‹ Les Prodigalités d'un fermier généralChapitre 1 sur 8 · rue de Furstenberg · texte numérisé non relu

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AVANT-PROPOS

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AVANT-PROPOS

Mme d'Épinay, dans un passage de son testament (i), s'exprime ainsi : « Je donne et lègue à M1' le baron de Grimm, ministre de la cour de Saxe-Gotha, tous mes manuscrits comme une marque de ma confiance et de l'estime distingue'e que j'ai toujours eue pour lui. Je le prie, s'il les juge dignes de l'impression, de vouloir bien les rédiger lui-même. »

Ces manuscrits se composaient, paraît-il, de travaux imparfaits sur l'éducation et d'un volumineux recueil épistolaire portant le titre de Lettres de Madame de Montbrillant. Cet ouvrage n'était autre chose que l'histoire un peu arrangée de la propre vie de Mme d'Épinay écrite par elle même. Les personnages y portaient tous des noms supposés. M. et Mme de Montbrillant

(i) Archives nationales, Y, 77. Voyez plus loin ce document.

étaient M. et Mm0 d'Epinay; le comte et la comtesse de Lange, M. et Mm0 d'Houdetot; Voix, Grimm ; René, Jean-Jacques Rousseau; Garnier, Diderot; Dulaurier, le marquis de Saint-Lambert; Desbarres. Duclos, etc. Grimm ne vit ou ne voulut voir dans cette sorte d'autobiographie que l'ébauche d'un long roman, suivant ses propres expressions, et ne la publia pas laissant également inédits les écrits pédagogiques de son amie.

En 1 79 1 il quitta la France et remit le recueil de Mm0 d'Epinay entre les mains de M. Lecourt de Villière, son secrétaire, dont les héritiers le vendirent en 1 8 1 7 à M. Brunet, libraire à Paris. Ce dernier, bibliographe distingué, n'eut pas de peine à deviner l'intérêt de cet ouvrage, espèce d'histoire de la société élégante du xvni0 siècle et aidé de M. Parison, amateur dont le nom n'est pas encore oublié aujourd'hui, il en ht, sous le titre de Mémoires et correspondance de Madame d'Epinay, la matière d'une publication en 3 volumes in-S° dont le succès fut considérable.

En i8»">4 un véritable érudit. M. Paul Boiteau, en a donné en deux volumes in-S° une nouvelle édition de beaucoup supérieure à la première et par le texte el par les éclaircissements qui l'accompagnent (i).

Pour plus de clarté les deux éditeurs ont restitué, autant que cela leur a été possible, leurs vérita-

(i) Je m'en suis utilement servi pour le présent trtvai

blés noms aux personnages mis en scène dans l'ouvrage.

Le manuscrit original de Mm0 d'Epinay forme, dit M. Boiteau (i), « neuf volumes in-40 d'environ 2,3oopages, non pas écrites de sa main mais constamment corrigées par elle et en plus d'un endroit refaites à plusieurs reprises également par elle. 0

Il appartenait encore, à l'époque où M. Boiteau en a donné une édition nouvelle, à M. Brunet.

• Les Archives nationales conservent, sous la cote M. 789, une autre copie des Lettres de Madame de Montbrillant. Cette copie, comprenant cent-quarante cahiers, est malheureusement incomplète. Elle a été également corrigée en divers endroits par Mme d'Epinay. Je ne saurais dire avec certitude comment ce manuscrit est entré aux Archives nationales, mais il est présumable que, comme le précédent, il a appartenu à Grimm. Celui-ci, lors de son émigration, aurait remis à M. Lecourt de Villière le recueil Brunet, qui est complet et aurait laissé le recueil incomplet au milieu de ses papiers personnels, séquestrés après son départ. L'importance des lettres de Mm0 de Montbrillant n'aurait pas échappé aux commissaires chargés d'examiner les papiers de Grimm et le manuscrit aurait été porté par eux, à titre de curiosité littéraire au comité d'instruction publique dont les archives ont été

(1) Mémoires de Madame d'Epinay, tome I, page v.

versées plus tard dans notre grand dépôt national, au palais Soubise.

Le texte du manuscrit des Archives finit, dans l'édition des Mémoires donnée par M. Boiteau, à la page 3oo du tome II par ces mots : « à propos, j'ai fait partir deux cahiers de mon roman (i) que j'ai copiés pour que vous en donniez votre avis bien nettement. Si vous êtes content, je continuerai. »

A la suite de ces lignes, on lit encore'pourtant dans le manuscrit qui nous occupe une lettre, restée inédite et sans grand intérêt, de M"10 de Montbrillant à Voix, c'est-à-dire de Mm0 d'Épinay à Grimm où il est question des affaires embarrassées de M. d'Epinay.

Au reste, ni M. Brunet ni le nouvel éditeur n'ont cru devoir reproduire dans son entier le travail de Mm0 d'Epinay. Tous deux ont jugé nécessaire d'en retrancher de longs passages diffus ou inutiles et d'arrêter leur publication à l'année 1759 quoique le récit des événements ait été poussé définitivement par l'auteur jusqu'en 1769 ou 1770.

M. Boiteau donne pour raison de cette façon d'agir l'ennui qu'eut procuré au lecteur la fin des Mémoires et il ajoute (2) : « Ce qui eut assurément déplu à tout le monde, c'est la manière dont Mm0 d'Epinay, à bout d'aventures et fort essoufflée s'arrangeait pour faire une

1 Ce sont précisément les Lettres Je Madame Je Montbrillant que M' d'Epinay appelle son roman.

(2) Mémoires de Madame d'Epinay, 11, 171.

fin à son roman. Par exemple, Grimm devenait aveugle et son amie le soignait en sœur de charité. »

Je dirai pourtant que ce dénouement était beaucoup moins romanesque qu'il n'en a l'air, car il faillit devenir une réalité. Diderot nous apprend en effet qu'en 1762 Grimm fut atteint d'une maladie des yeux assez grave et menacé de perdre la vue(i). De 1759, époque où se terminent les Mémoires publiés, à 1783, date du décès de Mme d'Épinay, on sait peu de choses sur sa vie et le peu qu'on en sait, c'est aux lettres de l'abbé Galiani et à la correspondance de Diderot avec M1Ie Volland qu'on le doit.

Quelques documents récemment découverts par moi aux Archives nationales m'ont permis de combler, en partie du moins, cette lacune. Ces documents sont analysés ou reproduits plus loin. Grâce aux renseignements qu'ils contiennent, j'ai pu réunir quelques détails plus précis sur certains événements racontés trop inci-

(1) « Grimm perd les yeux sur les vôtres; gardez-vous de me dire du mal de l'homme de mon cœur. Le moment approche où je vais apprendre ce que valent nos protestations, nos serments, nos souhaits, l'estime que nous faisons de nous-mêmes; bref, si je sais être ami; si je ne me retrouvais pas moi, combien je me mépriserais! Si mon ami devient aveugle, je vous prends à témoin de ma conduite. Venez me connaître, venez connaître votre amant, car ce qu'il fera pour son ami, il l'eût fait pour sa maîtresse; et je ne crois pas qu'il eût fait pour sa maîtresse, ce qu'il n'aura point eu la force de faire pour son ami! Le grand moment pour moi, si je me trompe!.... » Et plus loin : a C'est d'une goutte-sereine que Grimm est menacé; et je vous préviens d'avance que son bâton et son chien sont tout prêts. » (Diderot : Lettres à Mademoiselle Volland, éd. Garnier, I, 280 et 297.)

demment dans les Mémoires çt rassembler sur les dernières années de M'u0 d'Épinay, sur ses rapports avec son mari et sur ses enfants, un certain nombre de faits nouveaux qui ne sont peut-être pas dénués d'intérêt.

J'ose espérer que mon travail ne paraîtra pas tout à fait inutile et qu'il sera quelquefois consulté comme complément i\u\ Mémoires de Madame d'Épinay.

Paris, 16 février 1881.

Louise-Florence- Pétronille Tardieu cTEsclavelles naquit en 1725, vraisemblablement à Condésur-1'Escaut (Nord) (i). Elle était la fille d'un officier général de mérite, M. Tardieu d'Esclavelles, et de Florence-Angélique Prouveur. Elle épousa le 2 3 décembre 1745, en l'église Saint-Roch, à Paris,

(1) Cette probabilité résulte d'une publication de bans faite en cette ville lors de son mariage célébré à Paris.

son cousin-germain M. Denis-Joseph de La Live d'Epinay, né en 1724, fils de M. de La Live de Bellegarde, fermier général, et de Marie-Josèphe Prouveur. M. d'Epinay, qui était adjoint à l'emploi exercé par son père, apportait en dot 3oo,ooo livres, plus 12,000 livres de diamants et 2,000 livres pour sa bourse. De son côté, M"1' d'Esclavelles reçut de sa mère, alors veuve, 3o,ooo livres d'argent comptant, 12,000 livres de trousseau, 18,000 livres de meubles et linge et une rente de 3,ooo livres; son oncle, M. Prouveur, chanoine de- Notre-Dame de Coudé, lui assura la possession d'une terre dont il était propriétaire (i). Les deux époux furent mariés sous le régime de la communauté. M. d'Epinay était un homme bien élevé, intelligent, instruit, ami des arts et excellent musicien; malheureusement, il avait un caractère léger et inconstant, laissait entrevoir déjà un amour excessif du luxe et de la dépense et une fâcheuse tendance a se lancer dans des entreprises chimériques. M"'e d'Epinay. au contraire, d'une nature douce Ot aimante, se montrait plus sérieuse et plus posi-

(1) Archives nationales, Y, 5,o34. — Mémoires de Madame d'Epinay, édition Boiteau, I. 9.

tive. Elle aurait eu besoin d'être dominée et surtout dirigée. Sa figure était intelligente et agréable. Voltaire a célébré ses grands yeux noirs, Jean- Jacques Rousseau la blancheur de sa peau, Diderot ses cheveux magnifiques. En 1756, elle s'est dépeinte elle-même en ces termes : « Je ne suis point jolie, je ne suis cependant pas laide. Je suis petite, maigre, très bien faite. J'ai Pair jeune sans fraîcheur, noble, doux, vif, spirituel et intéressant ( 1 ) » .

