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CHAPITRE II

Métamorphoses. — Incubes. — Succubes. — Comédie au couvent. — Initiation. — Secret du langage diabolique, — Marque du diable. — Possession. — Obsession. — Une vierge peut-elle être possédée? — Pactes. — Horrible pacte féminin. — Histoire prodigieuse et procès de Jean Jordain. — Vieilles femmes. — Enfants. — Consécration au diable. — Jeunes tilles. — Femmes mariées. — Exploits nocturnes. — Amours secrètes du diable. — Sa paternité. — Ses fourberies. — Recherches de trésors. — Le ban(|uier du diable. — Démons des mines. — Cruautés, ingratitude. — Aventures d’un sorcier de Moulins.

Les procès, de sorcellerie nous révèlent la puissance et les procédés du diable. Ambitieux, jaloux, perfide, à la tête d’une armée formidable, il veut par tous les moyens étendre son empire et lutter contre Dieu. Les démono-

graphes ont décrit son gouvernement. Jean Wier, qui, en plein xvi® siècle, a pris si courageusement la défense des sorciers, dans son traité De Prestigiis et Incantationibus (traduit en français par Jacques Grevin, Paris, 1667), présente un tableau détaillé de la monarchie diabolique. Il compte 72 princes, qui commandent à 7 40o 900 diables. Ces légions, que d’autres croient encore plus nombreuses, sont lancées à la conquête du monde. Elles ont des armes terribles, une stratégie et des ruses qui méritent le nom d’infernales.

L’audace, l’hypocrisie, le mensonge, inutile d’en parler.

Le puissant maître peut revêtir toutes les formes, '( se composer un corps avec l’air ou d’autres éléments (1) », arriver à toutes les transformations. A. Michel, célèbre magicien de la ville de Moulins, brfilé par arrêt du parlement, en 1623, dit au juge que la première

(1) Boguet, Dhcours des sorciers, chap. vu. — Fr. Perreau», Démonoloqie ou traité des démons et sorciers, de leur puissance et impuissance, p. 140, 141. Genève, Pierre Aubert, 1653.

fois que le diable l’aborda il n’avait point de forme. A la seconde et à la troisième fois, il était en feu.

Il peut n’être qu’une ombre, prendre une figure humaine, se donner l’apparence d’un animal quelconque, et même se transformer en ange de lumière.

Dans une procédure ouverte à Clerval en 1656, Claudine Bourgeard, âgée de plus de 80 ans, déclare que :

Le diable lui apparut en forme d’une ombre qui l’invita à liiy dire quel mal elle avait, et que s’il luy fallait de l’argent, pourvu qu’elle se donnât à luy, il luy en donnerait ce qu’il luy faudrait (1).

Même apparition sous forme d’une ombre à Michée Chauderon, de Bo'ege, en Savoie, la dernière sorcière brûlée à Genève le 6 avril 16o2. L’importun la piqua avec un instrument semblable à une alêne de cordonnier à la lèvre supérieure et au sein droit, et lui assura

(1) A. Tuetey, la Sorcellerie dans le pays de Montbéliard au XVII^ siècle, pp. 85 et 93.

qu’elle ne manquerait de rien si elle se donnait à lui (1).

Sainète de Duc était désespérée de la mort de son mari et de la perte de ses biens. Le diable vint à elle comme un angèle consolant^ et lui fit entendre de si belles paroles qu’il obtint d’elle tout ce qu’il voulut.

La forme d’un animal ou d’un homme est celle qu’il préfère. De la peau du bouc, de l’âne, du mouton, il passe aux oiseaux et à l’insecte, transformations à l’infini. De savants démonographes, après Del Rio, Rémy, Boguet, expliquent comment elles s’opèrent (2). Rien de plus simple, mais, dans la crainte de passer pour sorcier, nous ne voulons pas initier le lecteur à tous ces mystères de la haute magie. Un sorcier, âgé de 60 ans, de la paroisse de Brigueil, du village d’Alest, fait connaître au lieutenant criminel de Montmorillon que son diable, nommé Abiron, bourdonnait autour

(1) Ladame, Procès criminel de la dernière sorcière briilée à Genève, le 6 avril !6oi.

(2) Jacques d’Autun, 'oc. cit. — Perreaud, De'monologie ou traité des démons et sorciers, p. 140 et suivantes.

de lui sous la forme d'une grosse mouche (1).

En 1663, Catherine Ebermain était continuellement tourmentée par les mouches pendant ses interrogatoires, les juges en conclurent quelle était visitée par son Beelzébuth, le roi des mouches (2).

Béatrix Taschez, femme de Jean Jacquot, dit Page, de Charriez, condamnée au hannissement perpétuel, en 1611, pour ses communications avec le diable, le voyait sous la forme d'un rat blanc sous le ventre (3).

Jeanne Boille, femme de Jean Cbapuis, de Yesoul, avait un démon familier, qui venait à elle en forme de gros chat ou de petit chien noir. En 1629, la peine de mort, prononcée contre elle par le [premier juge, fut convertie sur appel par le lieutenant général en bannissement perpétuel (4).

En Suisse, le démon se cache quelquefois

fl) De Lancre, Vlncrédiililé et mécréance du sortilège pleinement convaincu.

(2) Diefexbacii, loc. cit. p. 96,

(3) Archives départementales de la Haute-Saône. B. 5040.

. (4) Archives départementales de la Haute-Saône. B. 5057.

SOUS la peau crun lièvre. Dans le comté de Bourgogne, on le voit souvent en mouton noir (1). Il aime à présider, sous forme d’un bouc, les assemblées nocturnes.

D’après Boguet [Discours des sorciers, p. 15), quand il prend la forme humaine il est toujours noir. C’était peut-être vrai de son temps dans les montagnes du Jura, mais l’esprit malin avait plus de ressources et d’autres moyens de séduction. Pour gagner les hommes, il prenait souvent les traits d’une femme. On l’appelait alors succube. Il était incube dans le rôle contraire quand il venait tenter les filles d’Eve.

Un jeune homme, beau en perfection, d’un village de Harcota, près la ville d’Aberdonia, confessa publiquement devant l’évêque « qu’un succube, sous les apparences d’une très belle dame, le venait visiter toutes les nuits dans son lit, le liait jusqu’à ce qu’il eût pris tout ce qu’il désirait de son corps, et disparaissait ensuite sans s’inquiéter des portes soigneusement fermées (2) ».

