LES ROSIERS ET LEURS PRODUITS ODORANTS EN MÉDECINE
Ainsi que nous Tavons déjà fait remarquer dans le chapitre I, l'histoire des rapports qui rattachent les produits odorants des Rosiers à la médecine, a beaucoup plus à emprunter au passé qu'à Tépoque actuelle. La Rose est un ancien médicament de premier ordre, bien déchu aujourd'hui, et à qui sa gloire ancienne ne reviendra probablement jamais. Personne ne proposera plus, sans doute, comme Herrmann, au xvii" siècle, de borner à l'emploi raisonné delà Rose notre médication tout entière; mais il faut bien reconnaître que, dans la seule classe d'agents médicamenteux où la Rose ait été maintenue par la thérapeutique moderne, le groupe des astringents, elle occupe de beaucoup la plus petite place.
11 est impossible, dans un résumé, si rapide qu'il soit, de l'histoire thérapeutique de la Rose, de faire la part de ce. qui revient à chacune de ses deux vertus principales, l'action astringente ou laxative des pétales, selon les espèces employées, — et l'action tonique ou antispasmodique de ses produits odorants. A vrai dire la rose a été employée contre toutes les maladies, et il est bien peu de médicaments anciens ou modernes, à qui pareil sort ne soit advenu. Mais la Rose a le privilège d'avoir tenu cette place immense en thérapeutique depuis l'aurore de la médecine jusqu'à nos jours — exclusivement.
* C. Recluz. Joum. de Pharm., XIII., p. 529.
Hippocrate lui-même avaît vanté les propriétés curativesde la Rose, et déjà, avec Dioscoride, la liste des maladies aniquelles elle convient avec un égal bonheur, embrasse à peu près toute la pathologie d'alors. On remarque, dès cette époque, remploi, en collyre, du jus de Roses « qu'on laissera épaissir à l'ombre » ; la thérapeutique moderne n'a fait que substituer l'eau distillée au suc de la fleur, peut-être à tort.
Les préparations médicamenteuses citées par Dioscoride, qui paraissent devoir leur action au parfum de la fleur, coniprennenl l'huile de Roses (poSivov eXatov), qui n'avait rien de commun avec VEssence de Roses^ puisqu'elle consistait en une simple macération de pétales dans l'huile d'olives, — et les trochfsques de .Roses que les dames romaines portaient au cou, en collier*.
Galien, Pline, les Arabes eux-mêmes, n'ont fait que renchérir sur Dioscoride, et, en dehors de ce que nous avons consigné dans la première partie de ce travail, ne nous apprennent rien de bien important sur le sujet qui nous occupe, bien qnils l'aient tous traité plus ou moins longuement.
Matthiole, plus proche de nous, est un peu plus expUcite et nous donne du moins quelques renseignements intéressants au sujet des espèces employées alors en médecine. Il les classe en trois sortes, qui sont, par ordre de valeur, les rouges, les incarnates et les blanches, « non compris les Roses damasquines ou musquées (?), plus solutives et plus odoriférantes que toutes les autres». Unjus excellent, selon lui, est retiré des rouges, et même des incarnates, bien qu'inférieur dans ce cas. L'infusion des IXoses musquées (?) sert à préparer un « sirop violet solutif » supérieur paraît-il, à tous les autres. A noter également la décocto
* Trocisques de Roses (40 drachmes de Roses fresches, 10 dr. de Nard indois, 6 de myrrhe : piler et faire des trocisques de 3 onces ; tenir biea enfermé). « Les dames s'en servent pour les porter au col au lieu de carquans, pour offusquer la fascheuse odeur de la sueur. L'on en use pareillement en poudre, pour la jeter sur le corps après qu'on est sorti du baia, en se lavant par après (le corps asséché), à l'eau froide. > Dioscoride. Les six livres de la Matière médicinale mis en français par Martin Mathée. Lyon, iM p. 81.
vineuse, dont il faut lire les effets extraordinaires dans le savoureux français de la traduction de Mathée *. Notre auteur fait observer en outre que « les Roses sauvages sont plus âpres que les domestiques », tant tiges que feuilles, et « que la fleur en est moins odoriférante et moins taincte de couleur, ni si ample comme est celle des domestiques ».