(1) Ces lignes sont empruntées à la Correspondance littéraire, qui ajoute ces quelques mots : « Elle avait de très beaux yeux et des cheveux parfaitement bien plantés, qui donnaient à son front une physionomie fort piquante. » Il a dû être fait de nombreux portraits de Mm0 d'Epinay. On n'en rencontre pourtant aucun dans les catalogues des Expositions qui eurent lieu de son temps. Le musée de Genève en possède un, peint à l'huile par Liotard et exécuté vraisemblablement de 1757 à 1759; il en existe une copie au musée de Versailles. M,ne George Sand, dans VHistoire de ma vie, en signale deux autres : l'un à elle appartenant, et l'autre à son cousin, M. de Villeneuve. Dans ce dernier tableau, Mrae d'Epinay est représentée en naïade, « c'est-à-dire, ajoute Mm6 Sand, avec aussi peu de costume que possible ». Tous deux proviennent du cabinet de M. Dupin de Francueil, grand-père de Mm0 Sand et de M. de Villeneuve. En 1760, Mm0 d'Epinay se fit peindre par un artiste qu'on suppose être un nommé Garand, membre de l'Académie de Saint-Luc. « On a peint Mme d'Epinay en regard avec moi », écrit Diderot dans les Lettres à Mademoiselle Yolland; « elle est appuyée sur une table

Ce que fut l'union de deux êtres aussi dissemblables, M"" d'Epinay elle-même s'est chargée de nous l'apprendre dans ses Mémoires où elle n'a dissimulé ni les dérèglements de son mari, ni ses liaisons à elle avec M. Dupin de Francueil, puis avec Grimm, Allemand venu à Paris pour y gagnersa vie et qui y trouva la renommée littéraire, la fortune et l'amour d'une femme distinguée.

Les écarts de Mm8 d'Epinay, quoique assurément très blâmables, n'étaient cependant pas sans excuse. Négligée d'abord, puis délaissée absolument par son mari, elle reçut enfin de lui la plus mortelle des injures, une de celles qu'une femme ne doit ni ne peut pardonner (1).

les bras croises mollement l'un sur l'autre, la tête un peu tournée comme si elle regardait de côté; ses longs cheveux noirs relevés d'un ruban qui lui ceint le front; quelques boucles se sont échappées de dessous ce ruban : les unes tombent sur sa gorge, les autres se répandent sur ses épaules et en relèvent la blancheur. Son vêtement est simple et négligé... Elle respire et ses yeux sont chargés de langueur; c'est l'image de la tendresse et de la volupté. 1 Ce tableau était destiné à Grimm. Entin Jean-Jacques Rousseau, dans les Confessions (liv. I.V, mentionne que M"10 d'Epinay lui lit présent d'un de ses portraits, (1) Voyez Mémoires de Madame d'Epinay, chap. u.

1 1 1 et iv.

CrQv 19 "^s©

En dépit de quelques tentatives de réconciliation suivies de rapprochements passagers, l'union des deux époux fut dès lors brisée; mais, si leurs personnes demeurèrent séparées, il n'en fut pas ainsi de leurs intérêts, et cette dernière circonstance devint pour la malheureuse femme une source de chagrins qui durèrent autant que sa vie.

Moins de quatre années après son mariage, M. d'Epinay avait, par ses dépenses exagérées, compromis déjà sa situation et celle de sa femme, dont la dot était, en partie du moins, dévorée. M. de La Live de Bellegarde aimait tendrement sa belle fille, qui était en même temps, comme on Ta déjà dit, sa nièce. Il ne pouvait voir d'un œil indifférent son fils marcher à la ruine et y entraîner sa femme. Aussi, pour remédier, dans les limites du possible, à ce funeste état de choses, il dut conseiller à sa bru de demander sa séparation de biens. Le Châtelet de Paris accueillit favorablement la demande de Mmo d'Epinay et la séparation fut prononcée le 14 mai 1749, après une enquête préliminaire dans laquelle comparurent comme témoins deux amis de la famille de La Live. L'un, M. Letellier, était en quelque sorte

l'homme de confiance de M. de Bellegarde pour ses affaires litigieuses ; l'autre, le docteur Diest. était son médecin particulier (i).

La déposition faite par ce dernier dans L'enquête est conçue en ces termes :

« Dépose qu'il connaît les sieur et dame de La Live d'Epinay dès avant leur mariage; qu'il les a toujours fréquentés depuis ; que par les dots qu'ils ont eues et les biens échus à la dite dame peu de temps après leur dit mariage (2) ils ont dû jouir de 24 à 25,ooo livres de rente, sans presque aucune charge parce qu'ils ont toujours demeuré et ont été nourris pour une pension très modique chez le sieur de La Live, leur père et beau-père. Mais qu'une malheureuse facilité à dépenser en

(i) Quelques jours avant sa mort, le 3o juin 1 7? 1 , M. de La Live de Bellegarde ajoutait à son testament les lignes suivantes, relatives à M. Diest : « Veut, ledit testateur, que s'il décède de la maladie dont il est attaqué, M. Diest, son médecin, soit récompensé convenablement de son zèle et de ses soins, se réservant à taire lui-même cette récompense s'il revient de ladite maladie. » (Archives nationales. Y, 56.) Jean Diest, docteur en médecine de la Faculté de Paris, était né vers 170?. Il demeurait rue Sainte-Anne, butte et paroisse Saint -Roch.

(a) Je ne sais quels sont ces biens ni d'où ils pouvaient provenir.

choses de luxe et d'autres dissipations auxquelles le dit sieur de La Live d'Épinay s'est livré, font qu'outre ses revenus il a encore dissipé une partie des meubles et bijoux que la dite dame son épouse lui a apportés et une somme de 1 3 a 14,000 livres, qu'il a reçue du fond de son bien et qu'en outre il a contracté beaucoup de dettes envers des marchands, fournisseurs et autres personnes qui le menacent journellement de le poursuivre, ce qui est tout ce que le dit déposant a dit savoir (1) ».

M. de Bellegarde, ne voulant pas que les intérêts de sa bru fussent lésés par les folies de son mari, avait manifesté l'intention de lui faire une donation. Le consentement de M. d'Epinay était indispensable à sa femme pour accepter cet acte de libéralité réparatrice, mais on était à la veille du jugement de la séparation de biens et, sous le coup de l'irritation que lui causait cette mesure, injurieuse pour lui, il refusa net l'autorisation nécessaire et ne l'accorda pas davantage après une sommation faite par ministère d'huissier. Il fallut donc demander aux tribunaux de trancher cette

(1) Archives nationales, Y, 14394.

difficulté, et le Châtelet déclara, le 22 mai 1740. que « Messire André Prouveur, seigneur de Lalaing, prêtre, licencié en droit et théologie, prévôt chanoine de Téglise collégiale de Notre-Dame de Condé, serait et demeurerait autorisé à accepter pour elle la donation que le sieur de La Live de Bellegarde était dans l'intention de faire à la dame d'Épinay, sa bru, et à cet effet de passer et signer les actes à ce nécessaires (1). »

Un mois plus tard, M. de La Live de Bellegarde. étant en son château de la Chevrette 2 , rit à

(1) Archives nationales, Y, 371.

(2) La Chevrette, magnifique château situé près d'Épinay-sur-Seine et dépendant de la paroisse de Deuil, était entouré d'un parc d'une grande étendue et renfermait de vastes pièces d'eau couvertes de cygnes, que Diderot, dans ses visites, s'amusait à agacer. Mal lui en prit un jour, car en courant après eux il rit une chute et se blessa assez grièvement à la jambe. Ces oiseaux avaient pris en grippe le baroque abbé Galiani, et, du plus loin qu'ils l'apercevaient, ils arrivaient sur lui le bec entr'ouvert et lui causaient une telle frayeur que l'abbé n'osait s'approcher. Ils faillirent, en outre, mettre en pièces Pouf, le petit chien de Mm" d'Epinay, dont les aboiements les impatientaient. Les Lettres à Mademoiselle Volland, d'où nous tirons ces détails, nous fournissent encore la description d'une fête à la Chevrette pendant un séjour qu'y lit Diderot, en i T * " * nous la reproduisons ici : « C'était hier 14 septembre) la

Mm0 d'Épinay, par-devant notaire, une donation de treize mille livres de rente et pension viagère (i).

La cause principale des prodigalités de M. d'Epinay était, on Ta deviné sans doute, une femme, Milc Geneviève-Claude Rainteau, dite Verrière, appelée plus tard, à Tépoque de son opulence,

fête de la Chevrette. Dès le samedi soir, les marchands forains s'étaient établis dans l'avenue, sous de grandes toiles tendues d'arbre en arbre. Le matin, les habitants des environs s'y étaient rassemblés; on entendait des violons. L"après-midi on jouait, on buvait, on chantait, on dansait; c'était une foule mêlée de jeunes paysannes proprement accoutrées et de grandes dames de la ville avec du rouge et des mouches, la canne de roseau, le chapeau de paille sur la tête et l'écuyer sous le bras. » La Chevrette avait une chapelle particulière où le service divin était habituellement célébré par M. Le Jollivet, curé de Deuil. Diderot a parlé en ces termes de cet ecclésiastique, commensal habituel du château : « Pour notre pasteur, c'est un des meilleurs esprits qu'il y ait bien loin; il n'y a pas d'homme dont les passions se peignent plus vivement sur son visage; c'est peut-.être le seul qui ait le nez expressif : il loue du nez, il blâme du nez, il décide du nez, il prophétise du nez! Grimm dit que celui qui entend le nez du curé a lu un grand traité de morale. » [Lettres à Mademoiselle Volland, I, 112, 128, 1 3 1.) L'Ermitage, qu'habita Jean-Jacques Rousseau, était l'une des dépendances de la Chevrette.

(1) Archives nationales, Y, 371. Voir, à Y Appendice, le document coté I.

Mllc d'Orgemont, et aussi Mllc de La Mare.

M. d'Epinay l'avait connue vers 1747 ou 1748. soit à la Comédie-Française, soit à la Comédie- Italienne où elle figurait dans les ballets 1 .

Cette personne, d'une figure ravissante, était, dit-on, tellement dépourvue d'intelligence, que, par plaisanterie, on l'avait surnommée la Belle et la Bête. Jamais sobriquet ne fut, paraît-il, plus mérité. Sa bêtise toutefois ne lui fit jamais oublier le soin de ses intérêts personnels et ne l'empêcha pas de ruiner le mieux du monde son imprudent adorateur.

Elle se contenta d'abord d'une situation modeste, puis, à mesure que la fortune de M. d'Epinay s'accrut, ses exigences augmentèrent dans des proportions inquiétantes.