(1) Dey, Histoire de la sorcellerie dans le comté de Bourgogne.

(2) De Lancre, loc. cit., p. 375.

Le nommé Hetz de Werthein, allant à Wurtzbourg-, rencontra Tesprit malin dans nn bois sous la figure d’une femme agréable. Il Técouta, fit un pacte, fut dénoncé et condamné comme sorcier par la justice de Werthine en 1647 (1).

Dans des procès jugés à Valenciennes, de 1616 à 1621, Marguerite Doisy, Thouette Piette, Arnoulette Desfrane ont aperçu l’infernal séducteur sous les traits d’un séduisant jeune homme, Arnoulette Desfrane s’est même donnée à lui par amour (2).

Louis Gaufridi, curé de l’antique paroisse d’Acoules, à Marseille, brûlé vif par arrêt du parlement de Provence le 30 avril 1611, vit le diable, à leur première rencontre,

...vêtu comme un homme de condition ou, si l’on aime mieux, comme un financier.

L’hypocrite et le tartuffe, quand il pénètre dans les couvents, ne craint pas de se donner

(1) Diefenbach, loc. cit., p. 69.

(2) Louise, De la sorcellerie et de la justice criminelle à Valenciennes du XVD au XVID siècle, p. 31.

LP:S PROCl^S DE SORCELLERIE.

l’aspect d’un confesseur ou même d’une religieuse.

Jeanne Pothierre, religieuse du Quesnoy, accusée de pratiques démoniaques, déclare qu’un galant de l’armée satanique, pour la tromper, a pris la figure d’un confesseur.

La voyant piquée d’épines de Vénus, il prit subtilement la figure du dit Père et, chaque nuit, revenant au couvent, il réussit près d’elle, la trompant tellement qu’elle pense y avoir été prise, de compte fait, quatre cent trente-quatre fois (1).

Une des premières victimes de l’épidémie de Louviers, la sœur Marie du Saint-Sacrement, dit dans un long mémoire écrit de sa main :

Sur la fin du mois de mai, entrant dans notre cellule, je trouvai sur notre couche un petit billet écrit en latin. Je faisais tout mon possible pour le lire, et je ne pouvais en venir à bout. Le diable prit la forme de la Mère de l’Assomption, qui me demanda à voir ce papier. Je le lui donnai aussitôt. Après avoir

(1) Massée, Chronique du Monde.

bien discouru, le diable passa par la petite fenêtre qui était dans la cellule. Il revint depuis et me tour- ,menta beaucoup : il me pinçait, me piquait et me mordait. Une de nos sœurs vint apporter du linge dans notre cellule, et me délivra de ce cruel tourment.

M. d’Évreux vint le lendemain matin et fit sa visite dans le couvent. Et, comme il venait de passer devant notre cellule, le diable prit la forme de notre Père confesseur, qui vint me dire, tenant un papier : « Ma fille, voici un écrit que j’ai fait faire à M. d’Évreux, il faut que vous le signiez. » J’entrai dans la cellule d’auprès, car je n’avais pas d’encre dans la nôtre, et il se tint à la porte pendant que je mettais mon nom où il avait dit. « Je m’en vais, dit-il, car si l’on me voyait seul avec vous, cela scandaliserait. Je vous le lirai une autre fois, gardez-le. » Il sortit aussitôt, je pliai ce papier que je mis sur mon estomac; mais je ne le portai guère loin, car en entrant dans le dortoir, qui était proche, on me le prit.

Un autre jour, le diable prit la forme d’une religieuse, qui me montrait des témoignages d’une grande affection, parce que nous avions été compagnes avant que d’entrer en religion. Il me vint trouver à l’heure du silence, me témoignant de grands regrets de me voir ainsi travailler et être tous les jours, jusqu’au soir, sans manger, me disant qu’on avait envie de me faire mourir, ou tout le moins de me faire troubler.

Le diable, à plusieurs fois, prit la forme de cette

religieuse pour me tromper, m’apportant des roses et des œillets. Quelquefois elle me les montrait pour me divertir, puis, quand elle m’avait menée dans un lieu éloigné, elle me faisait beaucoup souffrir, car elle me frappait rudement et me mordait comme un chien.

Une autre fois, je roulais dans mon esprit l’état étonnant dans lequel je me trouvais à cause de ces piperies et transformations fréquentes, et que, pour me préserver, notre Père confesseur avait ordonné à la Mère vicaire de me venir voir de temps en temps, le diable, qui est toujours au guet, se servit de cette occasion, prenant la forme de la Mère vicaire, et cette détestable figure ne manqua pas de faire toutes les mines qu’il fallait pour me donner croyance.

Un ange de lumière, dont il sera parlé fort souvent, me jure, me persuade que le confesseur du couvent est un vrai magicien, qu’il est amoureux de moi, et qu’en bref il me doit découvrir sa flamme. Enfin ce pipeur en vient aux transformations ; il se travestit comme lui de gestes, d’habits et de paroles ; il donne les mêmes enseignements et consolations, se fait tout pareil à notre Père, et en prend complètement la forme, lequel un jour, bien matin, entra dans notre cellule et commença à me déclarer sa passion...

Le terrible tentateur se présente aux gens quand ils sont seuls, inquiets, malheureux,

tourmentés de passions qui peuvent servir à ses desseins.

Il connaît leurs désirs, leurs besoins, leurs faiblesses et agit en conséquence. Il s’adresse priucipalement aux pauvres, aux malades, aux déshérités. Toujours en quête de nouveaux adeptes, il exploite habilement toutes les misères, toutes les colères et toutes les haines. Il promet l’oubli des maux, la richesse, des dons merveilleux, la science du mal pour les vengeances les plus rapides et les plus raffinées.

On ne l’a jamais surpris en pareil colloque, parce qu’à la même heure et au même lieu il peut se rendre visible aux uns et invisible aux autres, et parler un langage qui n’est entendu que de la personne intéressée. L’éloquence démoniaque a préoccupé les spécialistes. Ils expliquent comment les esprits diaboliques, revêtus de formes trompeuses qui n’ont ni langue ni bouche, peuvent être si beaux parleurs et si persuasifs (1).

(1) D'Autun, loc. cit., p. 97.

8i . LES PROCÈS DE SORCELLERIE.

