‹ Les professions et la société en AngleterreChapitre 51 sur 112 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

L'Angleterre économique avant le XIX* siècle et au début du XIX ^ siècle.

L'Angleterre d'il y a cinq cents ans et l'Angleterro d'aujourd'hui sont tellement différentes qu'il semblerait à les comparer, l'une endormie, fermée, arriérée, et l'autre débordante de vie expansive et d'activité intelligente , que la différence soit dans l'essence même, et que celle-ci n'était pas en germe dans l'autre. « Au moyen âge, écrit Thorold Rogers *, nous nous contentions de tondre nos moutons et de vendre leur laine aux Flamands, qui étaient devenus les tisserands de l'Europe... Ils nous apprirent à tisser la laine, mais nous fûmes les élèves les plus lents qu'on puisse imaginer... Les seules industries qui aient à cette époque été florissantes en Angleterre,

i. Interprétation économique de l'histoire, chap. ïiii, trad. Castelot.

sont la fabrication du papier et celle du verre à vitres, mais je suis certain qu'elles furent implantées et exploitées par des étrangers. » Vers la fm du xiiF siècle, (( les indices du travail du fer en Angleterre sont insignifiants ». « Quelque répandus que soient sous notre sol les minerais de fer, nous allions chercher ce métal en Biscaye et en Suède... Nous ignorions l'art de raffiner le sel... ayant perdu cet art que les Romains avaient pratiqué avec succès sur notre territoire et que nous n'avons retrouvé qu'à la fin du xvii"' siècle... Ne sachant exploiter ni nos mines ni nos salines, nous avions encore oublié un autre art, celui de faire des briques, que les Romains avaient poussé à un haut degré de perfection... » Ainsi (( les Anglais du moyen âge n'étaient pas un peuple inventif et ils n'adoptaient même pas volontiers les inventions des autres nations ». Pas de grandes entreprises unissant les hommes dans un même effort, mais une vie lente, monotone, vouée tout entière aux travaux des champs. « Chacun vivait renfermé dans sa paroisse : l'usage d'inscrire les nouveau-nés au rôle du manoir, de repousser les étrangers ou de rendre leur hôte responsable, l'administration toute locale de la justice, isolaient absolument les villages les uns des autres... Cet isolement arrêtait tout esprit d'invention et de progrès. »

« Au commencement du xvii" siècle les Anglais sont encore, autant ou plus qu'aucun autre peuple de l'Europe civilisée, une société sédentaire, agricole et pastorale, qui tend même à devenir plus pastorale qu'agricole. La nation qui devait un jour se montrer si ardente à émigrer, si habile à créer des établisse-

ments sur des territoires vierges, n'a aucune possession hors d'Europe avant les dernières années d'Elisabeth '... » Vers la fin du xvii« siècle le commerce avec les Indes Orientales, en se développant, pousse à la fabrication de certains articles d'échange, active la manufacture lainière et arrête l'importation des draps d'Espagne. Les relations avec les pays d'outremer deviennent partout plus fréquentes et plus fructueuses, à l'ouest avec les pays de l'Amérique du Sud, avec les Antilles et les Barbades, comme avec l'Hindoustan. Peu à peu, l'Angleterre se trouve à ce point engagée dans les entreprises lointaines que sa politique européenne et sa politique coloniale se confondent : ce sont a les aspects divers du même grand développement national * ». La guerre de Marlborough, l'avènement de la maison de Hanovre, la révolte jacobite et même la lutte contre la révolution française ne sont en réalité que des moments successifs du développement de la Plus-Grande-Bretagne. En lançant l'Armada contre les côtes et les ports anglais, l'Espagne avait par ses craintes révélé au monde qu'elle pressentait une rivale, et marqué la grande place que l'Angleterre allait prendre. Cromwell s'allie avec la France papiste pour réduire la Hollande protestante parce que celle-ci est « la grande rivale de l'Angleterre dans le commerce sur l'Océan et dans le Nouveau-Monde». La paix d'Utrecht trahit le caractère foncièrement commercial de la guerre de la succession d'Espagne, qui fut, « plus

1. É. Boutmy, Le développement de la constitution eti Angleterre, p. 109.

2. Seeley, L'expansion de V Angleterre, lecture II, trad. Baille.

que toutes les autres, une guerre d'affaires ; car elle a été faite dans l'intérêt des marchands anglais et hollandais dont le commerce et les moyens d'existence étaient mis en péril ». Enfin, en 1763, le traité de Paris donne à l'Angleterre un empire colonial d'une étendue et d'une puissance telles qu'aucune nation européenne, même l'Espagne, n'en a jamais possédé de pareil *.

Cependant l'Angleterre reste surtout agricole; elle n'est pas encore entraînée vers la grande industrie. C'est la découverte des engins mécaniques et l'application de la vapeur aux métiers qui donnent le branle : de 1769 à 1792, du water-frame d'Arkwright à la self-acting mule de Kelly et à la chaudière de Watt, le mouvement se dessine et gagne en amplitude : la fabrication du fer, l'exploitation des mines s'étendent; des canaux unissent le Trent à la Mersey et un autre canal relie entre eux Hull, Liverpool et Bristol; les routes de terre se multiplient. De 1760 à 1785 le nombre des ouvriers employés dans les filatures passe de 40000 à 80000. « Pendant les cinquante premières années du xviir siècle la quantité de coton exportée par l'Angleterre avait à peine doublé; pendant les vingt dernières années cette quantité devient huit fois plus grande et sa valeur se multiplie par quinze *. » D'agricole, l'Angleterre est en train de devenir industrielle. Une foule d'hommes quittent les champs pour les manufactures, la charrue pour le métier et les travaux rustiques au grand

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