Elle se fit somptueusement meubler par lui un petit hôtel dans la rue de la Chaussée-d'Antin, où elle mena grand train, tenant salon, recevant à souper l'élite du monde artistique ou littéraire de l'époque et faisant représenter sur son théâtre de société (2), le plus coquet de Paris, des opéras-co-

(1) Dans ses Mémoires, M d'Épi nay la nomme R

(2) « Nous avons assiste aujourd'hui [6 mai 1 7' >v à la co-

miques, des pièces empruntées au répertoire des deux Comédies et des petits ouvrages spécialement composés pour elle par des familiers de sa maison (i). Elle y jouait elle-même, non sans talent, les principaux rôles, et M. d'Épinay ne dédaigna pas de lui donner parfois la réplique (2). En outre, M. d'Épinay, amateur passionné de musique,

avait organisé dans l'hôtel une sorte d'école lyri- \ °

médie chez M11" Verrière, dans leur salle de Paris : elle est très jolie, grande pour une salle particulière, d'une belle hauteur et fort ornée. On y compte sept loges en baldaquin, galamment dessinées et bien étoffées. Il y a aussi des loges grillées pour les femmes qui ne veulent pas être vues. » (Mémoires de Bachaumont, I, 217.)

(1) Trois membres de l'Académie française: Colardeau, Saurin et La Harpe, écrivirent pour le théâtre de M"s Verrière : le premier Camille et Constance, le second Julie, et le troisième l'Espièglerie. La musique de Camille et Constance était de M. Dupin de Francueil, qui, après la rupture de sa liaison avec M">e d'Épinay, se montra fort assidu chez MUo Verrière. (Voyez Adolphe Jullien, le Théâtre des demoiselles Verrière. Paris, Détaille, 1875, brochure in-4°.)

(2) Notamment dans la Surprise de l'amour, comédie de Marivaux, représentée le 6 mai 1763, où il se chargea du personnage d'Hortensius. Les autres rôles furent remplis par Colardeau, le président de Salaberry, le baron de Van Swieten, par M11* Verrière et par sa sœur. (Mémoires de Bachaionont, I, 217.)

que où Ton instruisait à ses frais des sujets pour le théâtre de l'Opéra.

La brillante et coûteuse amie du fermier général n'occupait pas seule l'appartement de la Chaussée-d'Antin. Avec elle demeuraient sa mère et sa sœur, M"° Marie-Geneviève Rainteau, dite également Verrière et nommée aussi quelquefois M"0 de Furcy. Cette demoiselle Verrière, beaucoup plus célèbre que la précédente dans l'histoire galante du siècle passé, fut passagèrement aimée du maréchal de Saxe (i). On sait que de leurs relations naquit en 1748 une fille, Marie- Aurore, qui épousa en 1777 M. Dupin de Francueil et qui fut la grand'mère de Mm0 George Sand 2 .

(1) Et de bien d'autres encore. Citons seulement, parmi les plus marquants : Marmontel; le duc de Bouillon, à qui elle donna un (ils connu sous le nom de l'abbé de Beaumont; Colardeau, mort, suivant les Mémoires de Bachaumont, des suites d'une horrible maladie dont elle le gratifia, et peut-être aussi La Harpe. Marie-Geneviève Rainteau s'était destinée au théâtre dans sa jeunesse, et Marmontel, qui lui donna des leçons de déclamation, nous la dépeint dans ses Mémoires Comme douce, timide, un peu indolente et se reposant sur sa beauté du soin de plaire.

(2) Voyez le tome Ier de V Histoire de »ia vie, par M"» Sand

Dans la nomenclature trop nombreuse des protecteurs de l'aimable femme dont nous nous occupons en ce moment, on trouve un M. Louis de Salnat, officier du Roi, qui, vers 1763, la rendit mère d'une fille, mariée en 1779 à un sieur Reynaud, juge royal (1).

J'ose à peine dire que, sous le nom, manifestetement emprunté, de Salnat, je crois reconnaître M. d'Epinay, qui aurait partagé ses amours entre les deux sœurs comme elles se partageaient ses libéralités. Cette conjecture, émise sans preuve à l'appui, paraîtra sans doute bien hardie, et je me serais gardé de la hasarder si la lecture attentive d'un document que Ton trouvera plus bas ne lui donnait, à mon avis du moins, un semblant de vérité [2 .

M"0 Marie-Geneviève Rainteau, dite Verrière, décéda à Paris en 1775 (3) avant MUo d'Orgemont, sa sœur,

« Elle mourut, dit Mme Sand (4), un soir, au

(1) Archives nationales, Y, n5o6.

(2) Voyez, à l'Appendice, le document coté VI.

(3) Archives natio'nales, Y, ii5o6.

(4) Histoire de ma vie, tome Ier. — M. Adolphe Jullien {le

moment de se mettre au lit, sans être indisposée le moins du monde, en se plaignant seulement devoir un peu froid aux pieds. Elle s'assit devant le feu, et tandis que sa femme de chambre lui faisait chauffer sa pantoufle, elle rendit l'esprit sans dire un mot ni exhaler un soupir. Quand la femme de chambre l'eut chaussée, elle lui demanda si elle se sentait bien, et, n'obtenant pas de réponse, elle la regarda au visage et s'aperçut que le dernier sommeil avait fermé ses yeux. »

Ces détails une fois donnés sur les demoiselles Verrière, que les Mémoires de. Bachaumont appellent les Aspasies du xviif siècle, nous reprenons la suite chronologique, un moment interrompue, de l'histoire de M. d'Epinay.

Le 3 juillet 1 y 5 1 , MmP d'Epinay eut la douleur de perdre M.deLaLive de Bellegarde, son beau-père, en qui elle avait toujours trouvé un ami et un consolateur M. de Bellegarde mourut à Page de 71 ans, à Paris, rue Saint-Honoré, et, suivant sa

Théâtre des demoiselles Verrière) la mentionne toujours comme l'athée des deux sœurs, mais il ne dit pas sur

quelle autorite il base celte assertion, peut-être fondée d'ailleurs.

volonté, fut inhumé dans l'église d'Épinay, auprès de Marie-Josèphe Prouveur, sa femme, décédée en 1740 (1).

Cet excellent homme, dans l'acte où sont transcrites ses dernières volontés, donna à sa bru des preuves de Farfection qu'il lui portait. Il confirma

(1) Le testament de M. de Bellegarde, que j'ai retrouvé aux Archives nationales (Y, 56), est daté du 21 septembre 1 750. Il est suivi de deux codicilles des 25 janvier et 25 mai i75 1, et débute ainsi : « Je désire que mon corps soit porté dans l'église d'Épinay pour y être enterré, le plus simplement qu'il sera possible, dans la chapelle de la Sainte- Vierge, à côté de ma très chère et à jamais regrettable épouse. Depuis qu'il a plu à Dieu de m'affliger de sa perte pour punition de mes péchés, elle a été et sera toujours jusqu'à la fin l'objet de mes larmes. C'est ici la dernière marque que je puis donner de mon attachement pour elle. Il sera mis au bas de son épitaphe, en caractères italiques, les lignes latines ci-après et, dans l'espace qui se trouvera entre aucuns desdits mots latins, au lieu des raies qui seront ici tirées, l'on y remplira le jour et le temps de mon décès et le quantième démon âge: Obiit et Me post multos mœroris annos, et mœrore fuit holocaustum pœnitentiœ quod consommavit in Christo, die — anno — cetatis suce. Hic cineribus dilectis, voluit adjungere suas. Requiescant in pace. » Ce document, si intéressant pour l'histoire de la famille de La Live, nous apprend l'existence d'un fils de M. de Bellegarde, demeuré jusqu'ici inconnu, je crois. II se nommait François-Louis de la Live et était religieux profés dans l'ordre des Prémontrés.

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d'abord la donation de i3,ooo livres de rente viagère faite en 1749, puis il lui attribua 5oo livres par an pour chacun de ses enfants nés ou à naître, stipulant expressément qu'elle n'aurait pas besoin du consentement de son mari pour toucher cette somme dont elle disposerait comme elle l'entendrait pour l'entretien et l'éducation de ses enfants. En outre, il fit don à sa belle-sœur Mmc d'Esclavelles, mère de Mmc d'Épinay, d'une somme de 3o,ooo livres réversible après elle sur sa fille (t).

La mort de M. de Bellegarde fit de M. d'Épinay, qui lui succéda dans son emploi de fermier général, le possesseur d'une grande fortune se composant tant d'argent liquide que de domaines libres, ou substitués. 11 s'empressa alors de donner carrière à ses goûts, un peu contenus jusque-là, par la crainte que lui inspirait son père et par la modicité relative de ses ressources. Sous prétexte de réparations ou

(1) M,u0 d'Epinay, dans ses Mémoires [I, 284 , rapports exactement ces chiffres; mais, chose assez singulière, elle ne mentionne pas que les 30,000 livres Léguées a M clavelles dussent lui revenir plus lard. Elle dit. en outre, qu'elle renonça aux 5oo livres pour ses enfants, parce que la famille trouva ce passage du testament de M. de Bellegarde humiliant pour M. d'Kpinav.

d'améliorations, il fit abattre et réédifier une partie du château de la Chevrette, en vendit les orangers et les plants de mûrier, en coupa inutilement les beaux arbres, puis, tout à coup, dégoûté de son œuvre, il abandonna les travaux commencés et laissa ce superbe domaine complètement ravagé et ayant perdu une partie de sa valeur.

Peu de temps après, M"e Verrière ayant manifesté le désir d'habiter une maison à la campagne, il fit l'emplette d'un domaine à Epinay, acceptant sans examen le prix extrêmement exagéré qu'on lui en demandait, y fit pour plus de 3o,ooo livres de réparations ou d'embellissements, le meubla somptueusement, et y installa MUo Verrière et sa sœur, sous les noms de Mlles d'Orgemont et de Furcy, et eut enfin l'audace de les conduire chez le curé du village et de les lui présenter comme des dames de la haute société parisienne.

On menait assez joyeuse vie à Epinay, mais bientôt, comme ni le vendeur du domaine, ni les ouvriers chargés des réparations, n'avaient été payés, le fermier général se vit sous le coup d'une saisie. Pour échapper à cette triste éventualité, il fut obligé de demander à sa femme de vouloir

bien aliéner à son profit la rente de 3,ooo livres, qu'aux termes de son contrat de mariage, lui faisait M"10 d'Esclavelles, sa mère (i).