Les individus arrêtés comme sorciers et les témoins entendus contre eux racontent les circonstances plus ou moins fantastiques de l’initiation démoniaque : la renonciation à Dieu et au baptême, les promesses échangées, les conditions et la signature du pacte. Aussitôt qu’il est conclu, l’envoyé de l’enfer prend un nom familier pour qu’on l’invoque plus facilement, en donne un à son nouvel allié, et lui imprime une marque [sigillum cliaboli) sur une ou plusieurs parties du corps qui deviennent insensibles.

De Lancre, en poursuivant les sorciers, en a trouvé plus de trois mille dans le pays Basque qui portaient la marque du diable (1). Des chirurgiens, requis par lui, en ont constaté trois sur une sorcière de Macaye, brûlée le f 2 juillet 1610. De son temps, à Biarritz, presque toutes les sorcières étaient marquées à l’œil. Ce signe avait la forme d’une patte de chat ou de crapaud (2). Il peut se trouver sur toutes

(1) De Lancre, loc. cit., pp. 292, 293.

^2) De Lancre, loc. cil., p. 37.

PÜISSA^^CP] ET GOUVERNEMENT DU DIABLE. 8-j

les parties du corps. Jeanne Dalley, femme de Jean Voget, de Port-sur-Saone « avait été marquée entre le col et Tespole senestre d’une marque extraordinaire, inconnue et insensible, et sans que de la dite marque en soit issu aucune goutte de sang, encore que maîlre Simon Maistrot, maître exécuteur de la haute justice, y ait planté une longue épingle, ce qui aurait été fort bien recogneu et veu d’œil (1).

La possession peut avoir lieu sans pacte, d’une façon spontanée, même à l’église. Le traité de diablerie publié à Amsterdam en i6o9, par Abraham Paling, contient une gravure qui représente le début d’une crise démoniaque pendant une cérémonie religieuse.

L’œuvre diabolique est plus ou moins complète. La possession se révèle habituellement par des contorsions, des cris, des hurlements épouvantables. Parfois le diable rencontre une vigoureuse résistance. Les pourparlers commencent; mais la conscience se révolte; elle

(1) Archives de Vesoul, 1606 à 1609, B. o, 0i8.

repousse les avances du mauvais esprit, et tout se borne à l’obsession, qu’on peut combattre par le jeûne, la prière et l’aumône.

Les démonolog’ues, les jurisconsultes et les parlementaires faisaient des distinctions subtiles entre l’obsession et la possession, et cherchaient à concilier l’influence démoniaque avec la liberté humaine. Des traités complets prétendent donner la clé de ces mystères (1).

Dans un arrêt du parlement de Dole du D'’ novembre 1600, qui condamne une sorcière à être brûlée, on remarque les motifs suivants :

Que s’il est certain que l’accusée a été possédée par des démons, il y a incertitude sur la question de savoir si elle l’était déjà au moment où elle s’est rendue aux re'unions nocturnes des sorciers ; que les démons n’ont pas sur les possédés un pouvoir absolu, mais un pouvoir limité, et qu’en l’état de possession, la créature n’est pas inhabile à bien mériter de Dieu, ni à se rendre coupable envers lui. Que s’il est des possédés

(1) Les manières admirables pour découvrir toutes sortes de crimes et sortilèges, etc., par Bounet, prévôt général des armées du roi en Italie. Paris, Jean de la Caille, 1672.

constamment obsédés par le démon, d’autres, au contraire, ont des moments de calme et de lucidité.

Que pendant l’obsession, les démons se servent des corps qu’ils habitent comme d’un instrument, et qu’en cet état les actes appartiennent au démon, non au possédé.

Que, dans les instants lucides, les démons sont tenus, sont tout au plus tentateurs, les possédés disposent de leur liberté et doivent répondre de leurs actes (1).

Les moralistes se sont aussi occupés de la question.

«Les démonsquelquefoisassoupissent toutes les puissances ou offusquent tellement le sens commun, que la volonté n’a plus l’usage de la liberté; ils se mêlent dans les passions, humeurs, imaginations et excitent des vices et des rages comme de damnés, etc. (2). »

Les jurisconsultes se sont demandé si une vierge pouvait être volontairement possédée du démon. Le parlement de Rouen s’est prononcé pour la négative dans un procès suivi

(1) Registres du Parlement de Dole.

(2) Boudon, docteur en théologie et grand archidiacre de l’église d’Évrcux, Les voies de la croix. Lépine, rue Saint- Jacques. Paris, p. 4, 189-190.

en 1668 contre Marie des Vallées, jeune fille accusée de sortilège. Les chirurgiens qui l’avaient visitée ayant déclaré qu’elle n’était pas déflorée, le parlement la renvoya des fins de la plainte (1 ).

' Certaines campagnes du démon, dramatiques et mouvementées, mériteraient un récit détaillé. Quelquefois il n’arrive à son but qu’après un long siège, des attaques multipliées et de poignantes alternatives de revers et de succès. Saisissante est cette lutte dans un procès jugé à Bordeaux en 1614 ; elle aboutit à un horrible dénouement.

Au mois de mars 1614, Jean Jordain, du village de Moras, près d’Agen, âgé de 2o ans, valet de chambre de M. de Barastre de Castenet, conseiller au parlement de Toulouse, s’enamoura d’une nourrice de la maison, et, pour vaincre sa résistance, lui promit le mariage. Il lui fit même ce serment : « Je t’épouserai ou le diable m’emporte ! »

(1) Floquet, Histoire du Parlement de Normandie, t. V, pp. Ho, 116.

PUISSxVNCE ET GOUVERNEMENT DU DIABLE. 89

— Prends garde, lui dit-elle, si tu venais à me tromper...

Il répéta, la main levée, la même formule.

• La nourrice se croyant enceinte le pria d’exécuter sa promesse. Il l’entretint de belles paroles et chercha à gagner du temps. La malheureuse fille ne put l’attendrir par ses prières et par ses larmes. Désespérée et poussée à bout, elle se décida à tout avouer à son maître. M. de Castenet n’était pas homme à laisser impuni l’outrage fait à sa maison. Jordain prit peur et alla se réfugier chez des amis, puis chez son père ; ne se croyant pas suffisamment en sûreté dans la maison paternelle, il alla demander asile au prieur de l’abbaye de Saint-Sauveur à Blaye.

