LA DISTILLATION DES ROSES ET L'INDUSTRIE DE L'ESSENCE
Le centre leplus important de la production de l'essence de Roses est aujourd'hui dans la région des Balkans, dans la partie autrefois connue sous le nom de Roumélie orientale, pendant la domination turque, aujourd'hui réunie à la Bulgarie danubienne. la territoire voué à la culture des Rosiers se compose de cent cinquante villages environ, situés dans les deux vallées de laToundja et de la Strema, deux affluents de la Maritza. Ces deux vallées, dirigées de l'ouest à Test, sont comprises entre la chaîne rfes grands Balkans au nord et la ligne parallèle de leur contrefort, la S redna-Gora (montagne du milieu), au sud. Les deux points extrêmes de la région consacrée à cette culture sont Koprivchtitza à l'ouest et Twarditza à l'est. La vallée de la Strema est comprise dans le district de Karlova (ancien canton turc àe Giopça) : celle de la Toundja est située dans les districts de Kézanlik et de Nova-Zagora (en turc Teiii-Saara),
Karlova et surtout Kézanlik sont les centres principaux du commerce de l'essence de Roses. Celle-ci est fabriquée dans les villages mêmes qui produisent la plante, pour des raisons que nous indiquerons plus loin. Ces villages couvrent les deux pentes qui bordent la vallée : mais ce sont ceux qui occupent le versant sud des grands Balkans qui donnent la meilleure essence, en raison de leur exposition au midi, beaucoup plus favorable à la culture des Rosiers. Le versant sud de la Sredna- Gora, en dehors des deux vallées précitées, porte à'dissez
nombreux villages qui se livrent également à la culture des rosiers, dans les districts bulgares de Novo-Selo (ancien district turc de Kojim-Tepe), Brezovo {Karadscha-Dagh)^ Tchirpan, Starazagora (Es&i'Saat'à). Enfin, beaucoup plus au sud, au pied des Rhodopes {Despoto-Dagh), entre ces montagnes- et la Maritza, s'est créé récemment un petit centre d'exploitation, encore sans grande importance, à Bradzicovo (district de Pechtéra, département de Bazardjik). Mais la région qui donne la meilleure qualité d'essence est la. zone montagneuse qui entoure Kézanlik, non seulement en raison de la bonne exposition et des qualités spéciales du sol, mais grâce à cette circonstance précieuse, que Teau et le bois s'y trouvent en abondance à l'époque de la récolte, ces deux facteurs étant indispensables pour toute bonne distillation.
La région de Kézanlik est située à 400 mètres d'altitude environ au-dessus du niveau de la mer. Le climat y est tempéré, mais les brusques variations de température y sont fréquentes. Les limites ordinaires des oscillations thermométriques sont 40® en été et — 20* en hiver. Le terrain est sablonneux et laisse aisément filtrer l'eau. Partout où la pente est insuffisante et où l'argile se montre à une trop faible profondeur sous la couche de sable, partout, en un mot, où les eaux s'accumulent, les rosiers dépérissent, soit que la gelée, soit que les champignons s'attaquent à leurs racines.
Les plantations de Rosiers forment de vastes champs couvrant une étendue immense de pays, et morcelés en une infinité de parcelles appartenant aux paysans eux-mêmes. Il n'y a point de grande culture à proprement parler. Leâ commerçants importants de la ville ne sont qu'entrepositaires, souvent aussi distillateurs •: tout au plus possèdent-ils un ou deux hectares pour leur culture particulière.
Ces cultures ont un aspect uniforme. Les Rosiers y forment de longs buissons de cent ou deux cents mètres d'étendue, sans interruption, atteignant au moins la hauteur d'un homme, et laissant entre eux des allées de 1™,50 à 2 mètres de large. Ces allées étaient autrefois beaucoup plus étroites et permettaient
simplement le passage d'un homme, pour la récolte et les soins de culture. Dans les nouvelles plantations, on a adopté la disposition espacée, afin de pouvoir faire faire le labourage des allées par des charrues à bœufs, l'économie de main-d'œuvre qui en résulte étant supérieure à la perte de terrain productif.
Les Roses cultivées en Bulgarie sont de deux sortes, la rouge et la blanche, ainsi que les nomment les paysans. En réalité, la rouge seule fait l'bbjet de la grande culture et c'est à cette espèce que s'appliquent les observations que l'on trouvera plus loin. La Rose blanche, plus vigoureuse, n'est cultivée que sur les bords des plantations, à la tête de chaque rangée de rosiers, et sur les rangées limitrophes, tantpour marquer la séparation des champs que pour protéger ceux-ci contre les déprédations des passants, en n'offrant à la portée de ces derniers que des fleurs saus valeur aucune. Les cultivateurs honnêtes ne récoltent pas cette Rose blanche, qui fleurit d'ailleurs quinze jours après l'autre, et ne donne qu'une essence de mauvaise qualité, fort peu odorante. Mais si elle est pauvre en principes volatils et parfumés, elle est riche en stéaroptène, et les commerçants peu scrupuleux mêlent quelquefois cette fleur à celles des Roses rouges dans l'alambic, afin d'obtenir un produit plus riche en stéarop» tène, se congelant à une température plus élevée, et pouvant supporter, sans la révéler, l'adjonction d'une plus forte dose d'essence de géranium. Mais ce ne sont point là les circonstances normales, et la véritable Rose à essence de Kézanlik est la Rose rouge, le Rosa damascœna : fleur employée par les distillateurs est donc la même que notre ancienne Rose de Puteaux^ aujourd'hui à peu près disparue, mais dont les parfumeurs de la région de Paris retirèrent si longtemps leur eau de Roses.
Baur l'avait déjà recueillie et envoyée en Allemagne en donnant quelques détails sur le mode de vie de la plante *. Hu^o Mohl la reconnut pour un R. Damascœna Miller. Un autre échantillon, planté par Baur auprès d'Ulm, fut nommé par
* Baur. Neues Jahrbuch der Pharmacie, XXII, 1867, 1-20.
Baker* R, turbinaia Anoy (Jî. campanulata Ehrhardt), et le même auteur, ayant examiné un plant envoyé par Baur à Hanbury, lui reconnut de grandes affinités, sinon une identité complète, avec le R. gallica. Le nom de R, moschata Miller est repoussé par Fliickiger, qui considère avec raison cette espèce à fleurs blanches comme tout à fait différente des descriptions données de laRo^e des Balkans. Cependant, à diverses reprises, des lettres de voyageurs ont indiqué le R. moschata comme donnant l'essence de Roses de Kézanlik , concurremment avec le R. sempervirens^. Récemment encore, une note émanant d'horticulteurs de Kézanlik, et envoyée par M. Dupuis, viceconsul à Andrinople, indiquait les R. damascœna^ R. moschata et R. sempervirens, comme les sources de l'essence de Roses en Roumélie'. Ces plantes avaient été déterminées, parait-il par le D' Hochstetter, dans un rapport lu à la Société de Géographie de Vienne, en 1869.
Nous avons pu, grâce à Tobligeance de M. Christoff, avoir entre les mains des échantillons fleuris et vivants des Roses qui sont cultivées à Kézanlik. L'examen de ces échantillons ne nous laisse désormais aucun doute. La Rose rouge de Kézanlik est un R, damascœna, à forme rameuse; la Rose blanche est le R. alba.
La Rose rouge forme un arbrisseau rameux de 5 à 6 pieds de haut, fleurissant en mai et quelquefois encore en novembre. Cette seconde floraison est insignifiante au pointde vue industriel, mais montre bien la tendance que présentent tous les descendants du R, centifolia à devenir remontants. Les branches, plus ou moins étalées, naissent de la base de Taxe aérien dès la seconde année, et entremêlent leurs divisions en un fourré très épais. Les jeunes pousses, au sortir de terre, et jusqu'à ce qu'elles aient atteint 20 centimètres de hauteur, sont d'un rouge intense. Les rameaux,
* Baker. JoMrna/ o^Bo^any, 1875,8.
^Bulletin de Pharmacie^ I, 570, 1809. — Lettre à M. Cadet sur iessence de Roses, —A. Chereau. Joum, de Pharm,, XII (1826), p. 436. — Id. Journal dePharmacie, XVI (1830), p. 448. — Year Book of Pharmacie, 1872, p. 45.
Journal of applied Science y mars 1875.
sauf lorsqu'ils deviennent âgés, sont couverts d aiguillons brans, droits, très rapprochés, qui peuvent atteindre jusqu'à 1 centimètre de long. Les feuilles sont longues de 10 à 15 centimètres, et à sept folioles. Les stipules sont très larges, foliacées, vertes, prolongées en pointe aiguë. La nervure médiane est finement velue, et porte de nombreuses glandes pédicellées, très petites, mêlées aux poils. Les folioles, assez inégales, sont sessiies, elliptiques, non acuminées, dentées sur les bords, à dents aiguës non glanduleuses. La face supérieure est glabre ; Finférieure est finement pubescente au niveau des nervures. La couleur est d*un vert clair et franc en dessus, glauque et terne en dessous. La pétiole porte quelques aiguillons recourbés et se montre couvert, de même que les grosses nervures, de poils glanduleux brunâtres et de petite taille. L'odeur du limbe froissé est à peu près nulle.