L'action thérapeutique des Roses est expliquée par Matthiole comme l'était toute science à son époque, c'est-à-dire à grand renfort de métaphysique ; elle n'en est pas moins curieuse : « Les Roses sont composées de diverses substances. Elles ont premièrement des parties terrestres et aquées, qu'elles possèdent médiocrement : la substance et la stipticité ; — des parties aérées^ notamment du doux et de l'aromatique ; — des parties qui (suivant la nature du feu) sont chaudes et subtiles, l'amertume et la couleur rouge à celles qui sont rouges. L'amertume, qui est es roses fresches, surmonte la stipticité, et^ par cela (estant leur première opération solutive) procède de l'amertume. Les fresches laschentle ventre et non pas les sèches. » — « Les médecins content entre les médecines bénites, dit-il encore, l'infusion des roses dont on fait le cirot {sic) solutif, parce qu'elle lasche le ventre et purge la colère, sans fascherie, ni aucun détriment. »
La Renaissance a été l'âge d'or de la Rose, au point de vue de la thérapeutique. Il n'est guère de médicament composé^, durant cette période, qui ne renferme une proportion plus ou moins considérable d'eau de Roses, de poudre de Roses ou même d'essence de Roses, en vertu des idées métaphysiques qui ont dominé dès cette époque et pendant si longtemps l'art de guérir. D'après ces idées, qui ont revêtu dans la célèbre
* (( Elle vaut aux doleurs d'oreilles, de la tête, des gencives, des yeux, du siège et du boyau du siège, pareillement aux doleurs de la matrice, oingte avec une plume ou bien mise en clystères. » Id., ibid., cap. cxii.
2 Un livre des plus curieux et devenu assez rare : « Les secrets du seigneur Alexis Piêmontois, revu et augmenté d'une infinité de rares secrets. Rouen, 1499 », recueil de recettes de pharmacie, de cuisine, d'industrie, etc., mentionne plus de 800 préparations odoriférantes, dont pas une n'est exempte d'eau de Roses, de poudre de Roses damasquines ou d'huile Rosat.
doctrine des signatures <, leur forme la plus connue et la phs longtemps accréditée, une plante aussi remarquable que la Rose, la reine des fleurs, pour tout dire, ne pouvait manquer de posséder des vertus véritablement royales, non moins queToretle diamant, auxquels on la trouve fréquemment associée dans ces thériaques extraordinaires que la robuste constitution de nos pères supporta d'une si admirable façon.
Nous avons eu sous les yeux un exemplaire du Codex medicamentarius de 1758, c'esl-à-dire d'une époque assez réccDle. où la matière médicale était entrée dans une voie de simplification devenue absolument nécessaire : nous n'y avons pas relevé moins de seize préparations ^2m/>/e5, tirées des Roses seules,— et de soixante-deux préparations composées^ dans lesquelles les Roses entrent comme ingrédient.
Ce Codex mentionne en particulier une préparation sur laquelle nous n'avons malheureusement aucun renseignement; il paraîtrait qu'outre les pétales de Roses, on distillait à part les parties vertes de la fleur : « Fit aqua stillatitia ex calycibus » dit le Codex. Nous ignorons absolument quel pouvait être Tusage de cette préparation, que nous avons exécutée par curiosité, et qui ne paraît avoir de remarquable qu'une odeur térébenthineuse assez désagréable, du moins au goût de notre siècle, restriction toujours nécessaire quand il s'agit des parfums du temps passé.
Le Codex de 1826 donne la liste des Roses officinales à celte
* Celte fameuse doctrine des signatures, qui basait le choix du médicament sur sa ressemblance physique avec la partie malade, se trouve exposée en détail dans le livre de Porta : Fhytognomica, seu rnethodus nom facillimaque, quà plantarum et rerum omnium vires ex prima faciei inspectione assequantur, lo88. C'est à elle que nous devons ]a réputation de la chélidoine dans les affections du foie, en raison de la teinte jaune de son latex rappelant la couleur de la bile, celle de la racine tortueuse du Polygda Senega contre les morsures des serpents, etc. Celte doctrine avait pris un tel empire sur les meilleurs esprits d'alors, que notre grand Adansofl luimême écrivait en parlant de Porta. « Cette idée et la méthode qu'il a fondée dessus, est très ingénieuse et contient au moins autant de vérités que de faussetés. » M. Adanson. Fam, nat. des pi, (i763), 2^ édit., 1847, t. I, p. 8.
époque, qui comprenait dix noms : if. centifolia, R. gallica, jR. moschata, R. paliida, R. canina^ R. alba^ R. villosa, R. rubxginosa^ R. bifera^ R. sempervirens.
On trouvera dans Chéreau*^ au sujet de ces espèces, quelques renseignements intéressants pour la pharmacie, à condition toutefois de ne tenir aucun compte de sa synonymie botanique, dont tous les noms sont inexacts : R. eglanteria y est donné comme synonyme de R, cani?ia,^o\ir désigner Téglantier, et le R. semper/lorens y est confondu avec le R. bifera (R. damas^ cœna)^.