La crainte et le remords le poursuivaient dans la solitude. Une invincible tristesse s’empara de lui. Il se rappelait avec terreur l’engagement qu’il avait pris d’appartenir au diable s’il était infidèle. On le voyait errer seul dans les champs, et se promener des heures entières dans des lieux peu fréquentés qu’on appelle

Montail et de Gansons, au delà des faubourgs de Blaye.

Un jour, vers cinq heures du soir, il fut pris d’un violent mal de tête et vit tout tourner autour de lui. Subitement l’air s’obscurcit; il se trouva enveloppé d’un épais brouillard et aperçut à deux pas de lui un homme tout courbé, vêtu d’un habit de soie noire, ayant une longue barbe et des cheveux noirs,

...qui, à la façon de bandoliers, liiy battaient sur les espaules et sur le visage. Il estait borgne de l’œil droit, sans manteau, une espée au costé, pieds nus et deschaux.

La vue de cet homme l’épouvanta ; mais pensant que ce pouvait être quelque soldat perdu et dévalisé, il le salua courtoisement et lui dit : « Jésus, Marie, vous m’avez fait grand’peur! » A ces mots, l’homme noir devint invisible ; mais il répondit à haute voix et très distinctement : « Dites encore cela, je m’en irai tout à fait et il vous arrivera malheur. » Jordain comprend qu’il est en face du diable ; une

peur horrible le saisit; il veut fuir; mais une main de fer le maintient sur place.

Satan le sollicite de luy répondre et attendre toutes sortes de bonheur, pourvu qu’il lui promette de se donner à luy corps et âme ; qu’il renonce à sainct Jean sonapostre; en vertu de la quelle promesse, il aura une entière et parfaite jouissance de tous les contentements qu’il saura souhaiter. Ce fait, il luy présente un papier escrit, comme il luy semble, en forme de lettres de moule pour luy apprendre comme quoi il le faudra servir, lequel papier il fut contraint de prendre, forcé par l’importunité et continuelle sollicitation du dit homme noir, qui s’estait de nouveau rendu visible à ses yeux.

Jordain, tenant le billet comme s’il lui brûlait les doigts, dit qu’il ne sait pas lire et qu’il le fera examiner par Messire Benoît^ La Fite, vicaire perpétuel de l’église de Blaye ou par quelque autre. Le démon lui défend expressément de le laisser voir à personne, et comme Jordain insistait, il le lui arrache des mains, et propose de le lui expliquer dans un endroit désert du côté des moulins de Sainte-Luce.

Il s’entretint longtemps avec lui :

L’appastant et charmant d*uii million de belles promesses : qu’il pourrait bien se donner du bon temps, prester de l’argent et jouer hardiment, parce que or ni argent ne lui' delfaudrait jamais, et qu’en la nécessité il cognoistrait la vérité de ses discours et les effects de sa bonne volonté, pour tesmoignage de laquelle, s’il voulait deslors, il le porterait en son pays, et le ramènerait dans deux heures, bien qu’il y eût vingtcinq lieues ou environ. Que, surtout, il n’eust point crainte et n’entrast en desfiance, parce qu’il luy promettait, de bonne foi, dix ou douze ans de vie les plus heureux et les plus remplis de contentement qu’il pourrait souhaiter en ce monde, pourveu seulement qu’il se disposas! de le suivre et d’aller avec lui.

Jordain n’était pas convaincu. Il répondit hardiment qu’il n’avait garde de se fier au diable, qui se faisait gloire de tromper tous les siens; que, peut-être, après l’avoir suivi et servi, il serait traité comme Conbaret (il voulait dire Gaufridi) qui, pour récompense de ses bons offices, avait été condamné exemplairement par le parlement d’Aix en Provence et brûlé dans la même ville.

L’inconnu le rassura et lui promit fimpunité

s’il savait garder le secret; il ne l’abandonnerait jamais.

Ains au contraire, s’il scavait se tenir caché des yeux du monde, il le ferait noyer dans les plaisirs et dans les délices, en l’abondance de l’or et de l’argent; il seconderait ses amours de tant de grâces, qu’il viendrait à bout de telles femmes et filles que bon lui semblerait.

Jordainse sentait fléchir et ne savait que répondre, quand il aperçut dans une vigne, à peu de distance, et fit [remarquer au tentateur une commère du voisinage, la nommée Jeanne Bellue, qui passait pour fort mauvaise langue. Le diable lui affirma qu’il avait fait passer un nuage devant ses yeux et qu’elle n’avait rien vu ; mais Jordain ne fut pas rassuré. Il fit un signe de croix et s’enfuit en se débattant comme si le feu avait pris à ses vêtements.

Une ombre semblait le poursuivre et le menacer : un ricanement prolongé le fit tressaillir des pieds à la tête.

Le malheureux Jordain devient l’objet d’une perpétuelle obsession. Le démon le guette, le

poursuit, le tourmente sous dix aspects différents, même sous la forme d’un grand serpent de la grosseur d’un homme et de six pieds de long. Ses frayeurs, les sollicitations, les promesses, Jordain, dans ses interrogatoires, raconte tout, avec des détails qu’il serait trop long de reproduire.

Un dimanche, entre cinq et six heures du soir, rimportun vint lui poser la main sur l’épaule et ne l’abandonna point qu’il n’eùt jeté dans la mer, au lieu dit Le Rat, près de Blaye, trois livres qu’il avait achetés pour sa consolation, savoir : deux volumes de la vie des Saints et les sermons de Panigarole. Il lui donna rendezvous pour le samedi suivant aux Gausons à quatre heures du soir. Après beaucoup d’hésitation, Jordain, à l’heure indiquée, alla se promener tout seul dans une direction opposée :

Au lieu de Monteils, où, estant arrivé, il ressentit tout à coup une grand douleur de teste, et semblable à celle qu’il avait endurée lors delà première apparition, avec un esblouissement des yeux, et tournoyement de cerveau, qui luy fut causé par une petite brouée.

Gomme il voulait tourner à main gauche pour entrer dans une vigne, le démon Tarrèta, lui parla d’une voix épouvantable, et fit tant qu’il obtint sa renonciation à Dieu, et un peu plus tard une seconde promesse encore plus formelle, signée de son ,sang. La copie d’un de ces pactes figure parmi les pièces de la procédure.