Les fleurs sont groupées en cymes bi ou triflores. On compte en moyenne sept fleurs par branche, et dans les bonnes années on en a vu jusqu'à treize. Elles sont semi-doubles et leur diamètre ne dépasse guère, en plein épanouissement, 4 ou 5 centimètres. Les pédicelles floraux sont longs et grèks (4 centimètres) : ils sont hérissés de nombreux aiguillons d'une grande finesse, entremêlés de soies glanduleuses qui leur donnent, au toucher, une certaine viscosité. Le réceptacle petit, presque conique et se confondant graduellement avec le pédicelle, est lui-même très glanduleux. Les sépales sont très aigus et peuvent atteindre jusqu'à 3 centimètres de longueur. Les bords des deux sépales extérieurs et le bord extérieur du sépale mi-intérieur, mi-extérieur dans la préfloraison, sont pourvus d'un assez grand nombre de languettes très &nes et très longues : leur dos est fortement hispido-glanduleux. Les deux sépales et la moitié de sépale cachés dans la préfloraison, sont simplement tomenteux. La face interne de ces cinq sépales est couverte, vers leur partie basilaire, large et excavée, d'une fine pubescence pâle. Les pétales sont orbiculés, d'un beau rose, presque rouge dans le bouton, devenant plus pâle après l'épanouissement. Ils sont minces, non luisants, mais
non veloutés : Tonglet d'un blanc pur qu'ils montrent à leur base, présente un léger renflement jaunâtre à son origine, et va en s'atténuant graduellement comme coloris avec le reste du pétale. Leur odeur est exquise, très voisine de celle du R. centifolia^ très homogène, mais très discrète. Elle est surtout marquée dans les instants qui suivent Tépanouissement du bouton. Les étamines sont peu nombreuses. Les styles sont faiblement exerts, et libres dans toute leur étendue. Le fruit est d'un rouge cerise.
Le Rosa alba L% qui donne la Rose blanche de Eézanlik, forme des arbustes plus élevés encore, moins touffus. Les rameaux sont plus longs, pourvus de piquants plus volumineux, nettement arqués» Les rameaux jeunes sont verts et ne portent que de rares épines molles et renflées à leur base. Les feuilles sont plus petites et à 3 ou 5 folioles. Les stipules prennent un développement assez considérable ; elles sont larges au milieu, légèrement dentées, non glanduleuses sur leurs bords, très aiguës à leur sommet. Le pétiole est finement pubescent, et quelques petites soies glanduleuses s'y montrent à la loupe. Les folioles sont elliptiques-acuminées et pourvues d'un court pétiolule :les bords sont fortement dentés, non glanduleux : la face inférieure tout entière est tomenteuse. L'inflorescence est toute différente de celle du R, damascœna. Les fleurs sont réunies en cymes bipares à 5 ou 7 fleurs, et portées à l'extrémité de pédicelles de 1 centimètre de long, accompagnés chacun de deux bractées opposées, lancéolées, très finement dentées sur leurs bords et tomenteuses en dessous. Les pédicelles floraux sont glabres au-dessous des bractées et se couvrent, entre celles-ci et le réceptacle, de poils longs et clairsemés. Les fleurs sont petites : leur réceptacle est conique, hispido-glanduleux. Les sépales sont lancéolés, frangés de poils blancs sur leurs bords : leur face externe est glanduleuse : leur face interne est finement pubescente. Les pétales sont d'un blanc pur, avec veines
* La détermination de la fleur, qui nous parvint en assez mauvais état, a été nettement établie par M. Crépin, qui a eu entre les mains notre échantillon.
très marquées. Les styles sont réunis en une colonne peu exserte. L'odeur est beaucoup moins fine que celle du il. danuit ccsna^ bien qu'agréable encore.
Quant au R. semperviretis^ aucun des échantillons qui nous ont été soumis ne se rapportait à cette espèce, et, diaprés les renseignements qui nous ont été obligeamment envoyés de Kézanlik par M. Gbristoff, les deux roses que nous venons de décrire, à savoir la rouge et la blanche, comme les nomment les paysans — sont les seules qui soient connues et cultivées pour la préparation de Fessence de Roses en Bulgarie ^
Il ressort de ce qui précède que c*e&t le R. damascasna qui fournit la presque totalité de l'essence de Roses des Balkans.
La culture de cette plante exige des soins assez compliqués. La plantation même nécessite des précautions toutes spéciales. Lorsque le propriétaire d'un champ s'aperçoit, aux vides de
' Ce travail était déjà à l'impression, quand nous avons reçu de Kézanlik un échantillon, malheureusement dépourvu de fleurs, d'un rosier que Ton trouve quelquefois accidentellement dans les cultures, qui n'est jamais planté à part, comme le B. a/&a, et qui, introduit depuis une époque indéterminée dans les plantations, s'y trouve propagé par mé garde lorsqu'on rase tout un champ pour en replanter les rameaux, comme nous l'indiquons plus loin. Ce rosier est connu dans le pays sous le nom de Rosier de Constantinople. Il grandit plus vite que les autres, mais se montre beaucoup plus sensible aux intempéries des saisons, ce qui ôterait toute idée d'en faire une culture spéciale. On ne le rencontre d'ailleurs qu'à Kézanlik, jamais dans les villages . 11 se trouve disséminé au hasard dans les haies de rosiers, parmi les autres. Sa fleur est plus petite que celle de la Rose rouge, et d'une couleur beaucoup plus foncée, presque violette. Les feuilles que nous avons examinées sont à cinq folioles, et atteignent les mêmes dimensions que celles du il. damascœna. Mais les folioles en sont plus volumineuses et plus coriaces : leur forme est ovale-acuminée : les dents sont acuminées et dépourvues de soies glanduleuses : la couleur est d'un vert franc en dessus, plus pâle, mais très clair en dessous. Les pétioles portent quelques aiguillons très petits, entremêlés de poils glanduleux ; ceux-ci se montrent en abondance, quoique avec une très petite taille, sur les nervures de la face inférieure, nervures très saillantes d'ailleurs et d'une grande netteté jusque dans leurs plus faibles ramiflcations. Le limbe proprement dit est glabre. Les stipules sont étroites, très aiguës et glanduleuses sur leurs bords. — fions pensons pouvoir ranger cette espèce parmi les Gallicanes, en attendant l'examen de la fleur à la prochaine floraison.
plus en plu» abondants qui se produisent dans les lignes de ses rosiers, que la souche s'épuise, les tailles ayant été assez nombreuses pour qu'il n'y ait plus lieu de compter sur elles pour la raviver, il détache les rameaux aériens restants, à coups de serpe ou de pioche, de façon' à enlever avec eux une partie de la souche mère et des racines qu'elle porte. Il creuse alors dans son champ, aux points précis où devront s'élever les nouveaux bliissons, de longs fossés de 0",40 de large sur une profondeur égale, dont la terre a été relevée en talus sur les bords. Il y couche horizontalement et tout entiers, avec leurs branches même et leurs feuilles, les rameaux aériens dont nous venons de parler. Ces rameaux sont mis par trois, quatre ou cinq à côté l'un de l'autre; d'autres leur font suite dans le fossé, et celui-ci est bientôt rempli d'une ligne de faisceaux de branchages assez régulièrement alignés. On ramène sur eux une partie de la terre laissée sur les bords, et l'on tasse très légèrement. Une mince couche de fumier est placée sur le sillon, et si l'on peut arroser, cela n'en vaut que mieux. Cette opération a lieu vers octobre ou novembre. Les jeunes pousses ne devant faire leur apparition qu'au bout de cinq ou six mois, beaucoup de paysans en profitent pour faire de la culture potagère dans les allées qui séparent les lignes de rosiers.
Au mois d'avril suivant, on sarcle avec précaution les mauvaises herbes apparues sur le sillon : déjà quelques folioles rougeâtres se montrent à fleur de terre. L'allée est elle-même bêchée dans toute son étendue. Les mêmes opérations, sarclage et bêchage, sont recommencées en juin.
En novembre, on étend sur les lignes de plantations la terre restée à l'emplacement des bords du fossé primitif. Désormais le niveau de ces lignes sera plus élevé que celui des allées et les racines seront mieux protégées contre les gelées de l'hiver. Au mois de mai de la seconde année, le rosier atteint déjà soixante centimètres de haut et donne quelques roses, que l'on récolte avec les autres : la plante produit, à cette première cueillette, à peu près de quoi rembourser les frais de culture qu'elle a coûtés jusque-là. L'année suivante, elle entrera en plein rap-
port. Le maximum de la production est à Page de cinq ans. La vie totale de la plante dépasse vingt années.
Quand le rosier a atteint Tâge de dix ans, beaucoup de cultivateurs, pour le rajeunir, le coupent net au ras du sol : des branches nouvelles et même des fleurs réapparaissent dès Tannée suivante.
