L'OPIUM
Récolle. — Usages. — Production. — Préparation. — Emploi
thérapeutique.
Cette drogue stupéfiante, bienfaisante en médecine et en thérapeutique, devient malfaisante par l'usage exagéré et la consommation passionnelle, q La mauvaise habitude de fumer de l'opium, dit philosophiquement de Candolle, est faite pour se répandre, comme l'absinthe et le tabac. » Et en effet, après l'Extrême-Orient, l'Occident menace d'être contaminé par le vice élégant, appris à l'école du nirvana factice et tyrannique, hindou ou chinois.
L'opium est extrait du fruit, ou capsule, du pavot : Papaver somniferum Linné. Sa culture est répandue dans nos pays pour ses graines dont on fait ï huile d' œillette ; on cultive à cet effet surtout la variété noire ou pavot noir, dont les fleurs rouges ou violacées sont tachées de noir à la base et les graines noires.
En Extrême-Orient, Indochine, Malaisie (ainsi qu'en Perse, en Turquie et en Egypte) on cultive, pour l'opium, le pavot blanc à fleurs blanches et à capsule indéhiscente.
Dans nos colonies, la culture du pavot n'a actuellement de l'intérêt que pour l'Indochine qui en consomme des quantités considérables et en retire un gros bénéfice fiscal. Elle ne réussit sous les tropiques que dans un climat d'altitude comme celui du Haut-Tonkin et de la chaîne annamitique où le pavot est cultivé pour la consommation indigène, d'ailleurs en assejs
Slâ PRODUITS DO nCGNB VBGETAL
faibles proportions, par les tribua monlagnantee el laotien ne a.
Récolte. — Lorsque la capsule du pavot est mûrissante, passant du vert au Jaune, on l'entaille â l'aide d'un incisoir ou racleur produisant des raies d'égratignures peu profondes, d'où s'écoule le latex crémeux qui, en se coagulant, devient l'opium (fîg. 169}.
Ce latex peut être récolté liquide.
mais généralement on le laisse durcir en petites larmes sur la capsule ; la récolte en est faite le lendemain PîR. 169. — FnuiT et les parcelles sont mises ensemble uu pAioT wcisÉ p(,yp former de petites boules ou i>E l'opiuh. gâteaux, de formes et de dimensions
variées, qui, enveloppés dans des feuilles de pavot, constituent l'opium brut du commerce [cakes].
Usages. — L'opium, en dehors de son emploi médicinal, est consommé de deux façons : en morceaux d'une substance noire ou brun foncé, dure, résineuse et cassante, le lariak, avalés par les opiophages (Inde et Perse surtout), et sous forme sirupeuse, dans la pipe à opium.
Le fumeur d'opium prend la position couclice sur le cité, devant une petite lampe allumée, flanquée d'un petit pot d'opium et d'une grosse épingle ou aiguille. La pipe est faite d'un gros tube, en bois plus ou moins prétieux et richement orné, portant vers son extrémité, et perpendiculairement au tube, un godet en forme de cupule fermée, laissant à son sommet une ouverture assez petite qui constitue le fourneau (fig. HO).
Pour fumer la drogue, le fumeur plonge la pointe de l'aiguille dans la masse sirupeuse, en retire une petite quantité et la présente â la flamme de la lampe puis.
grésillante encore, il la malaxe et l'arrondit au bord du godet de la pipe et recommence Topération jusqu'à ce que sa petite boulette au bout de Taiguille ait acquis environ le volume d*un pépin de pomme.
Approchant ensuite le fourneau de la flamme et tout en maintenant la boulette d'opium dans le feu, il aspire profondément la fumée « parles poumons », en deux ou trois aspirations et . . . une pipe est fumée. Un fumeur habitué moyennement en fume une vingtaine par jour, les forts fumeurs, un nombre indéterminé.
A l'usage, la pipe s'encrasse d'un « cuk)t » d opium, substance noirâtre, épaissie qui porte le nom de dross. Étant donné le prix élevé de l'opium, ce résidu est raclé de la pipe et recueilli, afin de servir à nouveau en mélange. On estime que c'est surtout l'usage du dross^ avec ses principes stupéfiants beaucoup plus violents, qui produit sur l'organisme les efTets désastreux dont les populations de basse classe, en Chine et dans l'Inde, donnent parfois de si tristes exemples.
Fig. 170. — A. Pipe a opium chinoise. — B. Coupe par le
FOUJINBAU.
Production. — L'opium brut à fumer est produit principalement par l'Inde et la Chine. Celui de l'Inde, ou opium de Bénarés, est acheté aux producteurs par le gouvernement et vendu par lui aux prix fixés officiellement. Les Étals indépendants produisent également un opium dit de Maha, de qualité moins estimée et moins cher.
PRODUm COLOmAUX.
Quant à la Chine, les régions les plus productrices y étaient, il y a quelques années encore, le Sé-tchouen et le Yunnan. Or, le gouvernement chinois, pris d'un zèle protecteur louable de la santé publique, s'entendit avec le gouvernement de l'Inde pour prendre des mesures tendant à restreindre et, au bout d'un certain délai, à supprimer la culture du pavot et la production de l'opium. Une conférence internationale s'est réunie, à cet effet, à Shanghai en 1908. Contrairement au pronostic, un peu sceptique au point de vue économique, la Chine semble déterminée à sanctionner ses mesures d'interdiction par des pénalités réelles et graves, ce qui ne laisse pas de créer aux cultivateurs du Yunnan, par exemple, une situation du jour au lendemain assez pénible. On peut se rappeler aussi que la culture du Pavot à opium était proscrite jusqu'en 1853, ce qui ne l'empêchait pas d'être pratiquée clandestinement, ni l'opium d'être introduit en contrebande très fructueuse.