Les seules espèces qui méritent au point de vue médical une mention spéciale, sont les suivantes :
Le R. gallica (Rose de Provins) vient en première ligne : il a de tout temps été considéré comme astringent et figure encore dans les quelques préparations officinales tirées actuellement de la Rose et employées à ce titre, le miel rosat, par exemple. On n'en retire plus d'eau distillée pour la médecine, sauf en Perse, paraît-il.
Le R, centifolia^ Rose pâle des pharmacies, était jadis employé comme laxatif et servait à la préparation d'un sirop longtemps vanté, aujourd'hui à peu près oublié, hors de la médecine des enfants. On lui opposait comme astringente la Rose rouge, et la notion de leurs propriétés distinctes était si bien attachée à celle de leur couleur, que Ton détachait l'onglet pâle des Roses rouges et qu'on le mettait à part comme laxatif, pour ne point contrarier l'action de la partie rouge et astringente du pétale. C'est cette espèce qui, en Provence, sert à préparer l'eau de Roses actuellement employée dans les pharmacies.
Le . canina, Rose de chien, tire son nom, comme on sait, de l'emploi qu'on faisait autrefois de sa racine contre la morsure des chiens enragés. Les jeunes feuilles sont parfois infusées en guise de thé. Elles sont par elles-mêmes inodores, même froissées ; mais lorsqu'elles sont sèches, il est certain que leur infusion chaude possède réellement un léger arôme de
^ A. CiLÉEi&kV. Examen des Roses officinales, Journ. de Pharm., XII, p, 436.
thé : nous avons pu vérifier le fait pour les feuilles de c«t!t espèce et pour celles de plusieurs autres du même groupe.
Le R. rubiginosa a été appelé aussi « Eglantier de la Reine ft sabeth ». Il paraîtrait que cette princesse avait composé n: extrait merveilleux dans lequel l'huile volatile de cette plantt jouait le principal rôle. Elle en donna le secret à Tempereiir Rodolphe II, après quoi il fut perdu, chose éminemmeiit regrettable, si Ton en croit les vertus extraordinaires qn'il possédait, au dire de Rosemberg*. « Caput^ cor et alias humm corporis partes.., miréroborat, spiritus recréât j memoriam firmâ^ vim procreandi insigniter promovet. . . »
Dans tout ceci, comme nous le disions, le rôle joué par produits odorants est bien peu de chose, à moins qu on ne tienne à leur rapporter tout ce que l'on ne peut raisonnablemenl pas attribuer, parmi ces effets merveilleux des Roses, à la simple astringence de leurs pétales.
En fait, les deux seules préparations odoriférantes que Tonretire aujourd'hui des Rosiers jouissent d'une action physiologique des plus faibles. L'eau distillée de Roses, par une singulière confusion, continue à être regardée comme possédant les propriétés du tannin des pétales, lequel, bien entendu, ne saurait passer dans la distillation. Elle est très souvent de nos jours prescrite comme astringent léger, en collyre dans les conjonctivites catarrhales, en injection dans Turéthrite, suivant laformule de Ricord, — mais presque toujours comme véhicule anodin de médicaments plus actifs, très rarement seule : au fond son action stimulante légère ne diffère pas beaucoup de celle des astringents véritables, à dose faible. On l'employait autrefois à l'intérieur comme tonique nerveux.
L'essence de Roses est très mal connue au point de vue de son action physiologique vraie : 'on la décrit, dans les ouvrages classiques, comme stimulante et antispasmodique, qualité attribuée indistinctement à toutes les substances à odeur forte,
* RosEUBERG. Bhodologia^ 1620, p. 259.
musc ou asa-fœtida. Fonssagrives * compare ses effets à ceux de l'essence de fleurs d'oranger. Les anciens lui attribuaient une action stimulante, tonique, stomachique et aphrodisiaque des plus marquées : les Turcs lui accordent une grande confiance, à ce dernier point de vue, et absorbent à cet effet de fortes quantités de confitures de Roses.
Nous avons fait avec l'essence pure quelques essais, que nous rapporterons ici simplement, sans les décorer du nom d'expériences. Nous avons ingéré nous-même, pendant dix jours, une dose croissante d'essence de Roses, en débutant par cinq gouttes et en augmentant chaque jour d'une goutte. A jeun, elle provoque des crampes d'estomac très marquées, même à la dose de deux gouttes sur un morceau de sucre : la saveur est d'ailleurs acre, amère et des plus désagréables. Ingérée vers la fin du repas, elle nous a paru stimuler légèrement les fonctions digestives pendant les premiers jours. A partir de dix à douze gouttes, les crampes reparurent : la digestion, loin d'être excitée, était sensiblement entravée, ralentie, avec flatulence marquée. Les seuls effets généraux que nous ayons observés se sont bornés à une tendance assez marquée au sommeil.