Il voulut combattre et se relever par un acte de révolte. Il alla se confesser à l’abbé Benoît La File, fit avec lui et quelques religieux minimes une promenade à la Barrière, à une demilieue de Blaye, où ils firent une collation, et ne craignit pas, en compagnie de ces pieux personnages, d’assister à une messe dans la chapelle de Notre-Dame de Montuzet.

Bage concentrée et nouvelles apparitions de Satan, terribles menaces, épreuves de sa fidélité, emploi de tous les artifices pour le pousser à un horrible sacrilège. A cause de son insistance et de ses retours perpétuels, ce persécuteur est appelé dans l’information Belzébuth dieu des mouches.

Le 2 juillet 1614, Belzébuth vient le harceler de nouveau et le conjure d’aller prendre, dans l’église de Saint-Sauveur, la custode et l’hostie, de rompre l’hostie, d’en mettre les fragments dans un morceau de papier blanc qu’il cachera dans son pourpoint du côté gauche, et de les lui rapporter. Il lui donne toutes les indications nécessaires pour commettre ce vol, et lui dit qu’aussitôt après il le transportera à deux cents lieues, dans une ville où il pourra vendre la custode à quelque orfèvre huguenot.

— Et de l’argent pour le voyage? objecte Jordain.

— Je t’en donnerai tant que tu voudras.

Sur la réponse de Jordain qu’il n’est qu’un trompeur, et que son argent n’est que feuilles et pierres, il lui montre une bourse pleine d’or.

Jordain ne voulut rien promettre et demanda • du temps pour rélléchir. Belzébuth en vint aux menaces et aux violences. Il prit une figure et une voix effroyables. Jordain épouvanté crut que la foudre allait tomber sur sa tête, il s’écria, vaincu : « Assez! assez! j’obéis! »

Le mercredi, I I juillet, vers onze heures du matin, il pénétra dans l’église de Saint-Sauveur, prit la clé du tabernacle cachée à l’endroit indiqué, s’empara de l’hostie consacrée qu’il brisa et dissimula sous ses vêtements, se conformant à toutes les instructions de l’inventeur du sacrilège. H en portait encore sur lui les fragments quand il fut arrêté et conduit devant la justice de Blaye.

Interrogé juridiquement, il confessa le tout; mais de plus qu’ayant été sollicité fort souvent par le diable de luy faire une promesse et donation de son ame et de son corps (le tout escrit et signé de son propre sang), bien qu’il l’eust refusé cent et cent fois, néanmoins, forcé par l’importunité de cet esprit damné, et alléché par la promesse qu’il luy fit de le faire rentrer aux bonnes grâces du sieur Castenet son maistre, il y avait à la fin consenti, et en avait fait deux, l’une sur un quatre de cœurs (qu’on n’a jamais pu trouver, bien que le criminel ait montré le lieu où il l’avait mise), l’autre sur un deux de cœur, party en deux, qu’un religieux alla prendre soubs une motte de terre, dans un sillon de blé déjà ensemencé, ainsi que luy avait enseigné le dit Jordain, sur lequel deux de cœurs, on trouva une promesse escrite du sang dudit Jordain, tiré avec la

piqueure d’une épingle de sa mamelle gauche, et du petit doigt de la main gauche, comme il a confessé, contenant ces mots :

Je vous promets faire de tout ce que je vous dis, Jean Jordain, Jean Jordain tout à vous. Laquelle promesse, escrite de son sang, le pauvre misérable recogneut fort bien, et la voyant, s’écria : « Ha, la voyla, le malheureux me la fit faire. »

Quant à la promesse du quatre de cœurs, si bien il ne se ressouvenait de la teneur d’icelle, toutefois il est bien assuré qu’il y avait ces mots ; Renonçant à son baptême, au Père, Fils et Sainct- Esprit, et Marie-Magdelaine, et à son parrain et à sa marraine.

L’affaire fut portée devant le parlement de Bordeaux. Par arrêt du 13 août 1614 :

^ Il fut ordonné que la promesse que ledit Jordain avait déclaré avoir fait au diable, produite au procez, serait rompue, dilacérée etbruslée par l’exécuteur de la haute Justice, et pour celle qui ne se trouva point : déclarée de nul eflect et valeur ; que le dit Jordain la révoquerait et en ferait publique abjuration en présence du curé de la dite paroisse ou de son vicaire; qu’il ferait amende honorable devant la dite église du Saint-Sauveur, demanderait pardon à Dieu, au Roy et à la Justice, le condamne à avoir le poing coupé, à estre pendu et estranglé, puis bruslé, et en six vingts livres

d’amende, scavoir : trente livres au Roy, trente livres à la fabrique de l’église Sainct-Sauveur, trente livres envers les Minimes, et trente livres envers THospital (1).

L’engagement peut être tacite, verbal ou signé. Un serrement de main, une promesse suffit. Quelquefois, lé pacte est signé d’une façon extraordinaire.

La sorcière Stevenote de Audebert, qui fut brûlée par arrêt du parlement de Bordeaux, en janvier 1619, montra au conseiller de Lancre, chargé d’informer contre elle, « une promesse contenant le pacte et convention qu’elle avait faict avec le diable qui Pavait séduite, escrite en sang et si horrible qu’on avait horreur de la regarder » (2) .

Le tyran frappe à toutes les portes, sans s’inquiéter de la qualité des personnes ; mais sa plus nombreuse clientèle est parmi les vieilles femmes pauvres, idiotes et méchantes, ses

(1) Registres du Parlement de Bordeaux, 1614. De Lancre, loc. cit., p. 639, et suiv.

(2) De Lancre, loc. cil., p. 38. (Nous avons cru devoir supprimer une expression technique.)

alliées naturelles. Il a été facile à Diefenbach, dans son intéressant ouvrage sur la sorcellerie, avant et après la Réforme, de consacrer un chapitre à la vieillesse démoniaque dans les pays protestants (pages 60 à 62).

Les enfants ne sont pas à l’abri des entreprises sataniques. On peut naître sorcier ou le devenir dès la plus tendre enfance, soit directement, soit à rinstigation des parents.

Catherine Polus, des environs de Valenciennes, vouée au démon par son père et sa mère, devint sorcière à 8 ans.

Marie Desvignes, du village d’Halévy, fut initiée à 13 ans.