La floraison a lieu du 20 mai au 20 juin : dans les années très chaudes, elle peut ne durer que la moitié de cette période, et débute alors au 28 mai, pour finir le 45 juin. Aussitôt après la récolte, on laboure dans les allées en traçant ordinairement quatre sillons, pour enlever les mauvaises herbes. En octobre, nouveau labour dans les mêmes conditions, suivi au besoin d'une fumure légère et d'un bèchagede la terre avoisinant les^rosiers, aa pied desquels on élève un léger talus destiné à mieux garantir la plante pendant les froids de l'hiver. En mars, on taille les branches sèches au moyen d'un appareil d'une grande simplicité, qui permet au cultivateur de couper les branches sans être exposé à voir ses mains déchirées par les nombreuses épines qui couvrent la plante. L'ouvrier tient de la main gauche un long bâton, dont l'extrémité, terminée en fourche, saisit fortement la branche. Sa main droite porte une petite faucille emmanchée au bout d'un bâton de même longueur, quil taâ glisser le long du premier en décapitant le rameau saisi. En avril, nouveau labour des allées : nouveau bêchage au pied des plantes, que Ton dégarnit de leur talus de terre. Enfin, on pratique encore quelquefois un dernier labour quelques jours avant la floraison.
On n'arrose qu'exceptionnellement. La plante produit davantage, dans ces conditions, mais devient plus délicate que les rosiers laissés en terrain sec.
Les ennemis des rosiers en culture sont nombreux. En première ligne viennent les froids brusques, qui tuent impitoyablement les jeunes branches développées à la fin des automnes trop chauds; puis viennent la grêle, les pluies excessives du printemps, qui amènent une exagération dans le développement du feuillage, aux dépens de celui des fleurs, — la sécheresse sur-
tout, qui rend les feuilles moins résistantes devant l'action
ultérieure des gelées, et facilite le développement d'une larve
d'insecte, le tchervey (en turc le ver)^ qui peut causer de grands
ravages dans les plantations : cette larve s'introduit sous Té-
corce des branches, à leur base, et y décrit un trajet annulaire
qui ne se révèle au dehors que par un léger bourrelet de l'é-
corce ; mais dès qu'on vient à toucher la branche, celle-ci se
brise comme du verre.
La récolte a lieu dès l'épanouissement des fleurs et commence, comme nous l'avons dit, entre le 20 et le 25 mai, selon les années : elle continue chaque jour jusqu'à ce qu'il n'apparaisse plus une seule Rose, soit, en tout, deux à quatre semaines. Les paysans font ordinairement leur récolte eux-mêmes et recrutent leur personnel parmi leur propre famille. Les propriétaires plus importants louent des cueilleuses, qu'ils paient en général à raison de deux centimes du kilo de Roses apporté à la distillerie. La récolte commence à l'aube, même s'il pleut légèrement; les femmes circulent dans les allées et détachent toutes les Roses qui commencent à s'épanouir. Un bouton oublié ne serait plus le lendemain qu'une fleur pâle et sans arome^
Aussi doit-on toujours, lorsqu'on estime la qualité d'une
récolte et avant de la déclarer bonne ou mauvaise, tenir compte,
non seulement de sa production totale en kilos, mais du temps
qu'elle a duré. Souvent une récolte plus abondante est beaucoup
moins avantageuse, pour le cultivateur, qu'une récolte un peu
plus faible, mais de durée plus longue. Il est clair que si les
3.000 kilos de fleurs que peut produire un hectare doivent être
cueillis en quinze jours au lieu d'un mois, la cueillette durera
deux fois plus longtemps chaque jour et pourra se prolonger alors
jusqu'aux heures du plein soleil : les fleurs arrivant en masse à
la distillerie encombrerjont son matériel, car elles doivent être
toutes traitées dans la même journée. Les opérations seront
plus mal conduites et se prolongeront au delà des moments
favorables : heureux si l'on n'est obligé de sacrifier une partie
des fleurs, faute de temps et de matériel suffisant.
Chaque cueilleuse dépose ses fleurs dans un panier qu'elle
porte aa bras gauche, ou tout simplement dans son tablier, doigts s'endurcissent peu à peu aux épines, dont elle ne plus la piqûre; mais en même temps, ils se recouvrent d' enduit noirâtre et résineux, laissé par le contact des g'iandes pédicelles floraux. Cet enduit, dont Todeur est fortement benthineuse, est, à la fin de la journée, raclé, roulé en boni et gardé pour être fumé dans les cigarettes, au milieu du auquel il donne, parait-il, une odeur délicieuse.
Quand la récolte est faite par des mercenaires, l^ag^ént du priétaire se tient au milieu des champs, muni de sacs et de lances. Le contenu des tabliers et des paniers est pesé, pai séance tenaute et rassemblé dans les sacs, que l^on transpoi sur rheure à la distillerie, au besoin même sur des chariots, lii celle-ci est trop éloignée du champ. Les roses blanches, loiy* qu'elles se trouvent en proportions trop considérables danslei sacs, sont comptées à part, et le prix du kilo de fleurs peut 59 trouver ainsi rabaissé considérablement.
La distillation s'opère dans des conditions d'une grande simplicité. Dans les villes, les alambics sont abrités sous des hangars lixes, comme celui que représente notre figure. Dans la campagne, les paysans les installent sous un abri provisoire construit avec des poutres et recouvert de chaume. Parfois, au bord des rivières, les propriétaires des moulins établis sur la rive font établir de grands hangars, qu'ils louent pendant l'été pour la distillation^ au prix de 4 francs par alambic, eau comprise; et qu'ils emploient pendant la mauvaise saison à abriter les bestiaux. Toutes ces installations comportent comme condition essentielle le voisinage immédiat de la rivière ou d'une canalisation suffisante. Dans ce dernier cas, les paysans établisseiz/(/e petits canaux aboutissant à leur champ, et construisent des barrages ou des élévatoires à godets : mais la plupart vont simplement s'installer au bord de la rivière et y font apporter leurs fleurs. Comme cette même rivière reçoit aussi les déchets de Topération, déchets qui le plus souvent troublent et altèrent son eau^le choix du point d'installation est d'une grande importance pour l'industriel, qui serait exposé, s'il s'établissait trop eu aval au
courant, à n'avoir à sa disposition qu'une eau de mauvaise qualité. L'appareil distillatoire en lui-même est peu compliqué et a déjà été décrit par Baur * et par Kanitz ^. Il se compose, comme l'indique notre figure, d'un fourneau de pierre, dans lequel on pousse simplement de longues branches d'arbre allumées par un bout, et d'un alambic de cuivre, d'une contenance de HO litres, formé de trois pièces : le récipient, le chapiteau et le tube de réfrigération*.
Le récipient a la forme d'un tronc de cône brusquement rétréci dans le haut en un col assez étroit (Haut. 1 ™, 10 : largeur au milieu "*, 80, diamètre du col ™, 25) : quatre anses, placées sur les côtés, permettent de le soulever facilement pour le retirer du fourneau ou l'y replacer ^
Le chapiteau, haut de "", 30, a la forme d'un champignon : il s'ajuste sur le col du récipient par la portion cylindrique qui forme sa base : il se termine en avant par un tube incliné à 45** vers le sol, qui le relie au tube réfrigérant.
Ce tube, qui joue le rôle du serpentin des alambics ordinaires, est entièrement rectiligne, long de G °, 25 et épais comme le pouce. Il traverse obliquement une cuve de hêtre ou de chêne, posée sur des madriers et remplie d'eau, pour aboutir au bas de la paroi de cette cuve, juste au-dessus des flacons collecteurs. L'eau est amenée dans la cuve par une rigole qui passe audessus d'elle ; dans les installations importantes, une rigole commune dessert toutes les cuves, au-dessus desquelles elle laisse tomber, par un simple trou que l'on peut fermer au moyen d'un foret, un mince filet d'eau. Un tube vertical planté dans le fond de la cuve et s' élevant jusqu'auprès de son bord, permet à l'eau chaude surnageante de s'écouler au dehors.
L'opération est conduite de la façon suivaote. On m^et dans le récipient 75 litres d'eau et 10 kilogrammes de fleurs, que l'on
* Baur. Loc. cit.
'Kanitz. Donau Bulgarien, Leipzig, 1877-1879, II, 103, 111.
^ L'alambic se paie au poids du cuivre : un alambic de 24 kilos, poids moyen, revient à environ 95 francs.
introduit au moyen d*une sorte d'entonnoir en osier, telles qu'elles ont été cueillies, c est-à-dire avec leurs parties vertes. On ajuste les diverses pièces de l'appareil et on lute les joints avec des chiffons enduits de terre glaise. On chauffe assez vivement dès le début, pour laisser ensuite tomber le feu, que Ton éteint tout à fait en retirant les pièces de bois poussées dans le fourneau, dès que Ton a recueilli la contenance de deux flacons d'eau de Roses (les flacons sont de 5 litres). On modère le feu, au cours de l'opération, lorsque l'on voit sortir de la fumée par le tube réfrigérant, indice d'une condensation incomplète.
L'alambic est alors démonté. Son contenu est filtré sur des paniers d'osier : les pétales, devenus blancs et inodores, sonl jetés aux bestiaux; l'eau est conservée pour servir séance tenante à une nouvelle distillation, ce qui permet d'économiser le combustible. L'alambic fonctionne ainsi tout le jour, quelquefois jusqu'à la nuit, tant qu'il reste des fleurs de la récolte du matin. Celles-ci ont été nîises au frais sur le sol, soit dans les caves ou les écuries, soit sous un abri de feuiUage, lorsqu'on est dans la campagne.
