ses enfants, confinée en tel lieu qu’ils choisiront, le reste de sa vie, à ne paraître aucunement en public, ni à la cité, à la vue du public, sous peine d’être tenue suffisamment convaincue de son crime et punie plus sévèrement.

(1) Registres du Parlement de Rouen, 1647.

La confiscation des biens dont on abusait étrangement était souvent la principale cause des poursuites. Dans certaines principautés d’Allemagne, les deux tiers des biens confisqués allaient au fisc ; l’autre tiers était réservé aux juges. Il y eut de si grands abus que, pour y mettre un terme, une pétition fut adressée le 26 mai 1630, par la population de Bamberg, à l’empereur Ferdinand. L’empereur répondit en permettant aux accusés de prendre des défenseurs (1), mais on ne voit pas le rôle de la défense plus actif que par le passé.

En Allemagne, un accusé absous qui revenait une seconde fois en justice devait être condamné à mort.

La fuite était considérée comme l’aveu du crime. Le contumax, sur les plus légers indices, était considéré comme coupable et condamné à mort.

En principe, on ne pouvait faire opposition à une sentence rendue par défaut. Celui qui

(1) Dieffenbach, loc. cit., p. 133.

se représentait pour purger sa contumace n’était admis que par tolérance à faire reviser le jugement, s’il se présentait peu de temps après. Les biens confisqués n’étaient jamais rendus.

Des tribunaux privilégiés jugeaient en dernier ressort ; mais, en général, on pouvait faire appel des sentences interlocutoires et des jugements définitifs. Le grand juge Boguet ordonne que Rolande Duvernois, du village de la Croya, sera appliquée à la question. Appel devant le Parlement de Dole. Par arrêt du 1®’' septembre 1660 :

La cour joint l’interlocutoire au fond. Sur l’interlocutoire, elle déclare que les juges ne doivent pas facilement ordonner la question, parce que l’expérience a prouvé qu’un grand nombre de sorciers deviennent insensibles à la douleur, à ce point qu’on les briserait plutôt en morceaux que d’obtenir d’eux la vérité et qu’ils échappent ainsi à un juste châtiment. Au fond, elle reconnaît Rolande Duvernois convaincue d’avoir depuis un an ou deux assisté aux assemblées nocturnes, la condamne à être étranglée, puis brûlée (1).

(1) Decisiones celebervimæ Sequanorum, Senatus Doloni, auctore Joanne rivello^ apud Keeherquim, 1618 (petit in-4).

Elle fut exécutée le 7 septembre 1600.

M. Jules Finot, dans ses travaux intéressants sur les procès de sorcellerie au bailliage de Yesoul, de 1606 à 1636, passe en revue un certain nombre de procédures. Il a retrouvé les dossiers d’appel de 66 jugements rendus par les juges seigneuriaux, et prononçant soit la peine de mort, soit celle de bannissement ; 26 condamnations à mort sont confirmées; 14 sentences de mort sont réformées avec commutation de la peine en bannissement de la province, soit à perpétuité, soit pendant l’espace de dix ans; 24 condamnations à mort ou au bannissement sont réformées avec renvoi pur et simple des fins de la plainte.

Deux jugements sont révisés avec ordre d’appliquer une seconde fois aux accusés la torture des menottes pour la gémination de leurs réponses et obtenir pour quinze un supplément d’instruction (1).

(1) M. J. Fixot, Bulletin de la Société d’agriculture ^ sciences et arts du département de la Haute-Saône, 3e série, n° G, p. 2 (1873) .

On pouvait appeler des condamnations prononcées par les tribunaux ecclésiastiques devant la justice civile ou recourir au pape, appels et recours excessivement rares.

Dominique Lambert, inquisiteur général du comté de Bourgogne, ordonne, par une sentence du 27 mai 1603, que

Antoinette Henry, dite Belle Ange, femme d’Étienne Vuillier, sera rasée et lui sera abattue tous les poils et cheveux qu’elle a sur son corps, et après, sera visitée pour recognoitre si elle est marquée de quelque marque extraordinaire, qui peut la rendre plus suspecte du crime de sortillège dont elle est accusée, et ce par un barbier, ou autre à ce cognoissant.