Quoi qu'il en soit, les pays producteurs seront privés d'un revenu fiscal de nombreux millions et la répercussion se fera sentir sur le budget de l'Indochine qui, du fait de la régie de l'opium, reçoit de cet impôt indirect un apport annuel d'une douzaine de millions de francs.
Pour diverses raisons, nos tentatives de plantation méthodique de pavot à opium au Tonkin et au Laos n'ont pas donné de résultat pratique.
Préparation. — L'opium brut, dont nous venons de parler, n'est pas consomme comme tel par le fumeur. Il faut qu'il soit repris et travaillé par les bouilleries d'opium, comme celles de Saigon et de Batavia qui sont des modèles du genre. Leur présence dans le voisinage se décèle par des odeurs floues et doucereuses qui flottent dans l'air.
La transformation de l'opium brut en chafidoo, ou opium de pipe, est une opération délicate et compliquée qui demande des ouvriers habiles et expérimentés.
Les boules ou cakes d'opium sont d'abord coupées, puis
lavées à l'eau. Les morceaux sont ensuite soumis à la cuisson dans des bassines en cuivre, avec de l'eau, jusqu'à consistance sirupeuse. De cette masse, on fait de minces galettes ou crâpes, torréfiées sur un feu ardent, puis mises à macérer dans de l'eau pendant une journée. Le liquide obtenu est filtré, et la liqueur filtrée est concentrée dans des bassines, successivement chauffées à la vapeur d'eau et sur un feu vif. Lorsque la concentration atteint 26^5 Baume, le produit a l'aspect d'une mélasse épaisse et brunâtre : le chandoo.
Pour devenir de l'opium à fumer, il faut encore donner au chandûo de Tarome. A cet effet, il est d'abord soumis à un battage mécanique qui régularise le refroidissement, rend la masse homogène et y introduit, avec l'oxygène de l'air, des germes de moisissures et des ferments. Les travaux du D*" Calmette ont montré que, parmi ces microphyles, VAspergillus niger, une de nos vulgaires moisissures, était l'agent actif et déterminant des qualités à donner à Topium, c'est-à-dire l'arôme, et qu'il était possible, par sélection, d'en ensemencer le chandoo^ à l'exclusion d'autres ferments superflus ou nocifs. De plus, au lieu d'abandonner la masse à la fermentation pendant près d'une année ou plus, il devient maintenant possible de livrer l'opium à la consommation après quelques mois seulement de repos, ce qui est à considérer alors que l'opium représente un capital matière dont la valeur se chiffre par des millions de francs, immobilisé en magasin. Lorsque la fermentation esta point, les récipients d'opium se sont couverts d'une épaisse couche feutrée de moisissures.
L'opium à fumer est mis dans des pots, des boîtes en laiton, ou dans des tubes, comme à Java, et livré à la consommation et aux fumeries en quantités de 5 à 100 grammes, à des prix de régie variant de 200 à 220 francs le kilogramme.
En 1862, à l'époque de l'occupation de la Gochinchine par le corps de débarquement, les fumeurs d'opium, alors peu nombreux, achetaient leur drogue à des mar-
chcinds chinois qui payaient une forte redevance aux mandarins annamites.
L'administration française établit en 1864 un fermage de 200.000 francs sur la vente de l'opium ; en présence d'abus manifestes qui s'étaient introduits dans la pratique, le gouverneur de la colonie, en 4881, fit mettre en adjudication le monopole de la vente, mais, n'ayant pas obtenu de résultat, le Conseil colonial vota la régie directe et c'est ainsi que lut créée la bouillerie de Saigon. L'Indochine consomme en moyenne annuellement 120.000 kilogrammes d'opium, sans compter les quantités introduites en contrebande, principalement par la frontière sino-tonkinoise. Les principaux consommateurs sont les Chinois
Emploi thérapeutique. — L'opium contient plusieurs alcaloïdes (morphine, codéine), parmi lesquels la morphine est le plus important. Les opiums de Turquie et de Perse en contiennent jusqu'à 12 à 15 p. 100, ceux de rinde et de Chine, de 5 à 10 p. 100. Les premiers sont employés en pharmacopée à laquellails fournissent, entre autres, le laudanum^ l'extrait thébaïque et les sels de morphine pour injections hypodermiques.
La morphinomanie, l'alcoolisme encore davantage, des pays d'Occident autoriseraient le jugement du philosophe à mettre une sourdine à ses vitupérations indignées contre les opiophages d'Orient et les fumeurs d'Extrême- Orient.
Bien que le mal soit produit par l'excès, gardons-nous bien, quand nous y sommes, quand nous aurons lu le chef-d'œuvre de Boissière, de céder à la curiosité, à l'entraînement de l'exemple, aux mauvais conseils de l'ennui et du désœuvrement, à la puérilité^ même d'un exotisme de parade, gardons-nous bien de vouloir vaincre une première répugnance, comme à l'âge où la première cigarette amenait des catastrophes... L'opium est tueur d'énergie, d'équilibre mentiil et de santé. Pour être acquises moins brutales que par l'alcoolisme, les
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déchéances physiques et Jntellectuelles qui font cortège à Tabus de l'opium n'en sont pas moins le résultat d'une accoutumance tyrannique, dont Ténergie de la volonté arrive difficilement ensuite à triompher.