‹ Les procès de sorcellerie au XVIIe siècleChapitre 8 sur 21 · fr · texte numérisé non relu

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LA FOI DÉMONIAQUE

Enfin le démon dresse toutes ses batteries de ce côté-là, parce que la conquête d’une femme est celle de plusieurs : sa langue, qui ne peut tenir un secret, sait divulguer avec tant d’artifice, parmi ses semblables, tout ce qui se passe dans les assemblées nocturnes du sabbat, que le récit de ces nouveautés leur donne la curiosité d’en faire l’expérience et de voir ce que leurs oreilles ont ouï, lors principalement quelles sont travaillées des mêmes passions de haine, d’amour, d’ambition et de vengeance, qui ont engagé ces misérables dans le commerce des démons, et qu’on leur promet de les satisfaire, pourvu qu’elles consentent à un semblable engagement (1).

Il faut en conclure que s’il n’y a plus de sorcières de nos jours, c’est que les femmes transformées n’ont plus les défauts d’autrefois. Parmi les criminalistes, deux ardents inquisiteurs de la Franche-Comté, Jean Des Loix et son successeur, Pierre Symard, méritent une mention spéciale.

Des Loix, docteur en théologie de TUniversité de Caen, provincial de l’ordre de Saint- Dominique dans les Pays-Bas, puis inquisiteur

(t) Jacques d’AuTUN, loc. cit. Discours IX, p. 61 et suiv.

du comté de Bourgogne, en 1623, joignait à son zèle impitoyable un certain talent d’écrivain et de jurisconsulte. Il a fait preuve d’une véritable science du droit canonique dans une étude sur V Inquisition bisontine (1) et dans un traité sur les droits de V Office de la sainte Inquisition.

Il s’étend longuement sur la procédure à suivre en matière de sortilège, et pour combattre l’ennemi sait quelles armes employer :

L’inquisiteur doit être inébranlable en sa personne et formidable à celui qui l’attaque, qui n’est autre que le diable, qui tâche de se rendre maître de ces misérables sorciers (2).

Son successeur, Pierre Symard, avait étudié la philosophie et la théologie à Paris.

Il fut nommé inquisiteur de Besançon le 4 mars 1649. Ses contemporains le représentent comme un homme de tournure élégante, de mœurs pures, et se contentent de dire qu’il

(1) Des Loix, Spéculum inquisitionis bisuntinæ. Dole Antoine Binard, 1628.

(2) VInquisiteur de la Foi, Lyon, Jean Poiteret, 1634.

lutta courageusement pour la défense de la foi (1). Il était acharné à la poursuite des sorciers. On trouve dans les registres de la mairie de Besançon copie d’une lettre qu’il adressa aux magistrats de cette ville, pour se plaindre de l’insuffisance des prisons et demander un local plus spacieux. Il a laissé en manuscrit un traité sur les sorciers. Ce n’est qu’une imitation de celui que dom Francisco Torreblanca a fait paraître à Mayence en 1623.

Ce dernier ouvrage, d’un style concis, annonce des connaissances universelles en matière de magie et de sorcellerie. L’histoire et les exploits des sorciers, la procédure et les peines qui les concernent y sont exposés de main de maître (2).

Les parlements, si courageux et si indépen-

(1) P. Quétif, Bibl. fratev. j)redicatorum scriptor ordïn. predicator T, II, p. 560.

(2) Dæmonologia, sive de magianaturali. demonotica. etc... lib. quatuor.

Lib. I. Tractatus de magiâ divinatrice.

Lib. IL Tractatus de magiâ opératrice .

Lib. III. De punitione hujus criminis in foro exteriori et judico, etc... D. P. Torreblanca, 1623. Moguntiæ.

dants, qui ne craignaient pas d’adresser au roi les plus énergiques remontrances, n’ont pas su résister à l’entraînement général. Tous ont jugé, torturé et brûlé les sorciers jusqu’à la fin du xviT siècle.

Est brûlée à Paris, en 1617, Léonora Galigaï (( convaincue d’avoir employé l’art magique pour parvenir à ses fins » (1).

Le Parlement de Bordeaux a ordonné des hécatombes, préparées par De Lancre et son collège Espagnet.

Celui de Lorraine n’avait pas oublié la tradition de son ancien procureur général, Nicolas Rémy, et ne restait pas inactif.

Les prisons de Dole étaient encore pleines de sorciers en 1660, les conseillers ne pouvaient suffire à juger toutes les affaires. L’inquisiteur Symard, appelé à Gy pour détruire un foyer do sorcellerie, écrivit au seigneur de Gy, le 20 janvier 1660, qu’il ne pouvait remplir son office, aucun des magistrats de

(1) Legra-in, livre X, p. 406 et suiv.