Les deux flacons d'eau de Roses représentent la toiàïîté de ce que l'on peut retirer des 10 kilogrammes de fleurs employés. Quelques industriels poussent l'opération jusqu'à ce quïis aient obtenu trois flacons, soit 13 litres.* L'essence n'est pas de meilleure qualité, mais renferme alors plus de stéaroptène, ce qui permettra de la frauder plus aisément.
Cette eau de Roses est redistillée une seconde fois : on remet dans l'alambic 40 litres d'eau de Roses et Ton ne recueiUe comme produit qu'un seul flacon de 5 litres ; l'eau restée dans l'appareil sert encore à distiller d'autres fleurs.
Les flacons collecteurs de la première distillation avaient la forme de cloches cylindriques surmontées d'un goulot court. Ceux qui reçoivent les produits de la seconde, ont l'aspect des ballons à long col de nos laboratoires de chimie. Ils mesurent O'^jiO de haut, sur 0°", 20 de diamètre à la base, et sont fabriqués en verre de Hongrie assez mince ; les uns et les autres ont une contenance uniforme de cinq litres«
Li*eau de la seconde distillation, d'abord trouble et blanchâtre, comme une véritable émulsion, s'éclaircit peu à peu dès qu'elle se refroidit : Tessence vient alors surnager dans la région du col, en formant à la surface de Teau une couche huileuse et jaunâtre de quelques millimètres d'épaisseur seulement. On Tenlève au moyen d'une sorte de petit entonnoir d'étain, long de 2 centimètres, figurant un cône à sommet renversé et percé d'un orifice capillaire. Cet entonnoir est introduit dans le col du flacon et plongé plus bas que la couche huileuse, qu'il entraîne lorsqu'on le ramène au dehors au moyen de la petite tige qu'il porte latéralement. L'eau s'écoule par son orifice inférieur, et dès qu'une goutte d'essence apparaît, le contenu de l'entonnoir est jeté rapidement dans un flacon spécial : l'opération est renouvelée jusqu'à ce qu'il ne reste plus de trace d'essence à la surface de l'eau.
On a calculé qu'il fallait 3.000 kilos de Heurs pour produire un kilo d'essence. Ce chiff're de 3.000 kilos correspond assez exactement au produit d'un hectare de plantations : on peut donc compter en moyenne sur un rendement d'un kilo d'essence par hectare de terrain exploité.
Comme il n'existe pas, dans le pays, de véritables distilleries organisées en grand, les commerçants doivent aller eux-mêmes, dans les villages, acheter sur place les récoltes particulières des paysans, qui ne se montent souvent qu'à quelques centaines de grammes chacune.
C'est dans ces achats sur place qu'il y a surtout à redouter les fraudes, particulièrement celle qui est courante dans toute la Bulgarie, c'est-à-dire l'addition à' Huile de PalmaBosa, appelée improprement Essence de Géranium, Nous reviendrons plus loin sur cette substance. Disons dès à présent que l'effet le plus facilement appréciable de son adjonction à l'essence de Roses, consiste à abaisser le point de congélation de celle-ci de 15^ ou 16° R. S point normal de la congélation de l'essence pure,
^ Le thermomètre Réaumur est le seul que Ton emploie en Bulgarie dans les transactions commerciales.
jusqu'à 14% 13% 12"* R. et même au-dessous, selon la proportion introduite. L'acheteur se fait apporter un bassin et y mêle de Teau froide et de Teau chaude dans les proportions voulues pour obtenir la température désirée, qu'il contrôle immédiatement à Taide du thermomètre. Il plonge dans le liquide un flacon dressai renfermant 15 grammes de l'essence proposée- Il faut qu'au bout de trois minutes, on commence k voir appar^tre dans Tessence les aiguilles cristallines qui annoncent le débat de la congélation : après dix minutes, la totalité de l'essence doit être solidifiée de telle façon que Ton puisse retourner le flacoo débouché, sans en répandre une goutte. Il existe dés acheteurs d'essences pour tous les degrés^ cette unité servant de base aux transactions : Ton évalue habituellement le prix moyen d'une récolte en disant que l'essence « vaut tant le degré yy. Au-dessous de 12*" R., l'essence, ouvertement frelatée, est achetée d'après un tarif spécial.
La production moyenne de la Bulgarie est de 3.000 kilos dans les bonnes années et de 1.500 dans les mauvaises (1872). De 1880 à 1885, la production moyenne a été de 1.800 à 2M0 kilos. En 1886, elle a été de 2.500, en 1887 de 2.800, en 1888 de 2.600, en 1889 de 3.000*.
L'essence est payée aux paysans en raison de fr. 22 à fr. 23 par degré selon les années. En 1888, le prix a été de 3 lefs^ k 3 lefs 75 le muscal^. Elle est exportée dans des estagnons de métal très aplatis, à contour cylindrique, contenant 400 gramines,
* Les plus importants des villages voués à celte culture, sont les suivants :
Canton de Kézanlik : Kézanlik, Golemo-Selo, Touria, Schipka, Maglich, Kozloudja, etc.
Canton de Karlovo : Klissoura, Rahmalari, Kusseleri.
Canton de Brezovo : Rahmanli, Adjara.
Canton de Tchirpan : Alagun.
Canton de Starazagora : Dervent.
Canton de Novo-Zagora : Haïn.
Canton de Bazardjik : Brazicovo.
2 Le lef (lion) vaut un franc.
' Le muscal ou métical équivaut à 4 gr. 794 : 208 muscals font 1 kilo.
1 kilo ou 2 k. 500 d'essence, généralement enveloppés de feutre, Le prix de Tessence pure^ quand on en trouve, est de 800 à 900 francs le kilo, suivant les années.
Cette essence est de couleur jaune, et son odeur, assez désagréable en masse, rappelle le goût de feu des essences de menthe distillées à une trop haute température. On comprend qu'à la fin de la journée, Teau de l'alambic, ayant déjà servi à un certain nombre de distillations, a dissous une assez grande quantité de sels, pour que la température à laquelle elle entre en ébuUition s'élève sensiblement au delà de 100®.
Les détails dans lesquels nous sommes entré au sujet de l'industrie des Roses dans les Balkans, encore très inexactement connue chez nous, nous permettront d'être plus bref au sujet des autres centres de production, tous infiniment moins importants que celui-ci.
Il est d'abord bien établi qu'en Turquie même, il n'existe aucune distillerie de Roses, et que l'essence dite « de Turquie » est une essence de Bulgarie, expédiée à Constantinople pour y être frelatée plus à l'aise, en raison des obstacles que le gouvernement bulgare a mis récemment à l'entrée de V Huile de Palma Rosa sur son territoire.
En Perse, où naquit cette industrie, on n'en trouve plus que les traces. La vallée de Kaschmyr ne produit plus que des Andropogon destinés à frelater l'essence de Roses. Au Schiraz même, les distilleries de Roses ont aujourd'hui complètement disparue Quelques localités produisent encore un peu d'eau de Roses, qui est dirigée sur l'Inde. Fliickigeret Hanbury citent, d'après les Statement of the trade and navigation of the Presidency of Bombay^, le chiffre de 20,100 gallons d'eau de Roses,
* Brugsch. Preussische Gesandtschaft nach Fersien, 1863, II, 18i, in Flîjc- EiGER, loccit.
2 Fluckiger et Hanbùry. Pharmacographia, 2® éd. 263.
valant 95,178 roupies (83 millions de francs), pour la quantité exportée en 1872-1873 par les ports du golfe Persique, sur Bombay. Schimmel* évalue à 44,5001. sterl. (1,4 12,500 francs la valeur de la quantité d'eau de Roses exportée en 1887 parles seuls ports de Bender-Buschehr et de Bender-Abbas.
Nous ignorons quelle est la Rose distillée aujourd'hui dans ces régions; la culture du R. moschata, d'après les récits des voyageurs, y serait complètement abandonnée. D'autre pari on sait que la Perse exporte une assez grande quantité de pétales secs de R. yallica*. Est-ce la même plante qui fournit ses fleurs pour la distillation?
Aux Indes, il existe, depuis près de deux siècles, des distilleries de Roses à Ghazipour, sur le Gange, dans le Lahore, à Amritsar et dans d'autres parties du Bengale. Cette essence ne vient pas en Europe, mais est consommée sur place. Brandis* décrit la Rose cultivée dans ces régions comme étant le R. damasccsna.
L'usage s'est continué, dans le pays, d'ajouter du bois de Santal dans Talambic pour augmenter le parfum de l'essence. Selon Polier, que nous avons déjà cité, celui-ci y perdrait au contraire beaucoup en finesse. Le procédé employé pour séparer Tessence de l'eau de la distillation est des plus primitifs. Les fioles qui renferment cette eau, sont recouvertes d'une toile légère et enterrées le soir dans un endroit humide. Au matin, on enlève à l'aide d'une spatule de bois l'essence congelée à la surface; l'opération est recommencée chaque jour jusqu'à la séparation complète de l'essence. On a calculé que 600 kilos de Roses distillées fournissaient ainsi un kilo d'essence.
D'après F. Couper, qui a donné sur cette industrie les renseignements les plus récents que nous possédions*, la floraison
* ScHiMMEL. Berichte. Avril 1889, p. 36.
' Les auteurs précités donnent, d'après le même Stutementj etc., le chiffre 1,163 quintaux de roses sèches expédiées du golfe Persique à Bombay en 1871-72.