Georges Gaudillon, de Nezen, terre de Saint- Claude, fut condamné à mort

...pour s’être donné au diable sous environ 14 ans au bois de Vouglans, où était le dit diable en forme de mouton noir; et àlasubjection d’iceluy aurait renoncé à Dieu (1).

Marie Cartier, fille d’une sorcière de Preseau,

(1) Benoit, Histoire de l'abbaye de Saint-Claude, t. Il, p. 556.

village situé entre' Valenciennes et Le Qiiesnoy, n’avait que 9 ans lorsque le roi de l’enfer lui apparut pour la première fois, en 1630. Il lui demanda si elle consentait à devenir sa fille, et lui promit, si elle voulait lui jurer une obéissance absolue, de lui donner beaucoup d’argent, un carrosse et de la poudre blanche pour tuer enfants, bêtes et gens.

En Allemagne, le nombre des jeunes victimes est incalculable.

A ^Yerthein, en 1628, deux enfants sont offerts au démon dès leur naissance.

En 1629, les deux frères Klein et Daniel Barthol, âgés Tun de 5, l’autre de 10 ans, sont arrêtés comme fils de sorcier et serviteurs du diable. Dans ses interrogatoires, auxquels assistait son père, le plus jeune confesse que Satan lui est apparu en chat noir, puis une autre fois en lion. Sous la forme d’un bouc noir, il a dit à Taîné qu’il s’appelait Frère Laurent-Bouc^ l’a baptisé avec ces mots : « Jésus, fils de David, va-t’en, je te renie»; puis, lui a fait chanter une chanson intitulée : Dans les enfers.

Le 11 mars de la même année, la justice se transporte chez le pasteur de Bettingen pour l’audition de huit enfants signalés comme démoniaques. Tous, en pleurant, racontent qu’ils ont été baptisés par le diable et sont allés au sabbat.

En 1634, à la suite de nombreuses plaintes, les autorités de Werthein confient à un instituteur d’Erlenbach un certain nombre d’enfants au-dessous de 10 ans, que Ton considérait comme possédés ; il les surveille et tâche de les calmer. Plusieurs lui avouent qu’ils sont en communication avec le malin esprit une partie de la nuit, et obéissent à ses ordres.

Dans son interrogatoire du 1" octobre 1 642, Anna IIoz, menacée de la torture, avoue au juge de Werthein que son maître lui est apparu dans sa onzième année sous la forme d’une ombre noire ; qu’il lui a fait renoncer à Jésus-Christ et l’a conduite au sabbat (1).

La consécration de l’enfance au démon aurait été réelle à Paris, en plein xviP siècle,

(1) Diefenbach, loc . cit., p. 3S et suiv.

si Ton admet les révélations faites dans les procès déférés à la commission de l’Arsenal, connue sous le nom de Chambre ardente.

Une des complices de la Voisin, une devineresse qui n’était pas une folle, la Filàtre, raconte au juge instructeur une horrible scène, dont elle afürme la réalité. La Simon, devineresse comme elle, étant devenue enceinte d’un sieur Lacoudray, appela la Filâtre pour procéder à une cérémonie dont le but était de consacrer aux puissances infernales l’enfant à venir. La Filàtre traça dans la chambre un cercle magique au bord duquel accoucha la Simon, en présence de Lacoudray, et quand l’enfant parut, son père et sa mère renoncèrent solennellement pour lui au baptême et au Saint Sacrement (1). Nous ne donnons pas la formule dans la crainte d’encourager les imitateurs qui, par esprit d’innovation, voudraient passer du baptême civil, essayé de nos jours, au baptême satanique.

(1) Manuscrit de la Bibliothèque du Corps législatif, B. 105/377.

Les mêmes faits se passaient en Allemagne. Le pasteur protestant Waldschmitt, auteur de vingt-huit sermons sur les sorciers et J es esprits, publiés en 1660, et d’un traité sur YE?itraiaement à la sorcellerie, dit que, de son temps, des parents conduisaient leurs enfants à des pasteurs indignes qui les baptisaient au nom du diable à qui ils les consacraienl. Il cite le nom d’un père qui, accompagné d’un ministre, plongea ses deux petits enfants dans une baignoire et fit les invocations nécessaires pour en faire don à Satan.

Le Maudit, qui a ensorcelé la première femme, continue son rôle; il ne se contente pas des vieilles sorcières et vient assaillir les jeunes filles et les femmes mariées. Il leur promet tout ce qu’elles désirent; les trompe audacieusement, et la possession prend un caractère tout à fait humain. Ingénieux moyen d’oublier les tourments de l’enfer! Il nous faut bien un peu parler des amours du diable, sans tout dévoiler cependant pour ne pas efîaroucber nos lectrices.

PUISSANCE ET GOUVERNEMENT DU DIABLE. Iü5

Une toute jeune fille de Wurtzbourg- vint se plaindre au juge, en 1628, qu’elle avait été violée par un être surnaturel, qui la forçait d’être sa maîtresse (1).

Un auteur allemand, très expert en la matière, Pott, a publié en 1689, à léna, un livre de révélations intitulé : Commerce honteux avec le diable, 'prouvé par des exemples.

Dautun qui, comme religieux et prédicateur, avait son entrée dans les couvents, raconte que la sœur Madeleine de la Croix a été pendant trente ans mariée en secret avec un ange tombé, et qu’ils se sont livrés à toutes sortes d’abominations. Ils ne respectaient même pas les heures d’office. Le malin faisait remplacer Madeleine- au chœur par un autre démon complaisant, qui prenait absolument son costume, sa figure et sa voix (2).

Jehennon, veuve Hidoulf le Regnard, de Robach, poursuivie, au mois de juillet 1602,

(1) Diefenbach, Loc. cit., p. 12o.

(2) D’Autux, loc. cit., p. 174.

devant la justice de Saint-Dié, confesse, après avoir subi la torture :

Que sous 17 ou 18 ans, ou environ, comme elle était au lieu de Chapan, coupant bois en ^Tande colère, par les querelles qu’elle avait avec ses voisins, il s’apparut à elle un homme habillé de rouge, qui l’arraisonna bien amiablement, lui remontra sa pauvreté et les mauvais voisins qu’elle avait, et lui donna espérance que si elle le voulait croire, le prendre pour son maître et renier Dieu, il la ferait riche et bien heureuse, et lui donnerait moyen de se venger de ses voisins. Elle, étant pauvre, et oyant parler de devenir riche, fut facilement persuadée d’incliner à cette tentation. Et de fait, tout sur-le-champ, sans prendre autre conseil, elle fit tout ce que cet homme lui suada, le prit pour son maître et renia Dieu. Et lors, il la pinça au front, lui dit qu’il s’appelait Persin, eut sa compagnie et lui donna beaucoup d’argent, qu’elle mit dedans son giron, estimant que c’était vraiment argent; mais elle fut trompée, parce qu’elle trouva après que ce n’étaient que feuilles de chêne.