Appel devant le Parlement de Dole. La cour par arrêt du lo janvier 1604,|déclare :

Qu’il a été bien appointé par ledit inquisiteur, mal et sans grief appelé, condamne l’appelante à l’amende et aux frais d’appel (1).

Le t) novembre 1603, un appointement du même inquisiteur ordonne que Nicolas Saulnier, dit le Raiienr, sera appliqué à la question des menottes pour tirer la vérité de la marque estant sur son corps, derrière l’es-

(1) Registres du Parlement de Dole.

paule droite, et deux faits sur lesquels il a été interrogé, sans préjudice de le pouvoir par après remettre à ladicle torture pour aultres faicts et indices.

Saisi de l’affaire sur appel, le Parlement de Dole confirme la sentence par arrêt du 1 S janvier 1604 (1).

Un fait plus saillant est raconté par le jésuite Prost dans son Histoire de Besançon.

En 1659, une épidémie fit périr un grand nombre de personnes dans le comté de Bourgogne. On l’attribua à des maléfices. A la suite de monitoires publiés par l’inquisition, les dénonciations affluèrent. On ne voyait partout que bûchers et potences. Un citoyen de Besançon, très estimé, fut arrêté, emprisonné, soumis à la torture et condamné au feu par l’inquisiteur. Il en appela à Borne et fut déclaré innocent. L’inquisiteur reçut un blâme sévère. « On put juger, dit Prost, que plus de 200 personnes qui avaient été brûlées sur de pareils indices n’étaient pas plus coupables.

Les procédures contiennent des états de

(1) Registres du Parlement de Dole.

frais fort curieux. Les détails sont infinis : entretien du prisonnier, pain, nourriture, déplacements et repas des magistrats et de leurs auxiliaires, greffier, notaire, prévôts, sergents, etc., frais de transport, tant par charretier et par cheval, honoraires du juge-instructeur et de son personnel, vacation des chirurgiens, des prêtres, des confesseurs, dépenses de torture et d’exécution, salaire des charpentiers, des hommes de peine,' rien n’est oublié. Les chandelles qui éclairent la salle du juge ou celle de la torture, la location de la charrette, les cordes qui servent à la potence, le bois du bûcher, l’assistance du prêtre, etc., sont aussi comptés (1).

Dans certaines parties de l’Allemagne et dans le pays de Montbéliard, les ministres qui assistaient le condamné ou l’avaient disposé à la mort, s^offraient à sa charge un copieux repas. L’état des frais de l’exécution d’Eli-

(1) Le total du compte de Jean-Firaer Kess, dans la prison de Lohr, pour sa nourriture, pain, vin et cuiller, du 2o mars au 14 avril 1628, est de 3 florins 4 pfennigs (environ 7 fr. 50).

sabeth Mermet, à la date du 7 mai 1660, mentionne le montant du dîner des ministres, Duvernys, George et Morlot. Pareil dîner réunit, le jour de l’exécution de Jeanne Mairet, le 16 avril 1660, les pasteurs Duvernois et Diénis, d’Héricourt.

Il faut aussi payer le bourreau. Le salaire de Jacob Feurdelys pour l’exécution d’Elisabeth Mermet, dont il est parlé plus haut, est de 69 livres (1).

Le docteur Dornbusch, dans son Histoire des provinces rhénanes^ p. 9o, 30® fascicule, 1876, présente le tableau suivant de frais, taxés à Cologne en 1688 :

Pour mettre à la torture

— empaller . . .

— brûler

— décapiter

— écarteler

— couper les oreilles

— — les mains

— torturer dans tous les degrés. . . .

— torture simple

Total

6 thalers.

36 tlialers.

(1) Tuétey, loc. cil., p. 20-21.

Les frais et dépenses occasionnés par la justice inquisitoriale dépassaient encore ceux de la justice civile (1).

En 16o9, l’inquisiteur de Besançon parcourant le diocèse, à la recherche des sorciers, exige 6 francs par jour pour lui, autant pour son compagnon, outre la nourriture.

On trouve dans les archives de Gy des liasses de comptes comme ceux-ci :

« Au révérend Père inquisiteur, au Père procureur, et à leur serviteur, tant pour prononcer la sentence de mort de ladite Cornu, entendre en réponses Jean Gaillard et autres, 60 livres.