' Brandis. Forestal Flora of North-Western and Central India. 1874.
* F. Couper. Chemist and Druggist, 1888.
et la récolte commencent à Ghazîpour au milieu de février pour finir en avril. Les champs qui entourent la ville sont consacrés à cette culture sur une étendue de 2,000 acres environ. Les rosiers sont petits, leurs fleurs de couleur blanche : cellesci sont récoltées principalement pour la distillation de Teau de Roses, dont la meilleure qualité est vendue comme « eau octiiple », « eaw dodécuple^^^ ou même « sexdécuple » (16 fois redistillée sur de nouvelles fleurs). L'essence de Roses des Indes est toujours mélangée avec une forte proportion d'essence de bois de Santal. L'essence pure est rare et vaut son poids d'or : son prix est de 8 à 20 roupies (20 à 50 fr.) le tolah (11 gr. 60) ; les sortes communes (avec addition de Santal) ne valent que 1 à 4 roupies le tolah. L'auteur ajoute que le commerce de cette essence avec Bombay et le Bengale est considérable, et que de ce port l'exportation s'en fait en Europe, en Amérique et dans toutes les parties du monde. Il est permis d*élever quelques doutes sur cette « la7*ge extension», quand on sait que les Indes constituent un des plus importants centres de consommation pour l'essence bulgare de qualité inférieure.
En Egypte, on a fabriqué de l'essence de Roses, au sud du Caire, à Medinet-Fayoum : cette industrie y est aujourd'hui complètement abandonnée.
En Tunisie, on a longtemps cultivé la Rose pour la préparation de l'essence : l'espèce exploitée primitivement paraît avoir été le R. damascœna. Olivier au commencement du siècle, l'a cependant indiquée comme étant le /?. moschata. Von Maltzan\ dans un compte rendu de son récent voyage en Tunisie, a fait mention de l'essence de Reses blanches vendue à Tunis et fabriquée dans le pays même, dit-il. Beaucoup d'uuteurs ont répété d'après lui, sans contrôle, que l'espèce distillée en Tunisie était le Rosa canina, ce qui ne ressort pas très clairement de son récit, ou, tout au moins, est avancé par lui sans preuves bien nettes.
* H. F. vOxN Maltzan. B^ise in den Regenschaften Tunis und Tripolis, 1870. 1,40.
Voici le passage même de Von Maltzan. Il parle des parfmns qu'il a vu mettre en vente dans les bazars (Suq-el-Attaryin) de la rue El Faqqua, à Tunis, et les renseignements qu'il donne proviennent d'un boutiquier établi dans cettterue, Hasch Alyy.
« Pour obtenir un mithquel ou 1/3 de Loth (94 grammes) d'eau de Roses, dit-il, il faut 30 livres de Roses. Un métikal A' huile à Nessri (Rosa Canina) coûte 5 thalers. L'essence de Roses locale {eigentliche) est beaucoup meilleur marché et ne coûte^ environ que 8 thalers le Loth. La fabrication de l'essence est extraordinairement simple. On retire des fleurs par la distillation une eau odorante, qui est elle-même un article de prix. On la laisse reposer 3 ow 4 semaines: l'essence qui se sépare à la surface vaut son poids d'or. Elle est recueillie avec soin, sans exiger aucune autre préparation. Du reste, la quantité d'huile qui se sépare est excessivement laible, relativement à la masse d'eau distillée. Sur une bouteille de ia contenance de 5 litres, c'est à peine si l'on distingue à la surface du liquide une ligne d'essence plus foncée que le reste. »
On voit combien ce renseignement présente peu de garanties d'authenticité. Il n'est fait aucune description de la plante, et la seule autorité invoquée est celle d'un marchand d'aromates. Or, le nom de Nessri s'applique en arabe à plusieurs plantes odorantes, et non spécialement au R, canina^ si même il s Y applique. Enfin, ce qui est pliis grave, c'est qu'aucun auteur, à notre / connaisssance, n'a fait mention de la présence du R. canina cultivé, dans la Tunisie ni la Tripolitaine. Le catalog'ue àe Cosson et de Daveau *, ne parle que du R. centifolia, et Letourneux*, dans son récent voyage à l'oasis de Tripoli, ne cite également que cette dernière espèce, désignée par les Arabes sous le nom de Ouerd,
Quoi qu'il en soit, Tessence de Tunis ne figure pas parmi les sortes importantes du commerce actuel, si tant est qu'elle existe. Fliickiger dit cependant avoir vu, chez des droguistes de Gênes, de petites quantités de cette essence de Tunis, tenue en haute estime. L'opinion d'un important acheteur d'essence,
* Bull, de la Soc. Bot. de Fr., 1889.
2 I6iiem,1889.
que nous avons consulté à ce sujet, est que Tunis ne vend plus, du moins aujourd'hui, que de Tessenco impure mélangée d'huile de Géranium, venant ordinairement de Constantinople.
En Algérie, la distillation des Roses, qui n'y a jamais été importante, a fait complètement place à celle du Géranium.
En Provence, au contraire, la culture des Roses fait aujourd'hui l'objet d'une industrie des plus florissantes, et l'essence que l'on y prépare est d'une qualité certainement supérieure à celle des Balkans.
L'espèce cultivée est le R. centifolia^ comme nous avons pu nous en assurer par nous-même d'après un échantillon vivant que nous avons reçu de Grasse : sa floraison a lieu en avril-mai. On cultive également dans la région une Rose-Thé jaune, dite Rose safrano^ douée d'une odeur très faible, qui fleurit en automne et en hiver, et que l'on envoie à Paris comme plante d'ornement. Cette fleur est distillée quelquefois: mais elle donne une eau de Roses de qualité très inférieure et une essence plus inférieure encore, qu'on ne mêle à la véritable essence du R. centifolia que dans les mauvaises années : son odeur spéciale suffît d'ailleurs à la trahir.
Cette culture est développée surtout à Grasse et dans ses environs : on trouve également quelques plantations à Cannes, Nice et Valoris. Les Roses sont cultivées, comme en Bulgarie, dans des champs dont les paysans sont propriétaires ; les fabricants d'essence sont établis dans la ville et ne possèdent pas de plantations : ils achètent les fleurs aux paysans par l'intermédiaire de commissionnaires, et se font apporter les Roses, des champs à la fabrique, par chariots.
Les rosiers forment, dans ces champs, de petites haies de 0"*,75 de hauteur, séparées par des allées de 1 mètre à 1™,23 de large. Ces cultures sont en général très soignées. La floraison et la récolte débutent en fin avril, soit une vingtaine de jours avant les roses de Bulgarie : elle dure de vingt, jours à un mois, La
cueillette commence dès l'aube : elle est faite par des hommeset des femmes que Ton paie à raison de fr. 45 du kilo de Roses apporté; ce prix varie beaucoup avec les années et a pu s'élever jusqu'à 1 fr. 75.
Les fabriques, qui distillent d'ailleurs d'autres fleurs que la Rose, suivant les saisons, sont en activité toute l'année et produisent surtout de Teau de Roses et des pommades à la Rose. L'essence de Roses n'y est préparée qu'en très petite quantité. mais elle est de qualité exquise. Les alambics eniployés d'habitude sont de grandes dimensions et ne diffèrent en rien des alambics ordinaires à spiritueux : certains peuvent contenir jusqu'à 150 kilos de fleurs. Souvent une même cuve réfrigérante reçoit les serpentins de plusieurs alambics à la fois.
On met généralement dans le récipiefïit de l'alambic 50 kilos de fleurs pour 300 litres d'eau. On obtient 100 litres d'eau de Roses, de qualité variable selon les périodes de ropération: les 25 premiers litres constituent ïeau double, les 30 autres forment la qualité moyenne et les 25 derniers la qualité inférieure. Cette eau est recueillie au sortir de l'alambic dans un récipient florentin où l'essence vient surnager.
L'essence est ici presque un déchet de la fabrication. On ne l'obtient qu'en très faible quantité et elle est très rare àaas le commerce. Il faut environ 100,000 kilos de fleurs pour donner 1 kilo d'essence : le prix en est de 1,800 francs le litre, oa plutôt elle n'a pas de prix arrêté. Le prix moyen de l'eau de Roses est de fr. 60 le litre.
Cette essence, dont nous avons eu entre les mains un échantillon très pur, dû à l'obligeance de M. Varali, est beaucoup plus pâle que l'essence de Bulgarie : elle se congèle normalement à 20'' et dégage une odeur très fine, tout à fait exemple du goût de feu désagréable de cette dernière.
Depuis quelques années, on fait usage à Grasse d'un alambic spécial, imaginé par M. Massignon, et dit « à conàonsatioa ascendante ». Le chapiteau de l'alambic porte un tube latéral, qui s'incline légèrement en haut et forme le premier chaînon d'une ligne en zigzag aboutissant, au-dessus de l'alambic, à
une petite cuve réfrigérante dans laquelle il se termine par un serpentin ordinaire, conduisant lui-même à un récipient florentin. Cet appareil permet, dans la distillation, l'emploi d'une quantité d'eau minimum (ISO litres d'eau pour SO kilos de fleurs) : les vapeurs sont^ en effet, ramenées constamment à l'appareil par le condensateur ascendant, et la petite proportion d'eau qui arrive au sommet, y parvient très chargée d'essence. On recueille ainsi 10 litres d'une eau de Roses très riche en huile essentielle»
Les distilleries de Roses établies autrefois chez les parfumeurs de Paris ont aujourd'hui cessé d'exister, du moins en tant qu'industrie constituée.