— Si, ayant sa compagnie, comme elle a dit qu’il eut, il était naturel, comme son mari?

— A dit que non, qu’il était froid et non naturel, comme un homme.

— Lui avons demandé au bout de combien de temps son maître Persin la vint retrouver, après l’avoir ainsi abusée.

— A dit qu’au bout de quelques cinq journées, il la vint trouver, et eut de rechef sa compagnie, n’étant alors, ni toutes les autres fois qu’il a eu sa compagnie, naturel non plus que la première fois à laquelle elle le sentit fort froid (1).

Thievenne Paget avouait à Boguet qu’un diablotin l’avait approchée trois fois dans sa prison. [Discours des sorciers^ p. 34, 35.)

Parfois, l’habile comédien, pour cacher son jeu, se montre aimable et familier. Marguerite d’Oisy et sa mère furent poursuivies comme sorcières à Valenciennes en 1619. Un diable amoureux de Marguerite, nommé trottinait dans la maison et se faisait bien venir de la mère. Un jour qu’elles étaient occupées à préparer le dîner, elles virent Poussé caché et souriant dans un coin de la chambre, puis tout à coup le rouet se mettre de luimême en mouvement « et le lin se convertir en fd tellement que le bobineau s emplissait » (2).

Horts, dans sa Démonomagie ^ page 253,

(1) Dumont, Justice criminelle des duchés de Lorraine et de Bar, du Bassigny et des Trois Évêchés, t. II, p. 35.

(2) Louise, loc. cit., p. 22.

raconte que dans le nord de rAllemagne le séducteur promettait aux commères de leur donner en échange d’un baiser et de quelques caresses tout ce qui est nécessaire pour le ménage : beurre, lait, œufs, etc.

Satan poussait l’audace jusqu’à se glisser dans le lit conjugal entre la femme et le mari sans que ce dernier s’en aperçût; s’il ouvrait les yeux, il était obligé, sans pouvoir faire un mouvement, de subir un supplice plus atroce que celui de Tantale.

En 1606, une information fut ouverte par le juge de Gueille, en Auvergne contre Françoise Bos, accusée de plusieurs faits de sorcellerie, et notamment « d’avoir eu accointance avec un incube un lundi pénultième du mois de janvier ».

Elle reconnaît le fait et raconte, avec des détails qu’il est impossible de reproduire, comment l’audacieux s’est introduit dans son lit pendant le sommeil à côté de son mari, les caresses qu’il lui a données et la manière dont il a assouvi sa passion. Il lui a fait ainsi

plusieurs fois violence. Elle ajoute qu’elle ne s’est donnée réellement à lui qu’une seule fois ; qu’elle a eu grand’peur parce que cette nuit-là son mari a failli la surprendre, et que, huit jours avant d’être arrêtée, elle a chassé l’amoureux en jetant de l’eau bénite sur son lit.

Elle était accusée, en outre, d’avoir incité ses voisines à venir coucher avec TEsprit pour avoir pareille accointance, les assurant qu’il les mettrait à leur aise et les aiderait à marier leur fille.

Mise sur la sellette, Françoise Bos rétracta ses premiers aveux. Condamnée à être pendue, puis brûlée, elle fit appel et l’affaire fut portée devant le parlement de Paris. Sur le rapport deM. le conseiller Monthelon, la Grand’Chambre confirma la sentence à l’iinanimité, par arrêt du 14 juillet 1606, en ajoutant l’amende honorable (présidence de MM. de Séguier et de Molé) (1).

Ces petites équipées, ces amours secrètes du

(1) Registres du Parlement de Paris, 1606.

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diable ne sont rien à côté des scènes orgiaques du sabbat racontées dans les procédures.

Une grosse question sociale préoccupait les démonologues : Ces unions sataniques pouvaient-elles être fécondes ? La terre allait-elle devenir une succursale de l’enfer?

L’opinion la plus en vogue inflige cette honte à l’humanité. Si le démon ne peut former par lui-même la chair humaine, il arrive au même résultat par des moyens sataniques. D’après d’Autun :

Il est sans doute qu’encore que le démon, qui est nu pur esprit, n’ait pas en soi Je principe de la génération, il peut toutefois la procurer et transporter d’ailleurs dans un sujet capable ce qui est la cause de la fécondité, en conservant sa chaleur, et empêchant que les esprits ne se dissipent ; et s’il ne le fait que rarement, c’est que son dessein n’est pas la multiplication des hommes, mais celle de leurs crimes et de leurs impuretés (Ij.

De Lancre est encore plus explicite. On dirait qu’il a surpris les coupables en flagrant

(1) D’Autun, loc. cif., p. LH.

délit ; il approfondit le mystère et s’égare dans des détails qu’il faudrait traduire en latin (i).

Quelle effroyable postérité avec la loi de l’atavisme ! La théorie du criminel né, qui fait tant de bruit de nos jours, au lieu d’être nouvelle, ne serait donc qu’atténuée.

En Allemagne, les criminalistes et les ministres du culte admettaient aussi la paternité du diable, et la preuve était admise devant les tribunaux.

En 1652, à Hambourg, la femme Banner fut dénoncée par une nommée Julclien comme ayant eu un enfant du diable. La sorcière avait dit : (( Cher petit ange, viens, je m’ennuie. » Un galant de l’autre se glissa dans son lit. De leur commerce naquit un enfant avec des cornes.

Dans la même ville, Marguerite Sommer confesse devant la justice avoir eu des relations dans une grange avec un homme noir, Jean Sahud, qui n’était autre que le diable, en avoir

(1) De Lancre, loc. cit., p. 372,

eu un enfant qu’elle a fait bouillir pour en extraire la graisse.