« Au valet du révérend Père inquisiteur, pour un voyage à Baulme, 4 livres.

« Pour dépenses débouché de l’inquisiteur,

(1) On lit dans le savant ouvrage de M. Tanon, déjà cité, p. 538 : « Les inquisiteurs ne prononcent pas de condamnations aux frais; nous n’en rencontrons pas du moins dans les actes judiciaires. Les inquisiteurs avaient un moyen plus sûr de subvenir à leurs besoins, dans les peines pécuniaires qu’ils prononçaient arbitrairement contre les accusés sous mis à leur direction. »

(la Père procureur, du chirurgien de Baulme, ayant fait visite de quatre prisonniers, 129 livres.

(( A rinquisiteur pour ses aliments, journée et louage de chevaux employés à la fulmination des procès de maistre Jean Girod, prisonnier au château de Gy, et d’Antoine Roter, de Joseph et Marguerite Breton, de Nansoly, en France, détenus au dit lieu, 129 livres. »

Ces dépenses, dont nous ne donnons qu’un spécimen, avaient exaspéré la population. Des plaintes furent portées au parlement.

L’inquisiteur, invité par la cour à plus de modération, adressa aux échevins de la ville de Gy une lettre très humble, qui se termine ainsi :

Il faut que je vous advise que ces plaintes portées de vostre parta la cour contre moy m’ont fort touché et affligé, parce que j’avois toutes les envies du monde et une affection très grande à peurger votre ville de vos ennemis et de Dieu. J’espère, néanmoins, que par vos attestations on pourra réparer les deffauts de celui qui en aura peut-être plus dit qu’il ne falloit

comme il est très véritable, attendant de vos bontés cette faveur si profonde,

Messieurs,

Votre très humble serviteur.

P. Simard, inquisiteur.

Bussidon, ce 6 octobre 1659 (1).

Cette lettre ne calma pas les habitants de Gy. Un religieux minime lit savoir [à l’inquisiteur qu’il serait assommé s’il reparaissait devant eux. Nouvelle correspondance entre Simard et les échevins.

Le O janvier 1660*, l’inquisiteur leur adressa de Besançon une lettre dans laquelle on lit :

Je vous dirai pour responce que, pour le bien de vostre ville, il est expédiant de recourir à la cour avant que j’aille à Gy, pour la requérir, ensuite de ses derniers édits, vouloir ordonner à l’un des fiscaux du Parlement de nous assister de leur présence et se rencontrer, afin d’éviter des désordres semblables à ceux que j’ai vus tout fraîchement à mon grand regret (2).

(1) Archives de Gy.

(2) Cette lettre, comme la précédente, a été conservée dans les archives de Gy.

Une campagne de ce genre avait eu lieu à Vesoul. Les échevins de la ville, au nom des habitants, auxquels l’inquisiteur général Lambert et son procureur, frère Claude Tharenel, voulaient faire supporter une large part des frais de justice, adressèrent au Parlement de Dole des remontrances en vingt-trois articles.

Après un préambule sans intérêt, le premier article est ainsi conçu :

Que lesdits inquisiteurs n’ont juste occasion de les voulloir contraindre au payement des journées et vacations qu’ils disent avoir employées en la procédure de Marguerite Bouvier, dite la Mareschande, détenue prisonnière en la conciergerie dudit Vesoul, pour crime de sortilège, attendu que lesdits habitants n’y sont tenuz et que l’assignation donnée auxdits suppliéez, leurs co-esclievins, est nulle (1).

Deux importants procès politiques, en Lorraine, engagés sous prétexte de sorcellerie, ceux de Melchior de la Vallée et d’André Desbordes, ont entraîné des frais considérables.

(1) Manuscrit des archives départementales du Doubs, dont nous devons la communication à l’obligeance de M. l'archiviste J. Gauthier.