Les cultures installées en Asie Mineure à Brousse, à Hékim- Pacha-Thiflighi, sur les bords de la n^er de Marmara, à Bourgas, à Elsewhere, par les Turcs émigrés de Roumélie lorsque ce pays se fut rendu indépendant de la Turquie, commencent à produire des Roses et de l'essence en quantités importantes*. Ces cultures sont très favorisées par le sultan: Ch. Bonkowski- Bey, qui les inspecta en mai 1886, leur trouva un aspect très encourageant pour l'avenir.
En Allemagne, des essais de culture ont été tentés depuis cinq années, aux environs de Leipzig, par une importante maison de distillation. L'espèce employée est le R. centifolia ^ et la superficie du terrain exploité dépasse aujourd'hui 6 hectares. En 1887, Ja production a été, paraît-il, de 2 kilos d'essence et de 3,000 litres d'eau de Roses '. Cette essence se congèle à 20° et renferme plus de stéaroptène (32 1/2 à 34 p. 100) que l'essence de Turquie, ce qui n'a rien de surprenant lorsqu'on sait que la
* humai de la Chambre de commerce de Constantinopk, 3 mars 1888. — Voy. aussi Gardener's Chronicle, 30 juillet 1887.
2 Voy. à ce sujet le travail du D"" Dieck, directeur de l'Arboretum de ZOschen, près de Mersebourg : Die Oel-Rosen und Ihre deutsche Zuhunft^ 1888.
^ ScHmiiEL. Beiichte^ octobre 1887, p. 28.
proportion de ce corps augmente dans l'essence à mesure que le climat producteur devient plus froid. La quantité d'eau de roses retirée par la distillation est toujours d'un litre par kilo de fleurs employées ^
En Angleterre, dans les cultures de roses de M itcham, Branley, Dinbury, on retire une assez importante quantité d'eau de roses du R. centifolia. L'essence que l'on en extrait, en quantité très faible, est la plus riche en stéaroptène que l'on connaisse, puisque la proportion de ce corps y atteint, comme nous l'avons dit, le chiffre énorme de 68 p. 100 : elle est douée d'une odeur des plus faibles et constitue plutôt un objet de curiosité que de commerce.
Nous ne citons que pour mémoire les essais tentés actueUement sans bruit dans la région du Caucase (gouvernement de Kutaïs), — et le fait annoncé p^r un journal américain, d après lequel des distillations auraient été entreprises l'an dernier à San José de Californie. Ce renseignement manque encore d'une confirmation sérieuse ^.
* Il est actuçllement difficile de se prononcer sur la valeur des résultats de cette entreprise, limitée encore à une seule maison ; celle-ci d'ailleurs, si Ton en juge par ses propres comptes rendus, ne paraît point désirer beaucoup voir cette industrie se développer en dehors d'elle-même, et se montre surtout préoccupée de persuader au public que son essence est meilleure et moins chère que l'essence de Grasse et moins falsifiée que celle des BaJkans. Un de ces Berichte attribue les difficultés qu'a éprouvées la maison à se procurer des boutures de rosiers des Balkans, aux ordres du gouvernement bulgare effrayé et jalotix du progrès de cette industj*ie en Allemagne (.') La même maison exprime l'espoir que l'on renoncera bientôt aux essences actuellement employées, dans lesquelles le stéaroptène, portion inodore, comme l'on sait, représente une partie inutile, *— et conseille de donner la préférence à la partie liquide et parfumée de l'essence, privée de son stéaroptène par précipitation au moyen de l'alcool, et non congelahJe par conséquent. Ceci ne serait point pour déplaire aux industriels qui mêlent du géranium à leurs produits, et qui ne sont gênés dans leur fraude que p^f l'observation du point de congélation du stéaroptène.
* n conviendrait de parler ici des autres procédés employés pour YeitraC' tion de l'essence, en dehors de la distillation, procédés qui rentrent complètement dans l'art du parfumeur et dont nous ne dirons qu'un mot. De
tout temps et bien avant qu'on ait imaginé de distiller l'essence, on a employé dans ce but les corps gras. Dioscoride parlait déjà de Thuile rosat (p68 tvov eXaiov) que l'on obtenait de son temps parla macération des pétales dans l'huile d'olives. Aujourd'hui encore, on emploie aux Indes, de temps immémorial, les graines de sésame qu'on laisse en contact avec une quantité plusieurs fois renouvelée de pétales, jusqu'à ce qu'elles se gonflent considérablement par l'absorption des sucs : on les porte alors sous la presse pour en extraire l'huile parfumée dont elles sont gorgées. Actuellement, à Grasse, on laisse les pétales, — ou plus exactement la fleur privée du calice et du réceptacle, c'est-à-dire conservant encore ses étamines, — en contact pendant une heure avec une graisse spéciale (2/3 de graisse de porc pour 1/3 de graisse de bœuf), tenue semi-liquide au bain-marie. La proportion est . de 1 5 kilos de pétales pour 85 kilos de graisse. On écrase ensuite le mélange à la presse hydraulique à chaud : sa couleur devient jaune, grâce à la présence des étamines, et l'on recommence l'opération en ajoutant des pétales frais jusqu'à ce que la graisse ait atteint le degré de saturation convenable. L'essence est ensuite extraite par l'alcool à 85°, laissé en contact avec la graisse très divisée. On emploie l'huile d'olives de la même façon, sauf que l'extraction par la presse se fait à froid : ce procédé est moins ' usité aujourd'hui.
On a essayé, dans ces derniers temps, l'emploi de méthodes plus en rapport avec les progrès modernes de la chimie industrielle ; mais aucun des procédés expérimentés jusqu'ici ne parait être exempt d'inconvénients. Le sulfure de carbone laisse à l'essence une odeur désagréable qu'on ne peut lui enlever. Le chlorure de méthyle(Massignon) dissout trop de graisse végétale et oblige à distiller ensuite l'essence dans le vide pour la séparer de celle-ci. La paraffine dissout admirablement le principe parfumé, mais emprisonne trop d'alcool en se solidifiant, d'où perte pour l'industriel. Les huiles de pétrole semblent donner de bons résultats; celles que l'on a employées jusqu'à présent n'étaient pas très pures. Cependant l'avenir paraît être de ce côté, en raison de la finesse exquise du parfum retiré dans ces conditions. — L'essence de Roses extraite par ces divers procédés est réservée exclusivement aux usages de la parfumerie.
l,ES ESSENCES DE ROSE IMPURES
A. — Adultératiolu de l'essence.
L'essence de Rose, en raison de sa cherté excessive {900 fr. le litre en Bulgarie, 1,800 à 2,000 fr. en Provence), est un des produits industriels les plus falsifiés : elle l'est par chacun des intermédiaires entre les mains desquels elle passe, après l'avoir été ordinairement dès l'origine par le fabricant lui-même. Ce produit intéressant la médecine et l'hygiène, il importe que nous soyons renseignés sur ces fraudes.
Cette adultération n'a du moins pas le mérite de la variété : elle se ramène toujours à deux phases, dont la seconde est àesiinée à voiler du mieux possible les effets de la première. Celle-ci consiste à mêler à Tessence de Roses ce qu'on appelle tessence de Géraiiium, — qui n'a du Géranium que le nom, puisque celle que l'on retire d'Afrique est retirée des Pelargonium, et celle que l'on fabrique aux Indes, à^^. Andropogon. Malheureusement pour les fraudeurs, l'introduction de ces substances dans l'essence a pour résultat immédiat d'en abaisser considérablement le point de congélation : avec 5 p. 400 d'essence de géranium^ une essence de Roses qui se congelait à 18° C, iorsqu'elle était pure, ne se congèle plus qu'à 12° C. C'est alors que les fraudeurs font appel au blanc de baleine et à la paraffine, surtout au premier, pour augmenter la proportion des matières fixes et obtenir un mélange qui se congèle à la même température qu'une bonne essence. Un autre palliatif dont nous
avons déjà parlé, et dont l'emploi repose sur le même principe, consiste à distiller, avec les Roses à essence, des Roses d'une autre espèce (iJ. «/ôa), donnant une odeur faible, mais un stéaroptène abondant, qui permette d'introduire une proportion plus forte d'essence de Géranium, sans trop de dangers d'être découvert.
Nous ne citons que pour mémoire l'adjonction de l'essence de Santal, qui se fait- aux Indes, mais qu'il faut peut-être regarder plutôt comme une habitude locale que comme une fraude véritable.