M"10 d'Epinay était profondément blessée de la conduite de son mari et du manque absolu de pudeur dont il témoignait en établissant deux filles galantes, entretenues par lui, à Épinav même, où le souvenir de M. et Mme de Bellegarde était si vivant encore; elle consentit pourtant à lui venir en aide, mais elle exigea que Mlle d'Orgemont et sa sœur fussent renvoyées à Paris, et M. d'Epinay obéit à cette injonction [2 .

On était alors en ij55, et depuis ijSi, date de la mort de son père, le prodigue avait dépensé i,5oo,ooo livres. De ij55 à 1759 ce fut pis encore. Poussé comme par un esprit de vertige, il se rendit acquéreur de plusieurs immeubles dans le faubourg Saint-Honoré, les démolit, les recon-

(1) Archives nationales, Y, 5o34-

(2) Toute satisfaction d'amour-propre mise à part, je nu crois pas que M"' d'Epinay eut beaucoup à se féliciter de son triomphe en cette occasion, car, chassées d'Epinay, \liu« Verrière allèrent occuper à Auteuil un joli domaine, très bien aménage, et où elles tirent edilier un petit théâtre, le tout très probablement aux frais de M. d'Epinay.

struisit, les meubla et les démeubla; en céda, racheta et revendit tour à tour la nue propriété ou l'usufruit, tantôt à M110 d'Orgemont , tantôt à MUo de Furcy, enfin fit tant et si bien qu'il eut bientôt à ses trousses une meute déchaînée de créanciers, maçons, menuisiers, serruriers, miroitiers, pépiniéristes, et qu'il dut de nouveau faire appel à sa femme.

Elle se trouvait alors à Genève, où elle s'était rendue deux ans auparavant, autant pour mettre au monde un enfant dont M. d'Epinay ne pouvait s'attribuer la paternité, que pour faire soigner par le célèbre Tronchin sa santé déjà compromise. Ce fut dans cette ville qu'elle reçut de son mari une lettre où il lui exposait sa détresse et la prévenait qu'il se voyait dans l'obligation de restreindre sa pension annuelle. Mmo d'Epinay répondit à son mari en lui demandant un état exact de ses créanciers, l'assura de ses bonnes dispositions, lui fit quelques reproches sur sa conduite et finalement l'exhorta à se séparer de MUe d'Orgemont, cause de sa ruine.

M. d'Epinay répliqua à son tour que, loin de le ruiner, MUe d'Orgemont, apprenant son embarras,

s'était hâtée de lui apporter ses diamants et sa vaisselle d'argent. Il avait dû accepter cette marque d'affection, et en échange il s'était engagé à faire à sa généreuse amie 7,5oo livres de pension viagère, représentant, au taux de 10 pour ioo, la valeur des objets reçus.

Rien n'était pourtant vrai dans ces assertions, si ce n'est peut-être la pension viagère que Mllc d'Orgemont lui extorqua. Quant aux diamants et à l'argenterie, elle les garda bel et bien tout en se constituant dès lors créancière de M. d'Epi nay pour des sommes importantes (i). Une situation aussi tendue ne pouvait guère se prolonger. En 1761, les affaires de M. d'Epinay étaient dans un tel désordre qu'il se vit à deux pas de la faillite. Il avait alors de 6 à 700,000 livres de dettes. La famille de La Live tout entière se réunit pour remédier à un état de choses si menaçant, et l'un de ses frères, M. de La Live (2), se mit résolument à la tête des affaires du dissipateur. Grâce à l'intelligence de M. de La Live, grâce surtout au puis-

(1) Archives nationales, Y, 5o34.

(2) Les documents n'indiquent pas si ce fut M. de La Live de Jully ou M. de La Live de la Briche.

sant crédit et à l'appui de M. Jean-Joseph de Laborde, banquier de la Cour et l'un des financiers les plus éminents et les plus honorables de Tépoque, le danger put être évité, à la condition que M. d'Epinay abandonnerait pendant un certain temps la totalité de ses revenus à ses créanciers et que, pour lui personnellement, il se contenterait d'une pension alimentaire (i).

Cependant, tant de dérèglements avaient enfin éveillé l'attention de l'autorité supérieure. On ne pouvait laisser plus longtemps un pareil homme occuper un emploi aussi considérable que celui de fermier général, et en 1762 il fut rayé du contrôle des fermes pour cause de prodigalité. Semblable disgrâce advint aussi à la même époque et pour les mêmes motifs à M. Le Riche de la Poupelinière, que ses infortunes conjugales ont rendu à jamais célèbre. La charge de M. d'Epinay fut donnée à M. Tronchin, parent du fameux médecin. Mais, M. Tronchin n'étant pas assez riche pour faire seul les fonds nécessaires à l'exercice de son emploi, une partie de ce qui restait encore de la

(1) Archives nationales, Y, 5o34.

fortune de M. d'Epinay demeura dans la charge, et sa femme, qui venait de perdre Mme d'Esclavelles, sa mère, y plaça également 90,000 livres provenant de sa succession, devenant ainsi l'associée de M. Tronchin et de son mari 1 .

Tant de traverses et de soucis avaient fini par altérer profondément la santé de Mme d'Epinay, que d'autres inquiétudes non moins graves tourmentaient encore. L'avenir de ses deux enfants, un fils et une tille (2), était sérieusement compromis. Sa fille, Mlle d'Epinay, née vers 1749, venait de terminer son éducation (3), il fallait

(1) Archives nationales, Y, 40S. Voir, à V Appendice, le document coté III.

(2) Mra0 d'Epinay eut certainement plusieurs enfants de son mari, mais deux seulement, un tîls et une tille, ceux dont il est question ici, lui survécurent. Elle eut en i~i.\ de M. Dupin de Francueil, un fils qui prit l'habit ecclésiastique et fut connu sous le nom de M. Le Blanc de Beaulieu. Il fut nommé, le 0 avril 1802, évêque de Soissons, résigna son évêché en 1820 et mourut en [825. Mm° George Sand,dont ce respectable prélat était le grand-oncle, assure, dans Y Histoire de ma vie, qu'il ressemblait d'une façon frappante à Mm" d Épinay, et ajoute qu'il était « à peu près stupide ». Enfin, dans les premiers mois de 1758, Mu d'Epinay dut mettre au monde, à Genève, un enfant qui avait Grimm pour père et dont le sort est demeure inconnu.

(3) La personne qui éleva M"" d'Kpinay est appelée, dans

bientôt songer à la marier. Malheureusement, dans la situation critique d'où ils sortaient à peine, M. et M"10 d'Epinay se trouvaient dans l'impossibilité de la doter convenablement. M. de La Live y pourvut en avançant à son frère et à sa belle sœur 3o,ooo livres, dont il se remboursa annuellement sur les biens de Pex-fermiergénéral confiés à sa gestion, et, grâce à sa générosité, Mlle d'Epinay put être unie, en 1764, au vicomte de Belsunce (1).

M. de La Live administra les affaires de son frère jusqu'en 1770. A cette époque, M. d'Epinay ne devait plus que 5o,ooo livres, et fut réintégré dans la possession de ses revenus. Redevenu son maître, il recommença ses folies comme de plus belle, oublieux des rudes leçons du passé, et contracta de nouvelles dettes qui en moins de cinq ans s'élevèrent au chiffre de 180,000 livres. Il se trouvait grevé en outre de 260,000 li-

les Mémoires, Mlle Durand. Elle se nommait en réalité Marie Drinvillé. M,ne d'Épinay lui fit, par-devant notaire, en. 1764, une donation de 3oo livres de rente viagère. (Archives nationales, Y; 408.) Voir, à Y Appendice, le document coté III.

(1) Archives nationales, Y, 5o34.

vres pour fonds de douaire ou rentes viagères. Ceci se passait en 1 7/5, et Mnu' d'Epinay eut le bonheur, cette année-là, de voir son fils honorablement marié. Louis-Joseph de La Lived'Epinay était né le 26 septembre 1746. Son père lui donna pour gouverneur un clerc tonsuré du diocèse de Paris, nommé Jean Linant (1), et lui fit faire ses études, en partie du moins, dans Fun des collèges de Paris (2). Il était intelligent et même assez instruit pour que Grimm et Jean-Jacques Rousseau aient pu, sans trop railler, l'appeler le lettré. DV

(1) M. de La Live de Bellegarde avait, dans son testament (Archives nationales, Y, 56), recommandé à M. d'Epinayde confier l'éducation du jeune Louis-Joseph à un sieur Rossignol, qui avait été le précepteur de son dernier fils, M. de La Live de la Briche. M. d'Épinay ne suivit pas les intentions de son père et confia son enfant à Linant, homme doux et sensé, et le récompensa de ses soins, en 1738, par une donation de 5oo livres de rente viagère.

(2) Probablement au collège du Plessis, rue Saint-Jacques. Voyez, dans les Mémoires (I, 3ii), l'amusant récit d'une visite de Mn,° d'Epinay au collège où étudiait son fils. Elle y trouva l'enfant « vis-à-vis d'une table, un cahier vie papier devant lui, sur lequel il faisait des croix et des pâtes, faute de rien trouver dans sa tète de ce qu'il devait écrire. M. Linant était en robe de chambre, nû-tête, lisant, couché sur un fauteuil et les jambes allongées sur un autre », etc.

bord conseiller au parlement de Pau, il embrassa ensuite la carrière militaire et fut successivement mousquetaire et officier de dragons. Il habitait alors Fribourg, en Suisse, et c'est dans cette ville qu'il connut et épousa M"G de Boccard, tille d'un ancien militaire au service de la France. Leur contrat de mariage fut passé à Paris le 29 mai 1775 (1). On y voit que la future se maria sans argent comptant, avec ses droits, et que M. et Mmc d'Epinay se trouvaient dans une gêne si grande que tout ce qu'ils purent faire fut de s'engager, pour le cas où l'avoir personnel de leur fils (2) ne produirait pas annuellement 5, 000 livres, à lui compléter cette somme de leurs propres deniers. L'une des clauses de cet acte, témoignage irréfutable de l'état désastreux de la fortune de M. d'Epinay, est ainsi conçu : « Ledit maître Binet (c'était le procureur de M. d'Epinay fils) oblige même ledit sieur futur époux de ne pou-

(1) Archives nationales, Y, 77. Voir, à l'Appendice, le document coté V.

(2) Cet avoir personnel se composait de 2,000 livres de capital, prix de la liquidation de sa charge de magistrat, produisant 900 livres par an, et de 3/i3 dans un quart de place de fermier général.

voir former d'établissement ailleurs qu'à Fribourg, en Suisse, pendant la vie de mondit sieur d'Epinay son père » (1).