Melchior de la Yallée avait débuté comme clerc de chapelle, et le nom de Chantre lui était resté. Devenu protonotaire du saint-siège, premier aumônier de Henri II, duc de Lorraine, il fut encore pourvu de prébendes et de plusieurs autres bénéfices. Des lettres patentes du Ib octobre 1680 lui permirent d’ajouter à ses titres celui de seigneur de Laxou, investi du droit de haute justice. Il possédait, aux environs de Nancy, un magnifique domaine, appelé la Chapelle-Sainte-Anne. Outre les jalousies, suscitées par sa brillante situation, des circonstances imprévues amenèrent sa disgrâce et conduisirent le favori au dernier supplice.

De son second mariage avec Marguerite de Gonzague, Henri II avait eu deux filles : Nicole et Claude. Son frère, François, comte de Vaudemont, désirait vivement marier Charles, f aîné de ses fils, avec la princesse Nicole, afin de confondre les droits et les prétentions des deux branches, Henri II ayant toujours considéré cette princesse comme Tunique et légi-

tiine héritière du trône. Henri avait deviné les intentions de son frère ; il redoutait son ambition, et, conseillé par des amis, parmi lesquels figuraient André Desbordes et Melchior de la Vallée, il voulait donner Nicole à Louis de Guise, baron d’Ancerville, depuis comte de Houlay et plus tard prince de Phalsbourg et de Lixhein. Après avoir longtemps résisté, Henri finit par céder à l’obsession et aux intrigues de son frère. Charles avait porté ses vues ailleurs; il n’épousa que contraint et forcé par son père la princesse Nicole, pour laquelle il n’avait jamais éprouvé que de la répugnance et du dégoût. Il prétendit qu’il avait été ensorcelé la première nuit de ses noces, qu’on lui avait noué l’aiguillette; qu’il se trouvait des sorts dans le lit de la princesse, ce qui l’obligeait à chercher un autre lit. Il se consola auprès de la belle duchesse de Chevreuse (1). Henri II mourut le 31 juillet 1631. Charles son successeur, n’eut qu’une pensée : obtenir

(l) Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, par M. le comte d’Haussonville, t. p, 130-131.

le divorce, éloigner Nicole, associée au pouvoir, la dépouiller de toutes ses prérogatives. Il fallait d’abord se débarrasser des amis de la princesse. Melchior de la Vallée lui était signalé comme un des plus ardents. Il l’accusa de sorcellerie.

A la fin d’octobre 1624, une information secrète est ouverte par les échevins de Nancy. Deux filles d’une moralité douteuse, Esther Ardouin et Jacqueline Roger, déposent contre lui. Il est incarcéré au château de Condé, soumis à la torture et, malgré toutes ses dénégations, un arrêt du 28 janvier 1625 le condamne à être étranglé, puis brûlé avec confiscation de tous ses biens. L’exécution eut lieu aussitôt après la sentence (1).

Le Père Vincent Tiercelin prononça ainsi son oraison funèbre, en faisant allusion à une exécution précédente :

Un certain Chantre fut aussi, peu après, chargé de

(1) Henri Lepage, Mémoires de la Société d’archéologie lorraine^ t. VII, 1857, p. 5 et suiv. ; t. X, 1882, p. 257 et suiv.

pareilles ordures, mais il fut lavé dans un cent de fagots; c’est assez dire de Jui (1).

Charles IV s’empara du domaine de la Chapelle-Sainte-Anne et le donna aux Chartreux pour y fonder une maison. Les religieux acceptèrent rhahitation du condamné. Tous les meubles, les livres, le linge, les vêtements furent vendus aux enchères. La vente des meubles monte à 1446 fr. 4 gros. L’état des frais judiciaires, dont nous avons consulté l’original, contient quarante articles et s’élève à 1 157 fr. 3 gros.