L'emploi du Géranium est courant en Bulgarie : nous avons dit combien les acheteurs devaient prendre de précautions, dans les villages mêmes, pour se mettre en garde contre cette fraude et n'accepter que des essences pures, — trop souvent, il est vrai, pour les falsifier eux-mêmes ensuite. Le gouvernement bulgare, depuis l'an dernier, a défendu l'introduction de l'essence de Géranium sur son territoire ; mais la fraude continue en secret, le Géranium entrant en cachette par l'intermédiaire des juifs et des Grecs. Souvent aussi l'essence sortie pure de Bulgarie, est expédiée sur Constantinople, où elle est adultérée à l'aise, et renvoyée dans le commerce européen sous le nom à* Essence de Turquie,
Autrefois, on se contentait de mêler les deux essences, le thermomètre en main, en allant jusqu'à la limite de ce que celui-ci pouvait déceler. Aujourd'hui, on préfère souvent arroser les fleurs dans l'alambic même avec de l'essence de Géranium. L'union des deux odeurs paraît se faire d'une façon plus complète : en outre, il passe alors à la distillation, pour des raisons mal connues, des produits de nature cireuse, qui viennent augmenter dans l'essence la proportion des matières congelables par le refroidissement : on a vu des essences obtenues ainsi, se congeler encore à 14», alors qu'elles renfermaient jusqu'à 25 p. 400 de Géranium.
Nous avons indiqué plus haut la façon dont se fait, en Bul-< garie, la recherche de la fraude par le procédé de la congélation. Il faut ajouter que, pour un odorat exercé, le mélange du
Géranium {Andropogon) est toujours assez aisément reconnussable. Déplus le mode de cristallisation deTessence pure et de Tessence altérée n'est pas le même : les cristaux de la première scintillent comme des paillettes ; la seconde paraît trouble et bourbeuse. Quant aux réactifs chimiques permettant de déceler le mélange des deux essences, on en a proposé de nombreux: mais aucun jusqu'à présent ne parait avoir donné de résultats décisifs ni surtout pratiques.
Guibourt ^ disposait, sous une cloche, des verres de montre renfermant quelques gouttes de Tessence à examiner et les exposait aux vapeurs de l'iode ou de l'acide hypoazotique. k vapeur d'iode ne noircissait pas l'essence de roses pure, et donnait un liseré noir au bord des verres de montre renfermaiil les autres essences. Les vapeurs nitreuses donnaient à Tessence de Rose une teinte jaunâtre, à l'essence de Géranium une teinte vert pomme.
Ces procédés, déjà très infidèles dans le laboratoire, n'ont jamais été employés dans la pratique, pas plus que l'autre réactif proposé également par Guibourt, l'acide sulfurique, qui développait l'odeur agréable de la Rose et donnait au Géranium une odeur infecte.
La difficulté n'est pas de trouver des réactions qui appartiennent en propre à chacune des deux essences, ou plutôt des trois essences, car l'essence de Géranium de Tlnde (Andropogon) et celle du Géranium d'Algérie [Pelargonium)^ ne sont nullement identiques au point de vue chimique : en essayant sur le premier de ces corps les réactifs dont nous avons indiqué plus haut (p. 110) le mode d'action sur l'essence de Roses, nous avons constaté des diflerences souvent assez nettes. Le brôiBe, en particulier, qui verdit l'essence de Roses, se décolore complètement dans l'essence d'Andropogon ; si Ton ajoute a\ors quelques gouttes de potasse, on obtient un précipité jaune laiteux, dans un liquide rougeâtre, avec odeur désagréable, lorsqu'on est en présence du Géranium: le précipité est vert pomme.
* Guibourt. Journal de Pharmacie, 3« série, XV, 345,
au contraire, et rassemblé en grumeaux visqueux dans un liquide incolore, avec une odeur très nette de Roses, lorsqu'on a affaire à l'essence de Roses pure. La potasse donne avec l'essence de Roses une coloration jaune d'or, avec VAndropogon une teinte rougeâtre. L'emploi de l'acétate de cuivre, dissous dans l'acide azotique et dégageant des vapeurs rutilantes après addition d'alcool, donne, avec l'essence de Roses pure, à la fin de la réaction, trois couches de liquide très tranchées, disposées dans l'ordre suivant, de bas en haut: vert, acajou, incolore; — avec VAndropogon^ la réaction, beaucoup plus vive, souvent accompagnée d'une explosion légère, se termine par le dépôt de deux couches dont l'inférieure est vert bleuâtre et la supérieure d'un beau jaune serin.
Mais, avons-nous dit, le problème n'est pas seulement là : il consiste à découvrir le mélange des deux essences et à évaluer leurs proportions respectives. Or, si dans l'emploi des réactifs précédents, on peut arriver, avec un peu d'habitude, à remarquer, en cas de mélange, quelques troubles dans la netteté des réactions, et à distinguer les nuances intermédiaires qui peuvent se montrer entre les teintes caractéristiques, il faut bien convenir que, dans la pratique, la véritable méthode de diagnose des deux essences est encore à trouver*. Les recherches que nous avons entreprises sur ce sujet, et qui sont en cours à l'heure actuelle, formeront l'objet d'une publication spéciale.
L'introduction du blanc de baleine ou de la paraffine dans l'essence est plus aisée à déceler ; aussi cette fraude est-elle devenue assez rare. Ces deux substances, plus lourdes que le stéaroptène, cristallisent au fond du flacon, tandis que le stéaroptène donne à la surface une cristallisation transparente d'aspect bien différent. Les Bulgares emploient un moyen très simple pour reconnaître cette fraude : ils roulent rapidement le flacon entre leurs deux mains frottées l'une contre l'autre :
^ Flùckiger cite remploi du suc de lait, qui, avec Tessence pure, donne une odeur peu agréable.
Tessence se liquéfie rapidement, puisqu'il suffit, pour cela, d'une température de 18®, — alors que la paraffine, qui ne fond qu'à 32**,50 et le blanc de baleine, qui ne fond qu'à 46°, restent encore sob'difiés au fond du flacon. Scbimmel ^ a indiqué une méthode de titrage du blanc de baleine dans les essences, reposant m l'emploi d'une solution alcoolique chaude de potasse, qui décompose le blanc de baleine (palmitate de cétyle) en alcool cétylique et en palmitate de potasse : le stéaroptëne est enlevé par Téther, et les acides gras dosés par pesée, après plusieurs lavages, addition d'acide sulfurique et évaporation à sec.
B. — Les essences dites « de Géranium ».
Ces essences n'ont guères d'autres caractères communs que leur odeur, analogue à celle de la Rose, et l'égale impropriété du nom qui sert à les désigner dans le commerce. Comme nous l'avons dit, celle qui provient des Indes est tirée d'une Géminée, l'Aîidropogon Schœnanthus : celle d'Algérie est produite par plusieurs Géraniacées odorantes, confondues àatm le langage vulgaire .sous la dénomination commune de Gétor nium rosat^ et qui sont, en réalité^ le Pelargonium odoratissimum WiLLD., \qP. capitatum Ait. et le P. roseumWihLD.j lequel n'est lui-même qu'une variété du P. radula Ait.
L'essence de VAndropogon Schœnanthus Wall, a reçu dans le commerce un nombre considérable de dénominations, qui oxï\ pu faire croire parfois à l'existence de plusieurs essences différentes. En Bulgarie, on la nomme Essence de Géranium on Huile de Palma^Rosa, — à Constantinople, Idris yaghi — aux Indes Riisa-ka-tel ou Rusa^ — en Angleterre, Huile de Rusagrass^ Huile de Namur ou de Nimar.
La plante croît dans les parties Nord et Est de l'Inde, en particulier le Punjab : la vallée de Kaschmyr a cessé de cultiver les
^ Berichte yon ScHiMiiELet C^% Leipzig, April 1889, p. 36-37.
Roses qui l'ont rendue célèbre, pour se livrer à la culture de la graminée qui les remplace. D'autres espèces sont d'ailleurs cultivées dans la même région pour la préparation de divers parfums {A. nardus^ A. citratus). là Andropogon pachnodes Trin., cité souvent par les classiques comme seconde espèce productrice de l'essence de Géranium, est un synonyme d'il. Schœnanthus. Nous ne possédons aucun renseignement sur les circonstances de sa récolte et de sa distillation : ce n'est même que depuis 1824 que nous connaissons l'origine delà plante*. L'essence est d'une teinte jaune plus ou moins foncée, quelquefois verdâtre. Elle possède une première odeur très agréable de Rose, presque aussitôt couverte par une odeur forte de citron : elle est dépourvue de toute action sur la lumière polarisée. Rectifiée, elle est parfaitement incolore et l'odeur de citron y est beaucoup moins prononcée. Elle subit en Turquie un traitement spécial, qui la rend, paraît-il, plus propre à être mêlée à l'essence de Roses sans être trahie par son odeur, et qui consiste à la laisser plusieurs semaines exposée au soleil, en contact avec du jus de citron. Les recherches de Stenhouse ont paru démontrer qu'elle se composait d'un hydrocarbure liquide et d'une portion résineuse oxygénée, résultant sans doute de l'oxydation de la première.
Elle est fréquemment falsifiée, dans le pays d'origine, par l'adjonction d'huile de Gurj un, d'huile de Cèdre, ou d'huile 4© Coco (jusqu'à 20 p. 100, selon Schimmel) : en Europe, elle est soumise à une seconde falsification, consistant dans l'addition d^essence de térébenthine.