Cette phrase singulière démontre que M. d'Epinay avait banni son fils de sa présence. Il me serait impossible de dire quand et à la suite de quels faits graves se produisit cette désunion. On ne peut guère l'attribuer aux 32, 000 livres de dettes que le jeune homme déclara en se mariant, car M. d'Epinay devait avoir une indulgence inépuisable pour de semblables peccadilles. Je croirais plutôt que M. d'Epinay fils, témoin des fréquentes discussions de ses parents, ressentant vivement les chagrins de sa mère et violent comme on Test dans la jeunesse, se serait, par ses propos hardis ou même par des actes irrespectueux, aliéné irréparablement le cœur de son père, blessé à la fois dans son amour-propre et dans sa dignité. Toujours est-il que cette mésintelligence, constatée par un document authentique, reposait assurément sur des motifs très sérieux.

Il s'est formé à ce sujet une légende absurde et

(1) Archives nationales, Y, 77.

monstrueuse qui fut mise en circulation ou du moins imprimée pour la première fois en 1794 par Richer-Sérisy, dans son journal V Accusateur public (1), en ces termes : « Il n'est pas jusqu'au bon Rousseau, l'ennemi des philosophistes et constamment leur victime, qui, chargé de l'éducation de d'Epinay (2), n'eût la douleur amère de le voir renfermé à 1 5 ans parce que ce jeune homme avait voulu empoisonner son père. »

Cette calomnie passa alors inaperçue, mais vingt-cinq ans plus tard on la vit reparaître de la façon la plus inattendue et dans les circonstances suivantes. Pendant les premières années de la Restauration, le lieutenant-général baron Canuel, ancien soldat de la Révolution, devenu ardent royaliste, fut chargé de réprimer un mouvement insurrectionnel dans le département du Rhône. Le général Canuel s'acquitta de sa tâche avec une impitoyable rigueur. Des actes de cruauté furent commis, des enfants furent traînés devant la cour prévôtale, et l'un d'entre eux, âgé de 16 ans, fut

(1) Numéro IV, p. 22.

(2) On vient de voir que le précepteur de M. d'Epinay fils se nommait Jean Linant.

condamné à un long emprisonnement. Ces faits furent reprochés au général Canuel dans divers écrits dont les plus passionnés avaient pour auteurs M. Charrier de Senneville et le colonel Fabvier. Le général cita ces deux personnages devant les tribunaux et confia sa cause à M0 Couture, avocat de mérite. Mc Couture, dans sa plaidoirie, essaya de justifier la cour prévôtale de la condamnation prononcée par elle contre un enfant de 16 ans, en rappelant le passage de Richer-Sérisy relatif à M. d'Epinay fils, enfermé au même âge pour avoir tenté d'empoisonner son père. Le plaidoyer de M° Couture fut publié par plusieurs journaux. M. d'Epinay était mort à cette époque, mais son fils crut de son devoir de protester et il adressa au Moniteur la lettre suivante, insérée dans le numéro du 1 o février 1819:

« Monsieur, « Par la publication du plaidoyer de Me Couture dans l'affaire de M. le lieutenant-général Canuel, vous avez contribué à propager Terreur involontaire qu'il a commise en répétant une citation calomnieuse et outrageante pour la mémoire de mon père, insérée dans un journal qui

a paru pendant la Révolution sous le titre d'Accusateur public, par M. Richer-Sérisy. Vous contribuerez, Monsieur, à réparer cette erreur en publiant la lettre ci-jointe que je vous prie de vouloir bien insérer dans votre plus prochain numéro :

Lettre de M0 Couture à M. d'Epinay.

« Monsieur, par la lettre dont vous m'avez honoré le 28 janvier, vous vous plaignez que dans la plaidoirie que j'ai prononcée devant le tribunal de police correctionnelle pour M. le lieutenant-général Canuel, j'ai nommé M. d'Epinay et l'ai cité pour avoir été, à l'âge de i5 ans, frappé d'un emprisonnement en expiation d'une tentative d'empoisonnement sur la personne de son père. Vous m'apprenez que vous êtes le fils de M. d'Epinay, que sa veuve vit encore, que rien n'est plus faux que l'imputation à laquelle j'ai donné la plus funeste publicité et qu'ainsi, je suis devenu, sans m'en douter, la cause de la plus cuisante douleur dont puisse être affectée une honnête famille.

« Votre douleur est bien grande, Monsieur, si elle passe la mienne, et malgré la justice que vous rendez à mon intention et les ménagements dont

vous usez si délicatement pour adoucir ce reproche, j'en sens tout le poids et j'en conçois toute l'amertume ; mon explication ne doit pas se faire attendre et la voici : Dans l'un des écrits attaqués par M. le lieutenant-général Canuel, l'auteur avait cherché à émouvoir la pitié en faveur d'un jeune homme de seize ans et demi condamné par la cour prévôtale comme l'un des instigateurs du mouvement insurrectionnel qui avait éclaté à Lyon le 8 juin 1817. Mes adversaires s'étaient étendus de nouveau sur cette complainte à l'audience. Pour la défense de la loi et de la cour qui l'avait appliquée, je citai d'abord les dispositions du code pénal et ensuite des exemples de perversité donnés avant nous comme sous nos yeux par un trop grand nombre de jeunes gens. C'est dans cette partie d'un discours improvisé et rapide que de mémoire je jetai le nom de d'Epi nav avec la mention qu'il avait été enfermé à l'âge de quinze ans. « J'avais lu le fait dans une feuille périodique rédigée sous le titre d'Accusateur public par M. Richer-Sérisy, 4e cahier, page 22 ; et j'v avais pris d'autant plus de confiance que. n'ayant jamais entendu dire que l'on eût protesté contre cette

assertion livrée au public il y a environ 20 ans, je ne pouvais soupçonner cet écrivain d'un mauvais dessein contre une famille honorable. Je ne rapporterai pas tout le paragraphe qui n'a de relatif à M. d'Epinay que les dernières lignes que voici : « Il n'est pas jusqu'au bon Rousseau, l'ennemi des philosophistes et constamment leur victime, qui, chargé de l'éducation de d'Epinay, eut la douleur amère de le voir enfermé à quinze ans, parce que ce jeune homme avait voulu empoisonner son père.

« Vous connaissez maintenant, Monsieur, l'occasion et la source de la citation que vous aviez un si grand intérêt à relever; je dois ajouter que des personnes recommandables m'ont attesté qu'elle était fausse dans toutes ses parties; je dois ajouter que le témoignage de l'une d'elles, qui n'a jamais perdu de vue M. votre père, ne me permet pas d'en douter; qu'enfin, si j'ai eu le malheur d'avoir reproduit une énonciation injurieuse à la mémoire de M. d'Epinay, du moins je serai le dernier qui le ferai, puisqu'on n'y saurait plus tomber sans méchanceté et même sans se rendre coupable de calomnie.

« Mon devoir est de vous répondre franchement

par cette déclaration et de vous autoriser à la rendre publique par les journaux. C'est bien la moindre chose que pour réparer le mal vous preniez les voies par lesquelles il a été étendu. Je ne ferai pas observer que citant le nom de d'Epinay sans- connaître qui que ce fût de la famille, ne soupçonnant pas votre existence et improvisant une défense orale qui vous était bien étrangère, mon intention ne peut être attaquée que par des hommes qui seraient disposés à aggraver mes torts. Aussi le soin que vous avez pris de m'en donner l'assurance et les égards par lesquels vous m'avez prévenu malgré le désavantage de ma position, m'auraient-ils flatté, s'ils n'avaient, par un effet plus naturel, augmenté le regret que j'éprouverai longtemps d'avoir fait de la peine à l'homme du monde qui me paraît l'avoir moins méritée.

« Agréez, je vous prie, Monsieur, l'hommage de la parfaite considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant serviteur.

a Signé, Couturk, avocat. »

« Pendant que M. Richer-Serisy publiait ['Accusateur public, une partie de ma famille était dans

les cachots et l'autre hors de France ; nous ignorions complètement qu'un récit aussi grossièrement mensonger eût jamais été inventé et publié, nous ne comprenons même pas ce qui a pu donner lieu à une telle fable. M. d'Epinay n'a jamais reçu les soins de Rousseau. Il n'y a qu'à lire les Confessions pour s'assurer que M. de Linant fut le seul précepteur de M. d'Epinay. En entrant dans le monde, il fut conseiller au Parlement de Pau, puis il devint mousquetaire et ensuite officier de dragons. Toute sa vie s'est passée honorablement au milieu d'une famille nombreuse très répandue dans le monde. Les témoins d'une conduite sans reproches ne manquent pas ; leur étonnement d'une telle absurdité a été grand. Il faut le désordre des temps de la Révolution, l'oubli complet de tous les souvenirs de la société et des convenances que doit s'imposer un écrivain pour s'expliquer comment une aussi infâme calomnie a pu échapper à la plume de M. Richer-Serisy, qui, au reste, a laissé, dit-on, d'honorables souvenirs.

« Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

« De La Live d'Epinay. »

Tel est, jusqu'à présent du moins, le dernier mot écrit sur cette mystérieuse affaire.

Nous ajouterons pour en finir avec M. d'Epinay fils, que, trois années après son mariage, le 20 novembre 1778, il fut interdit pour cause de prodigalité, par sentence souveraine du conseil privé de la République de Fribourg (1).

Le mariage de ses deux enfants consola un moment Mmo d'Epinay de tous ses chagrins. Elle eut même, à cette époque, l'espoir de voir son mari s'amender. Dans un moment de lucidité, M. d'Epinay, apercevant enfin Tabime ouvert sous ses pas, prit le parti de s'adresser au tribunal du Châtelet de Paris et de solliciter la nomination d'un conseil judiciaire.

Ce conseil, on le lui accorda le 10 juin [776 et ce fut M. Le Pot d'Auteuil, le notaire à la mode de Tépoque, qui fut désigné pour ces délicates fonctions (1).

Désormais M. d'Epinay, se croyant garanti

(1) Archives nationales. Y, i568i.