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la cour ne pouvant l’accompagner « à raison des grandes occupations et multitude de prisonniers qu’ils ont à Dole » (1).

Le Parlement de Toulouse qui avait envoyé au feu 400 démonolâtres dans le Haut-Languedoc en la77, n’était pas non plus disposé à laisser les survivants dans l’impunité.

Celui de Normandie s’est distingué entre tous par son opiniâtreté à poursuivre les magiciens et les sorciers (2).

En 1670, il veut faire brûler, malgré le doute de quelques esprits éclairés, 34 prétendus sorciers, appelant d’une sentence de mort prononcée contre eux à Carentan. L’affaire est portée devant le Conseil et xa jusqu’au roi. L’arrêt est cassé; le Parlement proteste, il résiste à Louis XIV, à son chancelier, au conseil ; vives remontrances, longuement motivées. Il écrit au roi qu’il s’agit de Thonneur de la compagnie, de la gloire de la vérité, des inté-

(1) Archives de Gy.

(2) A. Floqüet, Histoire du Parlement de Normandie, t. V, p. 620 et suiv.

rêts de la religion. Il en fait une question d’Ëtat, et ne cède que forcé par une déclaration royale (1).

Quelques lignes de sa longue mercuriale suffiront pour en faire connaître l’esprit :

V. M. est suppliée de faire réflexion sur les effets extraordinaires qui proviennent des maléfices de ces sortes de gens, sur les morts et maladies inconnues, précédées, le plus souvent, de leurs menaces, sur la perte des biens de vos sujets, sur l’expérience de l’insensibilité des marques, sur les transports des corps, sur les sacrifices et assemblées nocturnes, rapportés par les anciens et nouveaux auteurs, vérifiés de plusieurs témoins oculaires, tant de complices que de ceux qui n’ont aucun intérêt aux procès, et confirmés, d’ailleurs, des reconnaissances de beaucoup d’accusés; et cela. Sire, avec une telle conformité des uns aux autres, que les plus ignorants qui ont été convaincus de ce crime ont parlé avec les mêmes circonstances et de la même manière que les plus célèbres auteurs qui en ont écrit, comme le justifient quantité de procès qui sont dans votre Parlement (2).

Ces procès abolis en principe par la décla-

(1) Floquet, loc. cit., p. o93 et suiv.

(2) Registre secret, 19 août 1670, et Registre manuscrit de la Bibliothèque de la ville de Rouen.

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ration de juillet 1682, se renouvellent encore de temps à autre.

A Beaumont-le-Roger et les pays environnants^ exécutions d’hommes et de femmes de tout âge.

Parce qiCilz se sont servis de magie, pour pactes faitz avec le dyable, escriptz et billetz en forme d'invocation des démons, pour parvenir à se faire aimer, à trouver des trésors, guigner au jeu, rendre les personnes malades; pour avoir fait dire des messes avec consécration au dyable (1).

Yers 1685, sur le Vieux Marché de Rouen périt dans les flammes un prêtre accusé de magie (2).

Nous sommes loin de la date de 1632, à laquelle le bibliophile Jacob fixe le dernier procès de sorcellerie en France.

Ces idées rétrogrades ont été cruellement raillées au moment de l’eflervescence populaire qui a précédé et préparé la grande Révolution :

(1) Reg. de la Tournelle, 22, 23 mars, 18 avril 1684.

(2) Histoire de la persécution faite à l’Eglise réformée de Rouen sur la fin du dernier siècle, Rotterdam, 1704, p. 88.

L’on ferait une longue histoire des absurdités que les divers corps ont soutenues, non seulement au prix de leur réputation, mais encore au prix de leur repos et de leur vie ; non seulement dans les temps de ténèbres, mais encore au milieu des lumières dont ils étaient entourés. Les lumières pénètrent tard dans les corps; ils sont presque tous comme des salles antiques où ils s’assemblent, où le grand jour n’arrive qu’à midi, et lorsque le pays est tout éclairé dès le matin.

L’amour-propre, qui les attache à leurs anciens principes, ne leur permet pas de croire qu’ils aient besoin d’être éclairés. Une sainte indignation les saisit contre les téméraires qui osent leur enseigner des choses qu’ils ne savaient pas, ou les inviter à changer des usages qui sont très bons, puisque leurs pères les ont suivis. Antiquité est pour eux synonyme de vérité (1).

Cette petite leçon pourrait s’adresser encore à quelques retardataires qui voudraient introduire l’immobilité jusque dans les institutions et dans les lois.