Abraham Racinet, surnommé André des Bordes, eut le même sort. Ancien valet de chambre du duc Henri, comblé de faveurs, il était devenu seigneur de Gibeaumeix et gouverneur de Sierck ; ingénieux et habile, il faisait quelques tours de prestidigitation et de fantasmagorie. Ce fut un sorcier le jour où l’on persuada à Charles IV qu’il avait des

(1) La princesse Nicole avait été baptisée par ce prêtre sorcier. La conséquence canonique était la nullité du bajotêmeet du mariage. Charles IV put donc répudier sa femme et arriver à ses fins.

idées contraires à sa politique. A cause de sa qualité, il fut enfermé, comme Melchior de la Vallée, au château de Coudé. Il résulta de l’information qu’il avait fait avancer les personnages d’une tapisserie pour saluer les spectateurs; qu’il avait fait sortir un festin complet d’une petite boîte à compartiments; qu’un jour il avait pris son vol dans les airs, à cheval sur un tonneau; qu’il avait, d’un coup de pied, fait sauter un homme dé la porte de Notre-Dame dans son lit. Enfin, et c’était l’accusation la plus grave, on lui reprocha d’avoir contribué, par des charmes secrets, au refroidissement conjugal de Charles IV, au point qu’un révérend Père jésuite, commis ad hoc, n’avait pu découvrir la composition des charmes.

Jugé le 28 janvier 1625 par les conseillers de Saint-Mihiel, députés à ce commis par Son Altesse, il est déclaré :

Atteint et convaincu d’avoir, par actes et œuvres magiques et diaboliques, donné plusieurs sortes de maléfices. En conséquence de quoi, il est condamné

à être attaché et estranglé, par l’exécuteur de la haute justice, à une potence, et son corps mort à estre brûlé et réduit en cendres, ses biens confisqués et, préalablement à son supplice, à estre appliqué à la question ordinaire et extraordinaire pour avoir révélation de ses complices.

La procédure est suivie d’un inventaire des livres du condamné, du procès-verbal de la vente des effets mobiliers, de plusieurs états de frais, celui qui concerne l’exécution très détaillé.

Un mandement du o décembre 1624 porte ordre de délivrer 800 francs à Claude-Marcel Rémy, procureur général, pour subvenir à une partie des frais.

Un autre mandement du 22 décembre 1624 porte ordre au trésorier général de délivrer 1 680 francs aux conseillers Gondrecourt, de Haccourt, de Bloise, Amblemont, Barrois, Ch. Sarazin, pour les frais de leur voyage et de leur séjour à Nancy.

Deux mandements des derniers jours de janvier 1626 portent ordre, l’un de délivrer

800 francs à Claude-Marcel Rémy pour satisfaire aux frais qui restent à payer du procès; l’autre de délivrer 1 860 francs aux conseillers pour le dernier voyage et séjour par eux faits à Nancy afin de continuer la procédure.

Frais d'exécution :

1® Pour le disné de MM. le procureur général, de Gondrecourt, d’Amblemont, etc., tous en une même table . XXX francs.

2® En une autre table, deux Pères minimes, deux Cordeliers et le sieur Tliibelle, de rOratoire. . . xii fr. vi gros.

3® En la cuisine, les clercs desdicts sieurs au nombre de six, trois gardes, cinq sergentz, ung carrossier et un lacquay xx francs.

4® Le disner du maître des hautes -

œuvres ii francs.

O® La despence des chevaux au

nombre de quinze xv francs.

6® Despence faicte par MM. les juges, le chirurgien Thilleman, un charretier et les chevaux xxxi francs.

7® Payé au maître des hautes œuvres vingt-huict francs pour tous ses

droicts de la question, exécution à mort et autres xxviii francs.

8® Au marchai qui a fourny les chesnes, broches, crampons et marteaux vi francs.

9® Au charpentier qui a fourny les appareils du bois de la question et le poteau v francs.

10® Pour le bois xii francs.

11® Voiture ii francs.

Le soubsigné (F. Dautrey), comme ayant charge de Messes, a arresté cette despense avec M. de Pullenos, à la somme de cent cinquante francs.

La loi dans un siècle aussi éclairé ne pouvait tolérer plus longtemps de pareils procès. Si la croyance aux sorciers, à part de très rares exceptions, était universelle à cette époque, tous ne les considéraient pas comme des criminels et n’approuvaient pas les rigueurs exercées contre eux. Les progrès de la civilisation et de la science commençaient à jeter quelque lumière sur l’origine des crises démoniaques.