(2) Archives nationales, Y, 5o34> Florent-Jacques Le Pot d'Auteuil exerça de i~'?n à [783. 11 demeurait rue Saint- Honore, vis-à-vis l'hôtel de Noailles.

contre lui-même, retomba insensiblement dans ses habitudes désastreuses. La manie des constructions le possédait à ce moment tout entier, et, comme par le passé, il ne donnait que des acomptes sur les travaux entrepris d'après ses ordres. Il s'endetta donc de nouveau et ses créanciers le traînèrent devant le Parlement de Paris, qui, par arrêt du 1 1 avril 1777, ordonna la distribution d'une partie de ses biens aux réclamants et ne lui laissa qu'une pension alimentaire de 10,000 livres (1).

M. Le Pot d'Auteuil résigna alors ses fonctions de conseil judiciaire, ne se souciant pas d'avoir à morigéner plus longtemps un homme à ce point incorrigible, et M. Pinon du Coudray, avocat en parlement et secrétaire du Roi, fut nommé conseil à sa place.

Il ne réussit pas plus que M. Le Pot d'Auteuil à contenir M. d'Epinay. Le malheureux continua à emprunter, à aliéner, à faire enfin mille folies ruineuses. Il fut même cité au tribunal des jugesconsuls et contraint par corps. Bref, en juillet 1777, le voyant écrasé sous un passif de 65o,ooo

(1) Archives nationales, XIB, 400 1.

livres, tandis que son actif ne s'élevait qu'à 120,000 livres, sa famille prit un parti suprême en se décidant à provoquer son interdiction.

Quant à M"ie d'Epinay, elle était à bout de forces. Malade depuis longues années, ces soucis, ces émotions continuelles détruisaient tous les jours un peu plus sa santé et il lui fallait, pour trouver quelque repos la nuit, recourir à des potions narcotiques.

Elle montra pourtant une énergie à la hauteur des circonstances, et, se cramponnant à la vie pour conserver à ses enfants les derniers lambeaux d'une immense fortune si follement dissipée, elle s'engagea résolument dans la voie que le bon sens et la nécessité lui indiquaient.

Avant d'entamer définitivement les procédures, elle eut, par elle-même ou par l'intermédiaire de son procureur, plusieurs entretiens avec M. Angran d'Alleray, lieutenant civil du Chàielct de Paris 11). Ce magistrat était un homme de grand

(1) Denis-François Angran d'Alleray, ancien procureur au Grand Conseil, était lieutenant civil du Chàtelet de Pans depuis le 29 décembre 1774. Ses fonctions étaient multiples et absorbantes. Toute l'année il présidait l'audience du

mérite et digne de sa haute situation. Il fit à Mme d'Épinay les observations usitées en pareil cas, et, tout en reconnaissant les torts de son mari, en admettant même la nécessité où il se trouverait de prononcer l'interdiction quand la demande lui en serait adressée, il rengagea à réfléchir encore et lui proposa divers moyens juridiques de prévenir un pareil scandale en liant pour l'avenir et à tout jamais les mains de M. d'Epinay. Ce dernier, instruit des dispositions conciliatrices du magistrat, lui adressa, le 3 août 1777, la lettre suivante :

Parc-Civil ou chambre civile du Chàtelet, et présidait également, lorsque ses occupations le lui permettaient, la chambre du Conseil où se jugeaient les affaires sur rapport. En outre, dans son hôtel, situé rue des Blancs-Manteaux, cul-de-sac Pecquet, près du palais Soubise, il prenait seul des décisions sommaires dans les cas nécessitant une prompte expédition, tels que référés sur saisies, exécutions, enlèvements de meubles, avis de parents, actes de tutelle ou curatelle, interdictions, autorisations de femmes mariées, etc. M. Angran d'Alleray fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire de Paris, le 9 floréal an II, malgré les généreux efforts de l'accusateur public Fouquier-Tinville. Fouquier, ancien procureur au Chàtelet et comme tel subordonné de M. Angran, avait conservé un souvenir reconnaissant de ses relations antérieures avec lui et de ses bons offices, et il le lui prouva en essayant de lui sauver la vie.

« Monsieur,

Tout malade que je suis, j'ai fait hier un effort pour vous aller rendre mes devoirs et vous supplier d'insister aujourd'hui, auprès de ma famille assemblée pour qu'elle adopte les moyens que vous avez bien voulu proposer et qui équivalent à l'interdiction dont l'idée me tue. Tout ce que ma famille craint est que, d'une part la disposition de mes revenus ne me reste, et de l'autre que je ne contracte de nouveaux engagements. Une procuration irrévocable remédierait au premier cas, et à l'égard du second, si vous aviez la bonté, Monsieur, sans rejeter l'interdiction, de vouloir bien seulement en suspendre le prononcé et la publicité, jusqu'au moment où la moindre créance nouvelle paraîtrait, ce serait une sûreté pour ma famille à laquelle il serait bien dur qu'elle se refusât. Permettez-moi, Monsieur, de tout espérer de votre justice et de votre bonté.

«Je suis avec respect Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur (i).

« La Livk d'Epin.vy.

(i) Archives nationales, Y, 5o34>

A la suite de cette lettre, M. d'Epinay eut à son tour une entrevue avec M. Angran d'Alleray, dans laquelle il lui exposa son désespoir, parlant, un peu tardivement, de sa dignité blessée, et le pria d'intervenir auprès de sa famille afin qu'on lui avançât 3o,ooo livres. Cette somme, ajoutait-il, serait amplement suffisante pour parer aux besoins les plus urgents.

Le Lieutenant civil transmit à Mme d'Epinay les termes de cet entretien, mais celle-ci n'accepta point une semblable solution et répondit aux propositions de son mari, par ce mémoire :

« Il faut ramener les choses au véritable point. Mn,e d'Epinay et la famille de M. d'Epinay ne plaident point contre lui, ne se mêlent pas même de l'obliger à se mieux conduire ni à moins dépenser. On n'a jamais employé avec lui que la voie des représentations avec tous les égards et la tendresse qu'il avait droit d'attendre d'elles. Toutes les fois qu'il a été embarrassé et gêné dans ses affaires il a eu recours à sa femme et à sa famille et l'une ou l'autre l'ont secouru. L'année dernière encore, ils ont répondu pour 24,000 livres, et pour cela Mmo d'Épinay et ses enfants ont engagé leurs droits

et leurs reprises. Cette somme de 24,000 livres, devait, disait-on, sauver M. d'Epinay : aujourd'hui, il en demande 3o,ooo. Ces trente ne le sauveraient pas plus que les vingt-quatre ne l'ont fait. Mais, touchés de sa situation, ses enfants, sa famille et sa femme, ne pouvant le voir sans une peine mortelle dans les détresses où il est, ni voir les frais journaliers qui augmentent la masse de ses dettes, ont projeté de le secourir ; mais, ne voulant faire que des sacrifices utiles et ne risquer leurs avances que sur la vie de M. d'Epinay et non sur sa conduite, ils ont tous des enfants et ne peuvent pas se permettre de se dépouiller sans les plus grandes sûretés. M. d'Epinav n'en peut donner, quelque forme qu'on y mette, sans l'interdiction. Ils l'ont demandée; c'est le désir de le secourir qui fait y avoir recours. Elle n'est pas plus humiliante qu'un conseil. M. d'Epinay y avait consenti, on demande qu'elle soit prononcée. Si elle ne l'est pas, ce sera très malheureux pour M. d'Epinay, car sa famille ni ses enfants ne pourront venir à son secours et n'y viendront sûrement q^as, quelque désir qu'ils en aient. Ils sont dans une situation très gênée: menaces de la

part du gouvernement cTopérations qui leur ôteront la plus grande partie de leur existence, Us ont des enfants, le premier de tous les devoirs les contraindra à gémir infructueusement sur le sort de leur père. Et encore une fois c'est pour éviter les désordres et les malheurs qui vont suivre d'une saisie réelle qu'on a proposé un parti qui aurait dû être pris il y a longtemps. On le dit avec peine, mais c'est le comble de la déraison dans la situation où il est de s'affecter de ce parti comme il le fait et rien ne prouve mieux combien peu l'on doit compter sur lui. Quoi ! il aime mieux laisser vendre le peu d'effets qui lui restent, aller en prison, faire un éclat ruineux pour ses enfants, laisser son fils sans dot, obliger la vicomtesse de Belsunce à rapporter la sienne à sa succession, voir dépérir tous les jours les effets substitués que de subir à l'amiable une forme qui^ n'est rien, ayant depuis dix-huit mois un conseil ! Voilà les objets qui doivent le faire mourir de douleur et non ce qu'on veut faire pour réparer, autant qu'il est possible, la suite de trente ans de mauvaise administration. « M. le Lieutenant civil est touché avec raison de l'état de M. d'Épinay ; mais s'il voyait sa femme

à qui vingt ans de malheur ont occasionné une maladie incurable, douloureuse et mortelle, qui est retenue au lit depuis cinq ans, peut-être en réfléchissant sur sa situation, la trouverait-il plus à plaindre. Malgré ses maux et ses souffrances, elle a dû faire ce dernier effort pour ses enfants et pour M. d'Epinay lui-même, elle a dû demander son interdiction. Si elle ne l'obtient pas, elle sera forcée de ne plus voir M. d'Epinay dont la présence déchire son âme sans qu'il soit en pouvoir de le secourir. Elle craindra sans cesse d'apprendre qu'il vient d'être arrêté, le sort qui attend ses enfants et ses petits-enfants sera son supplice journalier et ce tableau qu'elle a sans cesse devant les yeux la conduira au tombeau de la manière la plus désespérante. Voilà ce qu'il serait temps que M. d'Epinay voulût voir et ce que nous désirons tous qu'il sente aussi vivement que nous (i). »

M. d'Epinay ne pouvait plus dès lors se faire aucune illusion et son interdiction devenait inévitable. Il parut se résigner et accepter son triste sort sans autres récriminations. Toutefois il ne

(i) Archives nationales, Y, 5o34<

voulut pas se soumettre sans compensations, et ces compensations, il les stipula le 5 août, tant pour lui que pour Mllc Rainteau cTOrgemont, en ces termes :