En 16o3, une autre sorcière, Elisa Sahl, déclare également (aveux consignés dans des pièces authentiques) qu’elle a eu des relations démoniaques. L’amant changeait de forme à chaque instant, prenait souvent celle d’un bouc et s’appelait Nobia. Elle n’avait qu’un signe à faire pour qu’il accourût. Elle eut avec lui plusieurs enfants. Elle dénonça vingt et un complices, dont la plupart furent comme elle condamnés au feu (i).

Les écrivains allemands parlent avec indignation de l’immoralité des habitants 'de Hambourg au milieu du xvii® siècle, et des forfaits commis dans cette ville grâce à la sorcellerie.

Anna Beilstein avait été baptisée par un nommé Carpen au nom du diable, dont elle était devenue la servante et la maîtresse. Il lui apparaissait sous la forme d’un jeune officier

(1) DiEFEXBAcn, loc. cit., p. 100 et siiiv.

et lui donnait de fréquents rendez-vous dans diverses maisons de la ville. Leur passion assouvie, ils concertaient avec d’autres personnes des baptêmes et des meurtres d’enfants. Anna désigna comme complices vingtneuf habitants de Bingenhein et vingt autres des pays voisins. La plupart finirent comme elle sur le bûcher.

Rien de plus décevant que les amours du diable. Il leurre ses victimes de menteuses promesses, sans leur donner aucun plaisir. Ses maîtresses les plus favorisées n’éprouvent que de douloureuses impressions et ne reçoivent jamais un vrai cadeau. Collette d’IIaultcœur, native d’Aufroipet, servante du pasteur dTIalévy, avait un désespoir d’amour, sa mère refusant de la marier. Un individu mystérieux, qui s’appelait Beau Galant^ lui apparaît « tout de noir accoiistré » et lui promet de la consoler. Il la marque sous l’oreille gauche, obtient ses faveurs, et lui laisse quelques pièces d’argent, qui se changent aussitôt en feuilles sèches. Quand il l’approchait, il avait tou-

jours les mains froides et le corps glacé (1).

Même tour joué à Arnoulelte Defrasne, de Yalenciennes. Après avoir abusé d’elle, le débauché lui présente un chapeau rempli de pièces d’argent ; elle y plonge la main et tout disparaît.

En l6o4, Henriette Paillard, de Voujaucourt, dont le mari avait été emmené prisonnier, se trouvait dans la plus extrême misère. Le démon vint la visiter, lui promit une vie plus heureuse et beaucoup d’argent, et la fit céder à tous ses désirs. En la quittant, il lui remit une bourse qu’elle croyait remplie d’or ; quand elle y puisa, elle ne trouva plus que des feuilles de chêne.

En 1618, Cathin Tournier, veuve de Jean Charme d’Etobon, reçut plusieurs fois la visite du faux consolateur. Pauvre et délaissée il lui promit le bonheur, la fortune. Elle se donna à lui corps et âme et s’en repentit aussitôt. « Il était froid comme glace. » Avant de la quitter

(1) Louise, loc. cit., pp. 9 et 45.

il la toucha à la hanche droite, en disant : « Tu es mienne! » A la suite de cet attouchement, elle éprouva une sensation extrêmement douloureuse pendant huit jours. Quant à Tor qu’on avait fait briller à ses yeux, il lui fut impossible de le retrouver (1).

Plus malheureuse encore était Henriette Borne, fille de Pierre Borne, chirurgien barbier et bourgeois de Montbéliard, incarcérée le 25 août 1617 pour crime de sortilège. C’était au moment de la terrible invasion des Guises. Bestée seule avec cinq enfants, dont le dernier était né le jour de l’enterrement du mari, elle était dans la plus profonde misère et pleurait jour et nuit, n’ayant pas même de pain pour ses enfants. Elle ne tarda pas à voir apparaître le tentateur. On lit dans le procès-verbal de son interrogatoire du V septembre :

Questant couchée en son lict au poisie hault de sa maison, environ les onze Iieures ou la minuict, il se présenta à elle ung homme noir, lequel liiy dict que c’est qu’elle avoit qu’elle pleuroit ainsy, auquel elle

(1) Tuétey, loc. cit., p. 79,

fist responce qu’elle estoit tout estonnée comme elle YOLiloit nourrir ses enffans, veu qu’elle n’avoit point de grainnes, lequel homme noir lui répliqua sur ce qu’elle ne dheust point pleurer, ni avoir soing de ses enlfans, qu’il la pourvoiroict en sorte qu’elle n’aurait faulte de rien, moyennant qu’elle se donnas! à luy. Sur lesquels propos elle s’enquist de luj qui il estoit, lequel luy fist responce qu’il estoit Satban, duquel mot elle fust fort estonnée et néanmoings fust tellement sedhuicte par ce malin esprit que soubz l’espoir de ses promesses, elle sortist du lict, et après luy avoir réitéré les avant dictes promesses, elle se donna àluy, lequel luy fist renoncer Dieu son créateur, et le prendre pour son maistre, comme elle fist, pour heust copule avec elle, la nature duquel elle sentit froide comme un glasson; et se nomma Faoul (I).

Il lui promit de l’argent: elle l’attendit toujours.

Les démonologues du xvi® et- du xvn® siècle font remarquer que le diable n’a jamais donné une bonne pièce de monnaie. De Lancre dit que dans les procédures quïl a dirigées et dans celles du parlement de Paris qu’il a consultées :

(1) Tuétey, loc. cit., p. 39 et suiv.

Il se trouve que jamais il ne donne argent qui soit de mise, ains le lendemain celuy qui Ta receii se trouve sa poche pleine d’autant de festus ou choses de néant, et autres bagatelles, ou bien ce sont des pièces falcifiées, qui ne sont ny or ny argent, ny par advanture d’aucun métail, sans croix et sans aucune lettre ny charactère (1).

Tous les éléments de la haute magie, figures de cire, conjurations, cérémonies sacrilèges étaient mis en jeu pour découvrir des trésors. Les archives de la Chambre ardente sont remplies de menées et de tentatives de ce genre. La noblesse, les gens de cour comme les gueux, couraient follement sur l’eschiiie de Satan à la recherche de la fortune et revenaient toujours les mains vides (2). Le plus riche démon n était quTin pauvre diable. Certains proverbes et dictons populaires encore en vogue y font allusion; d’anciennes chroniques représentent Satan, à bout de ressources, allant avec ses affiliés pratiquer des fouilles

(1) De Laxcre, loc. cit., p. 390.

(2) François Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IV,

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