L’arbitraire des procédures et la cruauté des

tourments soulevaient des protestations, des controverses et de courageuses critiques. Cette réaction, très intéressante en France et en Allemagne, sur laquelle nous passerons rapidement, sera l’objet d’une étude spéciale (1),

Le peuple lui-même, malgré la superstition du présage, avait parfois des mouvements de révolte. A la suite du procès Holtz, en 1644, les juges de Werthein sont insultés et menacés par un groupe furieux (2). A diverses reprises^, dans le comté de Bourgogne, notamment à Gray en 46o9, à Gy en 1680, la guerre est déclarée à l’inquisiteur (3).

Parmi les pasteurs du peuple qui reçoivent les dernières paroles des condamnés, prêtres, religieux, ministres protestants, beaucoup commencent à ouvrir les yeux et prêchent la réforme.

Ce qui étonnera plus d’un sceptique, et qu’il faut pourtant reconnaître : les jésuites, si peu

(1) En préparation, la Décadence de Satan et la fin des procès de sorcellerie.

(2) Dieffenbach, loc. cfL, p. 67.

- (3) Correspondance du Parlement (archives du Doubs).

révolutionnaires d’habitude, figurent au premier rang.

Le signal est donné, au xvi® siècle, par la Caiitio criminalis de Spée, qui a les allures vives et mordantes d’un vigoureux pamphlet.

L’archevêque de Mayence, Philippe Chenhorn, lui ayant demandé pourquoi ses cheveux grisonnaient déjà, bien qu’il eût trente ans à peine :

— De douleur, répondit-il, à cause du nombre de sorciers que j’ai vu condamner à mort sans preuve.

Parmi les jésuites dont les doctrines étaient plus larges et plus indulgentes que la loi se sont distingués : Adam Tanner (1572-1632), professeur à Munich, Ingolstadt, Vienne, puis doyen de l’université de Prague; Busée (Jean) (1547- 1611); Robert! {Dissertation sur la superstition) ; Caussin (1583-1 651), confesseur de Louis XIII [Observationes a6*/ro/o^z^);Maunoir (1606-1 683, Manuscrit touchant les sorciers) ; Renaud André, mort en 1703; Pinamonti (1632-1709), etc.

Le livre du capucin d’Autun, souvent cité :

\ Incrédulité savante et la crédidité ignorante^ malgré les erreurs et les naïvetés dont il abonde, constitue aussi un réel progrès pour Tépoque. On lit dans le discours xxii, p. 920 :

Qu’il vaut mieux que dix coupables évitent la peine que de condamner un innocent.

Antoine Diana, théologien de Palerme, dans son ouvrage Resolutiones practicæ^ publié à Anvers en 1651, demande de grands adoucissements dans l’application de la torture, en attendant qu’on la supprime. L’inquisition ellemême modère un peu son zèle ; l’office de Rome, à diverses reprises, notamment en 1610 et le 4 septembre 1659, envoie des instructions aux inquisiteurs de province pour abolir des rigueurs inutiles.

Les mêmes tendances se manifestent chez un certain nombre de pasteurs et d’écrivains protestants, comme Reynold Scott, publiciste anglais d’une grande valeur (xvi® siècle), Samuel Brunennan, Slryk, Struve, Sébastien Meyer, Prétorius, Meyfart, le pasteur Jean

Grève, de Buderich, près de Glèves [Tribunal refonnatum, 1604, réédité en 1737), le célèbre Thomasius, gagné, après beaucoup d’hésitation, à la cause libérale, et le plus fougueux de tous, Balthasar Bekker, pasteur et fils de pasteur. Bekker, l’ennemi acharné du diable, a renversé l’échafaudage de la sorcellerie. Le Monde enchanté^ qu’il a écrit en flamand en 1691, a été traduit dans toutes les langues et a causé une véritable révolution en Europe.

L’évolution se produit aussi en médecine, mais avec beaucoup de lenteurs et de tâtonnements.

Jean Wier (Piscinarius), médecin du duc de Elèves, mort en 1 588, dont les œuvres n’ont été imprimées à Amsterdam qu’en 1660, déclare dans son traité : De prestigiis et incantationibus, qu’il faut considérer comme des malades certains hallucinés qu’on accuse de sortilège.

D’autres, après lui, décrivent scientifiquement quelques maladies mentales comme :

Guillaume de Bâillon (1518-1616), [De convuhionïbus libellus^ Paris, 1640, in-4®); Bon-

net Théophile, célèbre médecin genevois [Mercuriiis compilatitim , seu index medico pratici, Genève, in-folio, 1682), etc.