« Par déférence pour Mme d'Epinay, ma femme, et pour ma famille, pour faciliter à mes créanciers.... le payement de leurs dettes sur mes revenus, dans le délai de trois à quatre années, comme la plus considérable partie l'ont consenti et souscript, préalablement pris sur mesdits revenus la somme de dix mille livres par année qui m'a été accordée par arrêt du Parlement du 1 1 avril 1777 pour ma subsistance, mon entretien, mes chevaux, équipages et mes domestiques et pour me procurer ma tranquillité que l'embarras de mes affaires m"a enlevée, je consens volontairement à mon interdiction et qu'il me soit créé pour curateur la personne qu'il plaira à ma famille et à justice de me nommer, mais à condition que le curateur tel qu'il sera ne pourra rien faire ni signer concernant ma curatelle que de l'avis par écrit et conseil de M. Pinon du Goudray, secrétaire du Roi, lequel je désigne pour cela et que je sais être agréable en cette qualité à ma famille, à

condition encor que mon curateur, toujours sous l'assistance et conseil dudit sieur Pinon du Coudray, sera autorisé à faire et souscrire l'arrangement proposé et convenu avec presque L'universalité de mes créanciers à les payer sur mes revenus, préalablement prélevée sur iceux la somme de dix mille livres pour ma pension que je toucherai de quartier en quartier sur ma seule quittance du séquestre de mes revenus, que je continuerai, suivant mes conventions et conditions sous lesquelles j'ai consenti à prendre M. d'Auteuil pour premier conseil, lesquelles conditions et conventions ont été réitérées avec M. Pinon du Coudra y que j'ai substitué à M. d'Auteuil pour conseil.... que je resterai en possession de mon mobilier, de mon logement et pourai me déloger et loger quand je voudrai en n'engageant pour cet effet que mon mobilier corporel et à faire avec la demoiselle Rainteau, dame d'Orgemont, les actes nécessaires i°pour échanger l'usufruit d'une maison rue Ville-l'Evèque qu'elle avait achetée conjointement avec la demoiselle Rainteau de Furcy, sa sœur, actuellement décédée, de laquelle maison j'ai acheté la propriété, contre celui d'une maison rue Verte qu'elle a acquise.

lequel usufruit elle m'avait promis de m'abandonner, moyennant des constructions que j'y ferais et "que je payerais, partie des-quelles constructions à ma charge ne sont point payées; 2° pour constater que je dois à ladite dame d'Orgemont, pour valeur de ces échanges et pour toutes les sommes qui ont passé par mes mains qu'elle m'a remises pour payer l'édification de cette maison rue Verte, même celles qu'elle s'est obligée ou a été condamnée de payer aux ouvriers jusqu'à présent à mon acquit, la somme de 3594 livres dont elle sera payée concurremment avec mes autres créanciers ou annuellement après eux, si elle veut y consentir, même à m'obliger envers elle au payement de ce qu'elle pourrait être encore dans le cas de payer à autres ouvriers, portés sur mon état de créanciers si ils se croyaient en droit de l'y contraindre, sur mes revenus comme je les y ai employé et ce au-dit cas en leur lieu et place; 3° à lui passer contrat de constitution, conjointement avec mes enfants, de mille livres de rente, pour vingt mille qu'elle a fournis pour payer des ouvrages par moi faits aux biens que je possède, à eux substitués, et qui

sont à la charge des appelés à recueillir les-dits biens; 4° et enfin à lui passer obligation de 3o,ooo livres qu'elle a promis de me prêter pour faciliter le payement de mes créanciers si elle persiste, comme je le présume, dans la volonté de me faire ce prêt, pour être par moi cette somme rendue et payée à ladite dame sur mes revenus concurremment avec mes autres créanciers ou annuellement après eux sur mes-dits revenus.

« Me réservant, après l'entier payement de mes dettes, de demanderai je le juge à propos, la levée de cette interdiction que je consens volontiers, comme je viens de le dire (1).

« La Live d'Epinay ».

Mmed,Épinay ne pouvait raisonnablement adhérer à de telles conditions et elle insista pour que la procédure fût ouverte. M. Angran d'Allerav avait inutilement tenté tous les moyens de conciliation, il dut donc accéder à son désir.

Le 1 1 août, le procès s'entama, comme il était l'usage, par une requête de M"" d'Epinay au Lieutenant civil où se trouvaient résumés les

(1) Archives nationales, Y, 5o?4-

causes et motifs de l'interdiction sollicitée et qui se terminait ainsi :

« Ce considéré, Monsieur, il vous plaise permettre à la suppliante de faire assigner par devan t vous, Monsieur, en votre hôtel les parents et amis dudit sieur La Live d'Epinay, son mari, pour donner leur avis sur l'interdiction qu'elle estime nécessaire de prononcer dudit sieur La Lived'Epinay et sur la nomination d'un curateur à son interdiction pour régir et gouverner et administrer ses personnes et biens ès-mains duquel en conséquence seront remis les titres et baux des biens dont il a droit de jouir en s'en chargeant sur l'inventaire ou état qui en sera dressé pour toucher et recevoir sur ses quittances, les revenus dudit sieur La Live d'Epinay, et faire faire aux biens dont il jouit, les réparations usufruitières qui se trouveront nécessaires, et fournir aux pensions, nourriture et entretien dudit sieur La Live d'Epinay, jusqu'à concurrence de 10,000 livres par an à lui accordée par ledit arrêt du 1 1 avril dernier ou de telle et plus grande somme qu'il parviendra à obtenir des créanciers dudit sieur de La Live d'Epinay dont il sera autorisé de provoquer l'assemblée à la charge

par le curateur de rendre compte du tout, quand et à qui il appartiendra et vous ferez justice. »

Au bas de la requête, M. Angran d'Allerav écrivit : « Soient les parents et amis assemblés au premier jour, trois heures de relevée, en notre hôtel. Fait ce 1 1 août 1777. Angran (i). »

L'audition des parents et amis de M. d'Epinay eut lieu deux jours plus tard. Ils appuyèrent tous la demande d'interdiction. Leurs noms nous ont été conservés; c'étaient: MM. Alexis-Janvier de La Livede la Briche, frère de M. d'Epinay ; Claude- Constant-César de Houdetot, beau-frère: Joseph- Christophe de La Live de Pailly, seigneur de Sucy, brigadier desarmées du Roi, cousin germain ; Philogêne Henet, contrôleur général de la Caisse des amortissements, cousin; Jean-Baptiste Prieur, commissaire ordinaire des guerres, cousin: Marie- Pierre-AlexisMargaine, maire perpétuel de Sainte- Menehould, aussi cousin ; et Pierre Pinon du Coudray, avocat en parlement, secrétaire du Roi, conseil judiciaire. Le 16 août, Mmo cfEpinay crut devoir faire un nouvel appel à la bienveillance

(1) Archives nationales, Y, 5o34.

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du Lieutenant civil par une lettre de sollicitation :

« Monsieur, Lorsque ma requête vous a été présentée, j'étais hors d'état même de dicter la lettre que j1ai Thonneur de vous écrire aujourd'hui. Par la charge imposante que vous occupez, Monsieur, vous avez l'avantage d'être le protecteur des faibles, et par conséquent des femmes et des enfants ; il est de mon devoir de veiller aux intérêts des miens. Il est bien prouvé que je n'en ai aucun personnel ni pour le présent ni pour l'avenir à demander l'interdiction de M. d'Epinay, c'est ce qui me donne le courage de la solliciter auprès de vous, et de réclamer votre protection. Nous n'avons d'autre but dans cette interdiction que de parvenir à faire honneur aux affaires de mon mari et de tirer mes enfants d'une alternative désolante qui est de se ruiner en acquittant les dettes de leur père ou de le laisser mourir banqueroutier. Un conseil ne peut pas l'empêcher de disposer de ses revenus, la preuve en est que depuis deux ans que vous lui en avez nommé un, Monsieur, il n'y en a peut-être pas eu deux mille francs employés à l'acquit de ses dettes; ce qui a

été payé d'un côté est dû de l'autre, par les sommes empruntées à cet effet. Un conseil ne peut pas le forcer aux réparations locatives des biens substitués, qui faute d'être faites à temps, deviennent au bout de quelques années de grosses réparations et tombent à la charge de la substitution. Enfin, Monsieur, vous savez que M. Le Pot d'Auteuil a renoncé lui-même à être conseil ; si vous voulez l'interroger il vous en dira plus que je ne me permettrai de vous en écrire. M. Pinon du Coudray a entre les mains des preuves qu'il doit vous avoir communiquées et que, par ménagement pour M. d'Epinay nous n'avons pas vouluénoncer dans la requête, mais qui certainement vous ont été mises sous les yeux, et rien ne prouve mieux ses dispositions et la nécessité de notre demande que la requête de M. d'Epinay lui-même et l'aveuglement où il est sur sa conduite passée et sur la nature des engagements qu'il a contractés; puisqu'il ne les trouve ni onéreux ni répréhensibles, il est bien clair qu'il ne changera pas de conduite.

« J'ai le regret de ne pouvoir aller moi-même vous assurer de la haute considération avec la-

quelle j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre trèshumble et très obéissante servante. •

d'esclavelles d'épinay ( i ) »

Deux jours après, M. d'Epinay comparut à son tour devant le Lieutenant civil et balbutia une sorte de défense. Certes la conduite de cet homme était injustifiable. L'interdiction dont il était menacé, il l'avait provoquée lui-même par sa conduite insensée; le laisser continuer plus longtemps sa vie de prodigalités eût été, de la part d'un magistrat surtout, le comble de la déraison, et pourtant le Lieutenant civil hésitait à se prononcer. Un combat se livrait en lui-même entre ses devoirs et la profonde pitié que lui inspirait ce père de famille dégradé.

De jour en jour il remettait sa décision, prétextant d'autres occupations plus pressantes, espérant on ne sait trop quoi, si bien qu'un mois s'écoula presque en atermoiements et en recherches d'une solution impossible à trouver.

(i) Archives nationales, Y, 5o34- La signature seulement est autographe. La lettre paraît avoir été écrite par une femme. La réforme orthographique proposée par Voltaire {ai, au lieu d'oi) y est adoptée.

M'lie d'Epinay supportait ces retards avec une impatience facile à concevoir. Elle soutenait et avec grande raison que par l'interdiction seulement on parviendrait à sauver ce qui restait à sauver. Donc c'était l'interdiction qu'elle demandait encore à M. Angran d'Alleray, avec une extrême insistance, le 10 septembre:

« Mon état m'empêche, Monsieur, d'avoir l'honneur de vous faire ma cour et de solliciter notre jugement auprès de vous. J'ose vous supplier de vouloir bien rapporter dès demain, s'il est possible, notre affaire à la chambre du conseil. Chaque jour de délai augmente les frais énormes que font les créanciers de M. d'Epinay. M"" de Belsunce (i) et mon beau-frère (2) m'ont rendu compte hier de la conversation qu'ils ont eu l'honneur d'avoir avec vous. Qu'il me soit permis de vous dire, Monsieur, que le parti que vous avez proposé pour éviter l'interdiction ne remédie en rien à la position déplorable ou est M. d'Epinay et dont il faut le tirer, puisque les créanciers resteraient dans

(1) Sa fille.