On l'expédie par Bombay sur Constantinople, Trieste et Londres. D'assez grandes quantités sont rectifiées à Paris même pour être ensuite dirigées sur la Turquie. On établit souvent, dans le commère, une distinction entre l'huile de Palma-Rosa et Tessence de Géranium de l'Inde, bien que ce soit exactement le même produit de part et d'autre. La première, qui n'est proba-
* Polier {Asiatic researcheS^ 1801, p. 332) parle d'une hei*be odoriférante que Ton distillait à Kaschmyr, avec les roses, au lieu du Santal, et dont remploi était limité au Punjab.
blement qu'une qualité un peu supérieure, vaut 25 francs le kilo, non rectifiée, et 40 francs une fois rectifiée ; la seconà vaut 18 francs ou 30 francs selon qu'elle est rectifiée ou non.
Depuis quelques années, parait-il, il arrive de Java une nsence de gérantutn présentant tous les caractères de Thuile de Palma Rosa, mais dont on ignore Torigine botanique exacte et le mode de production industrielle.
\J essence de géranium d'Algérie est produite dans ce pays par les trois espèces de Pelargonium que nous avons nommées pk haut. La culture de ces plantes se fait en pleins champs et sur un grand nombre de points de notre colonie, en particulier an couvent des Trappistes de Staouêli, à Boufarik, à Blidah, am Grands Chérakas, à Guyoville^ aux environs de Constantine, et dans la plaine même de la Métidja, aux portes d'Alg^er. La production moyenne de TAlgérie est d'environ 6^000 kilos, le prix du kilo variant entre 45 et 60 francs, selon la qualité et selon les années. Primitivement, la culture en était faite sur des terrains en pente et très secs : la plante y acquérait un moindre àéyeloppement, mais fournissait une odeur d'une plus grande finesse. Actuellement, les plantations sont établies au contraire dans des terrains bas et un peu humides : on obtient ainsi trois récoltes par an au lieu d'une. Après les deux dernières, le propriétaire inonde son champ (Géranium irrigué). La plante atteint alors jusqu'à O^jTS de hauteur, et sa tige l'épaisseur du pouce. Dans ces conditions, l'essence est produite en beaucoup plus grande abondance, mais sa qualité est sensiblement inférieure. Ce procédé s'est généralisé aujourd'hui au point que l'on compte aclueilement 200 hectares de Géraniums irrigués, pour 1 hectare de Géraniums cultivés à sec . Le produit très supérieur àe ces derniers se vend rarement à part; on le mêle d'habitude à l'essence commune pour en améliorer la qualité.
La distillation se fait dans des alambics ordinaires et se poursuit pendant toute la durée de chaque récolte. On estime qu'il faut 300 kilos de fleurs pour obtenir 1 kilo d'essence. La plante est recueillie un peu avant l'épanouissement de sa fleur, au
moment où l'odeur de citron qu'elle possède d'abord, fait place à l'odeur de Rose, point critique reconnaissable à ce que les feuilles commencent à jaunir. La plante est mise entière dans Falambic : on ne tient aucun compte des fleurs, c'est-à-dire qu'on ne les recherche pas, mais que s'il s'en trouve dans les rameaux recueillis, on ne les enlève point, simplement pour ne pas perdre de temps.
On sait en effet que la feuille, et d'ailleurs toutes les parties vertes de la plante, produisent seules l'essence, tandis que les pétales ne donnent aucun produit odorant. Nous avons déjà insisté, dans le chapitre II, sur ce fait curieux, que l'odeur forte do la fleur est due uniquement à l'appareil sécréteur du calice, les pétales isolés et odorés à part, se montrant absolument inodores. (Voy. p. 20.)
Il est facile de se rendre compte, en outre, que les éléments anatomiques de ces pétales ne renferment pas la moindre trace d'huile essentielle. Si l'on pratique, sur un pétale d'un Pelargonium quelconque, une coupe transversale suffisamment mince et qu'on la traite par la solution d'acide osmique au 1/200'', dans les conditions mêmes od nous sommes placé pour rechercher le siège de l'essence de Roses, on verra, sous le microscope, la teinte du suc qui donne à la corolle sa couleur, passer au lilas ou au violet; mais en aucun point du pétale, ni dans l'épiderme également papilleux de ses deux faces, ni dans son mésophylle homogène et parenchymateux, on ne constatera la réduction de l'osmium. Ces pétales sont donc absolument privés, non seulement d'huile essentielle, mais de matière grasse et même de tannin, comme l'emploi du réactif ferreux permet aisément de le vérifier. (Voyez la planche, fig. 21).
Tout au contraire, on trouve dans les parties vertes un appareil sécréteur des plus développés. Galice, feuilles, pétioles, pédicelles et rameaux, sont couverts de glandes pédicellées, d'une structure simple, produisant de l'huile essentielle en abondance. Ces glandes sont toutes construites sur le même type, et se composent constamment d'un pédicelle de quatre cellules placées
bout à bout, et d'un réservoir sphérique, unîcellulaîre, posé au sommet. Les dimensions des cellules du pédicelle de la glande varient beaucoup avec l'âge de celle ci : très petites au début, lorsqu'elles viennent de naître de deux cloîsonnemenls transversaux successifs d'une cellule épidermique, elles s'alloagent peu à peu sans s'accroître sensiblement en largeur, et acquièrent parfois ainsi une longueur considérable. Le pédicelle prend alors une forme générale un peu conique*.
Les éléments épidermiques qui entourent la naissance du pédicelle, sont plus volumineux que leurs voisins, et souvent les dépassent légèrement en hauteur, pour former à la base de la glande une sorte de bourrelet plus ou moins saillant.
Le réservoir unicellulaire qui surmonte le pédicelle es t toujours beaucoup plus large que lui. Lorsqu'il est complètement gorgé d'huile essentielle, il est parfaitement sphérique , et l'aspect granuleux de son contenu ne laisse guère de doute sur la nature de celui-ci. Lorsque l'essence est accumulée en excès, ou qu'uo choc extérieur est venu froisser la cuticule, celle-ci se rompt et le contenu se répand au dehors, laissant alors la partie supérieure de la petite sphère se plisser et s'affaisser vers l'intérieur.
L'acide osmique se réduit énergiquement en noir au contact du phytoblaste du réservoir, lorsque la cuticule est brisée et laisse accès au réactif. Celui-ci permet également de constater que les éléments du pédicelle sont tout à fait dépourvus d'essence, et que les cellules seules qui forment le bourrelet hasilaire du poil, en renferment quelquefois.
Une coupe transversale du pédicelle floral {fig. 17), traitée par l'acide osmique, montre en outré l'essence répandue dans un grand nombre de cellules de l'épiderme, et même dans quelques éléments du parenchyme qui entoure l'anneau sclérexix (péricyc/ej protecteur du cylindre cefitral.
* Sur quelques espèces {Pelargonium inquinans, P. zonale) (fig. 19), on constate une légère dissemblance entre les quatre cellules du haut du pédiceUe et les quatre cellules du bas : celles-ci présentent une plus grande largeur et une paroi latérale plus épaisse que les autres : entre la 2® et la 3®, au milieu du pédicelle par conséquent, existe une sorte de ressaut qui caractérise bien les poils de ces deux espèces.
On sait que, chez les Pelargonium^ il existe, le long du pédicelle floral,un tube (ou même quelquefois deux ou trois) conné avec lui, etreprésentant selon certaines interprétations, Téperon du sépale correspondant. Ce tube est tapissé intérieurement par un revêtement épidermique de cellules papilleuses, qui sécrètent un nectar sucré, légèrement astringent, et dans lesquelles l'acétate de fer permet de constater la présence d'un peu de tannin. Il ne paraît pas s'y trouver d'huile essentielle.
Les feuilles enfin, traitées par le même réactif, ne montrent pas d'essence dans leur mésophylle parencb5'^niateux : les glandes seules et quelques éléments épidermiques, en renferment d'une façon certaine.
L'essence , fabriquée dans les réservoirs terminaux des glandes pédicellées, s'y accumule à l'état de gouttelettes jaunâtres plus ou moins fines, que l'iode colore vivement en brun. Cette essence, telle qu'on la trouve dans le commerce, est de couleur jaune : son odeur est forte et se rapproche beaucoup de celle du citron, autant du moins que de celle de larose,surtoutlorsqu'elle est fraîchement préparée. Par l'exposition à l'air, cette odeur désagréable disparaît en partie, laissant celte essence constituer un parfum encore assez agréable, que l'on emploie souvent pour lui-même, mais qu'il devient difficile de mêler à l'essence de Roses, sans qu'il se trahisse auprès de l'odorat. Les acides, ajoutés à l'essence, lui donnent une teinte foncée qui pourrait permettre de la reconnaître dans les mélanges frauduleux.
Les Pelargonium sont cultivés et leurs feuilles distillées dans plusieurs autres régions, en Espagne, en Provence, en Italie, en Corse, à l'île Bourbon.
L'essence d'Espagne passe pour être une des plus fines au point de vue du parfum, sans doute parce que les cultures n'y sont point arrosées : la plante qui la produit n'est pas très exactement connue, bien qu'on dise d'habitude que les espèces employées sont les mêmes qu'en Algérie.
L'essence de Provence vient, comme qualité et comme prix.
sur le même rang que celle d'Espagne. On obtient même. dans ce pays, une qualité surfine, qui est préparée en ajoutan; des pétales de Roses dans Talambic.
L'essence de Corse n'arrive dans le commerce qu'en quantités insignifiantes ; celle de l'île Bourbon, au contraire, tend i prendre chaque jour une importance de plus en plus grande.