Un cobaye auquel nous avons injecté sous la peau un centimètre cube d'essence de Roses par jour, est mort au bout de quatre jours dans une torpeur profonde qui avait duré près de quarante-huit heures. L'autopsie nous a révélé seulement un état légèrement congestif des méninges.
L'essence de Roses à l'état de vapeurs, et l'odeur de Rose en général, passe pour provoquer des migraines et, chez quelques sujets prédisposés, des accidents plus graves. Les auteurs anciens citent plusieurs cas célèbres à cet égard : François Vernier, doge de Venise, le compositeur Grétry, etc., tombaient, paraît-il^ en pâmoison dès qu'ils percevaient l'odeur d'une Rose. Anne d'Autriche allait plus loin, selon Buchoz, et s'évanouissait à sa seule vue. Il n'y a rien là, pensons-nous, qui soit particulier à la Rose : l'histoire de tous les parfums comporte des
* FoNSSAGRivES. Traité de matière médicale, 1885, p. 957.
anecdotes semblables. Même aventure advenait, paratt-il, kh princesse de Lamballe, en présence de la violette, et ceci se rattache, sans doute, beaucoup plus à Tbistoire des systèmes nerveux qu à celle des parfums eux-mêmes. Il est notoire que certaines personnes se trouvent incommodées par les odenn fortes : mais les préférences ou les antipathies qu'elles manifestent à cet égard, n'ont ordinairement rien à voir avec Faction physiologique vraie du produit envisagé.
Nous avons pris des informations auprès de distillateurs en grand, qui nous ont dit n'avoir jamais observé d'accidents parmi leurs ouvriers pendant les opérations de la distillation ; il faut dire toutefois que celles-ci se font en plein air. No us-méme avons séjourné pendant plusieurs jours et plusieurs nuits dans une pièce souvent saturée de vapeurs d'essence de Roses, sans avoir jamais eu à noter aucun accident. Les vapeurs même d'essence de Roses en ébuUition, que nous avons bien souvent respirées, n'ont jamais provoqué chez nous qu'une sensation de prurit assez désagréable aux paupières, rarement, au bout de plusieurs heures, un peu de céphalalgie.
Il ne paraît pas en être de même des essences de Pelargonium et à'Andropogon que Ton mêle frauduleusement d'habitude à l'essence de Roses. Ceci présente pour le médecin un certain intérêt, l'eau de Roses des pharmacies étant bien souvent préparée aujourd'hui, par l'addition pure et simple de quelgues gouttes d'essence de Roses — c'est-à-dire, presque toujours, d'essence de Géranium, — à l'eau distillée.
Le D' Wahu se plaignait récemment de cette substitution qui est, dit-il, à peu près constante en Algérie. L'eau de Roses frelatée par l'essence de Géranium serait irritante, lorsqu'on l'emploie eu collyre. A l'intérieur, elle produirait des nausées, et son usage pourrait, paraît-il, ne pas être tout à fait exempt de dangers *.
Nous n'avons à ce sujet que deux expériences à mettre en
* D"^ Wahu. Sur l'essence de roses y Journal de méd. et de pharm. de TAlgérie, 1885; Journal de pharmacie et de chimie, 1885, XI, 228.
regard de celle que nous avons rapportée plus haut. Un centî-
mètre cube d'essence d'Andropogon pure et rectifiée, injecté
journellement sous la peau d'un cobaye, a amené la mort au
bout de quarante-huit heures, l'animal étant plongé dans la
même torpeur qu'avec l'essence de Roses. Une quantité égale
d'essence de Géranium, provenant du couvent des Trappistes
de Staouêli, a amené la mort chez un autre cobaye au bout
de trente-deux heures (2 cent, cubes par vingt-quatre heures),
avec les mêmes symptômes.
Les huiles essentielles des Pelargonium et de VAndropoçon, employées pures, paraissent donc posséder un pouvoir toxique supérieur à celui de l'essence de Roses véritable : mais la quantité de ces essences introduite dans la fausse eau de Roses étant très faible, — et les emplois de celle-ci étant toujours limité» aux usages externes, — il n'y a probablement point lieu de redouter jamais de ce chef l'apparition d'accidents bien graves.