(a) M. de La Live de la Briche.

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tous leurs droits et ne manqueraient pas d'en user avec rigueur parce que rien ne pourrait les en empêcher, au lieu que par l'interdiction nous serons absolument les maîtres de leur imposer des conditions et des termes qu'ils seront trop heureux d'accepter, puisque si M. d'Epinay venait à manquer, il mourrait insolvable. C'est son honneur, c'est celui de toute sa famille que nous vous demandons tous, Monsieur, en vous demandant son interdiction. Nous n'avons rien avancé dont la preuve ne soit au procès, mais enfin telle que puisse être votre opinion, nous vous demandons en grâce de vouloir bien porter promptement cette affaire à la chambre du conseil et noUs tirer de la perplexité affreuse où nous sommes tous. Vous êtes touché avec juste raison, Monsieur, de l'état de M. d'Epinay, mais si vous me fesiez l'honneur de me venir voir et que vous fussiez témoin des souffrances qui sont la suite de vingt ans de chagrins, obligée de prendre chaque jour une dose d'opium pour être eh état de vaquer à mes affaires, je crois, Monsieur, que vous penseriez que si le personnel doit entrer pour quelque chose dans la décision de cette affaire, le mien peut

mériter quelque attention de votre part et quelques égards.

« J'ai l'honneur d'être très parfaitement, Monsieur, votre très humble et obéissante servante. « d'esclavelles d'kpinay.

« J'espère que vous voudrez bien me faire dire le jour que vous prononcerez notre jugement. Je réitère la demande de l'obtenir le plus promptement possible ( i). »

De son côté M. d'Epinay n'était pas moins désireux d'une solution. Il avait fini par comprendre que l'état critique de ses affaires nécessitait absolument l'interdiction et il la demandait expressément.

Elle fut enfin prononcée le 18 septembre 1777. Dix mille livres de pension annuelle furent accordées à l'ancien fermier général pour nourriture, entretien et domestiques. On le laissa en possession des effets, meubles, linge et hardes à son usage se trouvant dans sa maison de la rue des Saussayes où il continua à résider, et on lui nomma pour curateur et pour conseil judi-

(1) Archives nationales, Y, 5o?4- La signature seulement est autographe.

ciaire MM. Antoine Joly et Pinon dû Coudray(i).

Quatre ans après ce triste procès, au mois de décembre 1781, M. d'Epinay fut attaqué d1une maladie grave, bientôt jugée mortelle. A cette nouvelle, Mme d'Epinay, redoutant les déprédations présumables de Mlle Rainteau d'Orgemont, se fit transporter, malade elle-même, chez un commissaire au Chàtelet et lui dicta la déclaration suivante :

« L'an 1781, le vendredi 14 décembre, heure de trois de relevée en notre hôtel et par devant nous François Sirebeau, commissaire au Chàtelet, est comparue demoiselle Louise-Florence-Pétronille Tardieu d'Esclavelles, épouse de Messire Denis- Joseph de La Live, seigneur d'Epinay et autres lieux, non commune en biens avec lui, mais créancière de sommes considérables dudit sieur d'Epinay, son mari, demeurant à Paris rue de la Chaussée d'Antin. Laquelle nous a dit et déclaré que ledit sieur La Live d'Epinay, son mari, est actuellement attaqué d'une maladie dangereuse et de laquelle il peut décéder incessamment et comme

(1) Archives nationales, Y, Î0LÎ4.

elle vient de le dire, elle est créancière de sommes considérables qu'elle se réserve de déduire, elle requiert en cas de décès dudit sieur son mari que nous nous transportions à l'instant en sa demeure rue des Saussayes, faubourg Saint-Honoré, à l'effet par nous d'apposer scellé du sceau de nos armes sur les biens meubles, effets, titres, papiers et généralement sur tous coffres, commodes et armoires qui renfermeront des effets de la succession dudit sieur son mari, de faire une description sommaire de ce qui pourra être compris sous nos scellés, de laisser le tout en bonne et sûre garde, comme en celle du sieur Dclory, valet de chambre dudit sieur son mari. Requérant en outre ladite dame comparante qu'en cas d'apposition de nos dits scellés à Paris, nous nous transportions immédiatement après icelle au château de la Chevrette (1), près Saint-Denis, à l'effet d'apposer par suite nos dits scellés sur le chartrier où sont les papiers concernant les propriétés des terres de la Chevrette, Deuil et Epinay et autres y relatifs, comme aussi d'apposer les scellés en la

(1) Le château de la Chevrette était alors loué au duc de l'Infantado.

maison de l'Ermitage, sise près la Chevrette, de laisser pareillement lesdits scellés en bonne et sûre garde, le tout à la conservation des droits d'elle comparante et de tous autres qu'il appartiendra. Signé: d'esclavelles d'épinay » (i).

Deux mois plus tard, le i5 février 1782, M. d'Epinay mourut en sa maison de la rue des Saussayes. Le surlendemain il fut inhumé dans l'église d'Epinay où reposaient déjà son père et sa mère.

Si les documents retrouvés aux Archives nationales ne nous donnent pas le chiffre exact des sommes recueillies par Mme d'Epinay ou ses enfants dans ce qui restait de la fortune du dissipateur, ils nous montrent en revanche Mlle Rainteau d'Orgemont qu'il avait, à la lettre, gorgée d'or, se portant créancière de sa succession pour 64,000 livres dont elle fut intégralement payée (2).

(1) Archives nationales, Y, i568i.

(2) L'acte signifié par elle aux héritiers contenait de plus une réserve pour des réclamations ultérieures. La succession de son côté, exerça sur cette créature quelques revendications et lui fit restituer un clavecin peint en gris à filets dorés, huit plats d'entremets de cuivre, doublés d'argent à culs noirs, sans armoiries, cinq cents bouteilles ou demibouteilles de vin de St-André et de Perpignan et un certain nombre de cuillères à café. Le procès-verbal d'apposition

M"0 d'Orgemont n'occupait plus à cette époque son petit hôtel de la Chaussée-d'Antin. Elle demeurait, probablement depuis 1775, date du décès de M"0 Rainteau de Furcy, sa sœur, dans une maison de la rue du Faubourg-St-Honoré, acquise à son intention par M. d'Epinay. Elle possédait en outre une maison de campagne près de Gonesse (Seine-et-Oise).

des scellés chez M. d'Epinay nous donne la liste de ses créanciers, marchands, entrepreneurs, etc., parmi lesquels on trouve le sieur Charles Alexandre, contrôleur de l'Académie Royale de Musique, réclamant 750 livres dues par le défunt pour location de loge à l'Opéra. On y voit aussi figurer un sieur Richard, mécanicien et facteur d'instruments, demeurant rue de Richelieu, à la Bibliothèque du Roi, lequel en apprenant la mort de M. d'Epinay, s'empressa de venir déclarer que l'ancien fermier général lui avait confié pour la réparer une pendule, véritable objet d'art, décrite dans le procès-verbal en ces termes: « Une pendule, qui est du nom de Thiout, à Paris, marquant les heures et minutes, carillonnant douze différents airs et jouant douze autres airs d'orgue à chaque heure et ornée au-dessus d'un pot-pourri d'ancien Japon et de six groupes en figures de Saxe et aussi de baromètre et thermomètre, le tout sur un socle avec ornements de cuivre ciselé et doré. > (Archives nationales, Y. 1 5,08 1 ). On appelait, au siècle dernier, pot-pourri un vase plus ou moins précieux renfermant diverses sortes de fleurs et d'herbes odoriférantes mêlées ensemble avec des aromates et servant à parfumer une chambre.

Peu après la mort de son mari, Mmo d'Epinay, sentant la vie l'abandonner, rédigea son testament. Ce document, daté du 11 septembre 1782 et accompagné de deux codicilles du 27 septembre de la même année et du 3o janvier 1783, est un précieux témoignage de l'excellent cœur, du sens droit et de l'esprit de justice qui caractérisaient cette femme remarquable.

Le 1 5 avril 1 783, trois mois après avoir dicté son dernier codicille, elle expira à Paris, en son hôtel, rue de la Chaussée-d'Antin (1), et fut inhumée deux jours plus tard dans le cimetière de Sainte- Marie-Madeleine de la Ville-rÉvêque, sa paroisse. .On lit dans la Correspondance littéraire un très intéressant éloge de Mme d'Epinay. Voici en quels termes il est parlé d'une manière saisissante des dernières années de cette existence si malheureuse (2). « On l'a vue dix ans de suite accablée des

(1) Elle passait les étés à Chaillot dans une petite maison des champs, située rue des Batailles, n° 5, appartenant à un sieur Curmer-Neilson, marchand drapier à Paris, et louée par bail 3,ooofr. par an (Archives nationales, Y, i5o8g. Voir à V Appendice le document coté VII.)

(2) Les éditions de la Correspondance littéraire antérieures à celles de M. Maurice Tourneux attribuaient ces

maux les plus douloureux ne supporter la vie qu'à force d'opium, mourir et ressusciter vingt fois sans cesser de mettre à profit les intervalles ou ce cruel état la laissait respirer pour remplir tous les devoirs de la tendresse maternelle et tous ceux de l'amitié la plus empressée et la plus active. Au milieu des tourments d'une existence aussi frêle que pénible, on l'a vue conduire elle-même ses propres affaires et celles de ses enfants, rendre service à tous ceux qui avaient le bonheur de l'approcher, s'intéresser vivement à tout ce qui se passait autour d'elle dans le monde des arts et de la littérature, élever sa petite-fille (i ) comme si c'eût été l'unique soin de sa vie entière, écrire un des meilleurs ouvrages qui aient encore paru à l'usage de l'enfance (2), faire de la tapisserie, des nœuds, des chansons, recevoir ses amis, leur écrire et ne pas manquer un seul jour de faire une toilette aussi soignée que son âge et l'état de sa santé pouvaient le permettre. On eût dit que se

lignes à Grimm. M. Tourneux, dans son savant travail, les a restituées à Meister, qui en est l'auteur.

(1) Mademoiselle de Bclsunce.

(2) Les Conversations d'Emilie.

sentant mourir tous les jours elle avait pris à tâche de dérober à la mort une partie de sa proie; c'était une étincelle de vie que l'occupation continuelle de ses sentiments et de ses pensées ne cessait d'agiter et de nourrir. »

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