Les fameuses épidémies deLoudunetdeLouviers ont soulevé de vives discussions au sujet de la marque du diable chez les religieuses hallucinées. Duncan, Cyrano de Bergerac, Riolin, Gabriel Naudé, l’auteur de ï Apologie des grands hommes faussement soupçonnés de magie^ et son ami Guy Patin, ont affirmé qu’il n’y avait là que des malades ou des folles. De Laubardemont, fort irrité, leur eût fait un mauvais parti sans la protection de la reine .Nous avons recueilli dans les archives de Genève, de Yesoul, de Montbéliard, etc., des rapports médicaux, favorables aux sorciers, qui seront publiés dans une étude plus étendue (1). Un examen approfondi des premières découvertes de la psychologie nous entraînerait trop loin.

Il faut dire, à l’honneur des magistrats, que tous ne sont pas restés en arrière. On lit en-

(1) En préparation : les Épidémies de sorcellerie au XVII® siècle.

core aujourd’hui avec intérêt l’admirable petit livre d’Augustin Nicolas, conseiller au Parlement de Besançon : Si la torture est un moyen sûr à vérifier des crimes secrets, Amsterdam, Wolfgang, in-12, 1681. M. Pellot, premier président du Parlement de Normandie, a lutté avec acharnement contre l’obstination de sa compagnie à poursuivre les sorciers. Trentequatre accusés qu’il croit innocents vont être envoyés au bûcher. Il proteste en vain ; son autorité est méconnue. Il appelle l’attention de Colbert, en 1670, par des lettres indignées et vraiment éloquentes, et va jusqu’au roi.

Le conseil est saisi et lui donne gain de cause, mais le Parlement, au lieu de se soumettre, adresse des remontrances au roi en se fondant sur la jurisprudence.

Sous l’influence de Séguier, qui rougissait d’avoir condamné plusieurs sorciers à mort, la cour de Paris adopte pour jurisprudence qu’à l’avenir ceux qui se disent sorciers ne seront punis que s’ils ont réellement commis des délits ou des crimes.

La justice de province devient aussi plus modérée et plus indulgente. Beaucoup de sorciers ne sont plus condamnés qu’au bannissement, à la prison et même à l’amende. Un certain nombre d’acquittements sont prononcés sur appel.

Malgré les intrigues et les efforts de l’inquisiteur Bubon, Louis XIY détruit en Franche- Comté le tribunal de l’inquisition, comme il l’avait fait pour Toulouse.

Les procès de la chambre ardente apportent, en 1680, de nouvelles lumières à la conscience des magistrats et du législateur.

Louis XIV, inspiré par le sentiment de la justice, veut mettre fin aux abus par une réforme capitale.

La fameuse ordonnance de juillet 1682, en abolissant les lois elles coutumes barbares appliquées dans toute la France, ne retient plus de la magie et de la sorcellerie que les crimes et les délits de droit commun.

Satan est détrôné et n’a plus repris son empire. La science positive a fait d’immenses

progrès; mais les leçons du passé doivent nous apprendre à être modestes. Quelle obscurité encore, que de contradictions et d’ignorance dans l’explication des phénomènes psychiques, qui sont à l’ordre du jour ! L'au-delà préoccupe tous les esprits. Le magnétisme et l’hypnotisme sont encore à l’état d’essai. Le spiritisme n’a pas dit son dernier mot. Les histoires d’apparitions, de pressentiments, de communications mentales, se renouvellent tous les jours. Quand des hommes éminents comme Flammarion, Lawrence Oliphant et tant d’autres, soutiennent « qu’on peut entretenir un commerce familier avec les esprits supérieurs et invisibles qui peuplent la terre »(1), il ne faut pas trop rire des aberrations d’autrefois. Les démoniaques d’aujourd’hui, que nous avons raison de traiter comme des malades, déroutent encore nos plus savants et nos plus ingénieux physiologistes.

Memoirs on the life of Lawrence Olipha?it and Alice Oliphant; Londres, Blackwood, 1891.

TABLE DES MATIERES

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