La doctrine de nos doctes et graves parlementaires était celle de tous les tribunaux, de

(Ij Considérations sur les intérêts du Tiers-État, adressées au peuple des provinces par un propriétaire foncier, in-8, p. 53 54.

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tous les sièges de haute et basse justice de l’Europe entière, sans distinction de forme gouvernementale et de religion.

La Réforme, qui avait bouleversé tant d’esprits, renversé tant de barrières et fait couler tant de sang,’ n’avait pas modifié sur ce point les croyances et les aberrations des corps judiciaires.

Les travaux récents du 1)’' Ladame nous édifient pour la Suisse (1). En Ecosse, J. Grabam Dalyell, en racontant les superstitions de son pays, a démontré leur influence sur ceux qui étaient chargés de rendre la justice (2).

L’ouvrage considérable de Thomas Wright sur la magie et la sorcellerie a fait la même preuve avec plus de développements pour l’Angleterre (3).

(1) Ladame. 1° Procès criminel de la dernière sorcière brûlée à Genève le 6 avril 1652. — 2° Les possédés et les démoniaques à Genève au xvii^ siècle. (Ètrennes chrétiennes 1892.; .

(2) The Darker mperstitions of Scotland, Glascow, 1835, in-8.

(3) Narrative of sorcenj and magie from the most authentic sources. London, 1852, 2 vol.

La critique moderne, en Allemagne, a fait de véritables découvertes. Elle a fouillé de nombreuses archives et mis au jour les plus curieux documents. Depuis les savantes études de G. G. Horst (1) et de J. Garres (2), il s’est élevé une polémique assez vive entre la presse catholique et les écrivains protestants. Roskoff, dans V Histoire du (1860), et Soldan dans

son Histoire des procès de sorcellerie (3), attribuent la propagation et le développement de la foi démoniaque aux tendances et aux écrits catholiques. Les adversaires de la Réforme ont énergiquement protesté et voulu démontrer par la même méthode que la domination de Satan était plus grande dans le camp ennemi. Rauwenhofî [Histoire du protestantisme ^

(1) Gr. C. Horst. Demologie oder Gescinchte des Glaubens an Zauberei damonische Wunder mit besondere Berilcksihctigung des Henprocesse seit den Zeiten Innoceniius des achten. Francfort-sur-lc-Mcin, 1818, 2 vol. in-8.

(2) Die christich mystik, ouv. traduit en français par Ch. Stefoi, 1825. Le 3® volume est consacré à la mystique diabolique.

(3) Geschichte der Hexejnprocesses ans den Quellen dàngesfellt. (Stuttgart, 1843, édition revue et augmentée par le Dr H. Heppe. 1880.)

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t. II, p. 187) soutient que la superstition chez les protestants a acquis un caractère plus dogmatique que chez les catholiques. J. Diefenbach a travaillé pendant dix ans à son Histoire de la sorcellerie avant et après la Réforme en Allemagne. Il résume, d’après des pièces authentiques, et quelquefois reproduit presque en entier de nombreux procès soumis aux juridictions protestantes, notamment à Moetlingen (p. 1 à 9), Wertheim(p. 10 à 12), Fridenberg (p. 12 à 20), dans les villes libres de Schweinfurt et de Esslingen (p. 90 à 92), dans le margraviat de Ilombourg, etc. (p. 97 à 103) du XV® au xviii® siècle ; il compare ces procès aux poursuites exercées dans les pays catholiques, et, d’après lui, l’ignorance et la crédulité des juges, en parfait accord avec l’enseignement et les prédications des ministres, l’emportaient dans les territoires protestants. 11 afiirme même qu’il n’y a pas eu un seul sorcier dehrûlé à Rome.

Une vaste et récente encyclopédie catholique imprimée à Fribourg-en-Brisgau, à l’article :

Procès de sorcellerie^ après avoir cité de nombreux exemples, arrive à la même conclusion (1).

Nous ne voulons pas intervenir dans le débat, où s’est développée dans les deux camps une immense érudition; mais tous les documents que s’opposent les adversaires sont précieux à consulter pour l’histoire de la sorcellerie au XVII® siècle, on voit partout les juges souverains comme les plus humbles représentants de la justice, à part quelques efforts de réaction et quelques protestations isolées, suivre aveuglément la foule ignorante et crédule. Une gravure du xvii® siècle représente Thémis, un bandeau sur les yeux, tenant une vaste balance, les deux plateaux remplis de diables et de sorciers avec cette légende :

(( Non numerantur sed ponderantur . »

(1) Dictionnaire de l’Église on Encyclopédie de la théologie catholique et de ses enseignements, par Wetger et Welse, t. II, p. 1994.

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