Seeley, lect. V
les siens seulement, en retour lui fournir, et à elle seule, les épices et les matières premières à bas prix, tel était à leur sens le rôle des colonies dans le système colonial, ce L'établissement de manufactures fut interdit dans les colonies, le travail du fer et de l'acier absolument prohibé en Amérique : pas un clou, pas un fer à cheval, dit Rogers, n'était forgé dans nos possessions transatlantiques, qui même ne pouvaient commercer entre elles. » Quand les colonies d'Amérique proclamèrent l'indépendance, l'erreur du système colonial était si fortement enracinée dans tous les esprits en Europe que, ce aux yeux des contemporains, cet événement devait être le signal de la décadence du commerce anglais ». Cette révolution économique, d'où l'on attendait la ruine de l'Angleterre, fit au contraire sa grandeur. Tandis que les autres nations européennes se tenaient à ce fatal système, l'Angleterre, instruite par l'expérience, l'abandonnait partout, et depuis lors son empire n'a cessé de s'étendre et de prospérer. L'extraordinaire fortune des colonies anglaises de l'Amérique du Nord, constituées en États-Unis indépendants, fut pour l'Angleterre un événement heureux. Ce jeune peuple, de même langue et de même race, par les relations maintenues et accrues avec la métropole, exerça sur elle une action rénovatrice.
Aux erreurs du système colonial survécurent toutefois des préjugés extrêmement tenaces : d'abord le peuple ignorant, attelé à la dure besogne quotidienne, en proie au souci poignant du lendemain, restait indiffèrent à ce que d'autres Anglais entreprenaient au delà des mers; de plus une nombreuse école de
politiciens doctrinaires professait qu'un vaste empire colonial était nuisible à la métropole, et qu'il fallait en préparer le démembrement. Pour James Mill les colonies n'ont guère d'autre avantage que de faire naître ou de prolonger le désordre dans le gouvernement. L'école de Manchester, en vertu de sa pure doctrine de la liberté commerciale, prédisait, après l'abaissement de toutes les barrières internationales, la paix et le désarmement : qu'importait qu'un pays d'outre-mer fût à l'abri de tel ou tel drapeau, puisque les relations commerciales allaient être libres partout et la guerre abolie? Cobden affirmait que l'empire de l'Inde était « une calamité et une malédiction pour le peuple anglais », et il appelait le jour où les liens entre les colonies et la métropole seraient rompus. Jusque dans le haut personnel du Colonial Office, vers 1863, des fonctionnaires ' tenaient les colonies de l'Amérique du Nord pour un fatal héritage et souhaitaient qu'on pût au plus tôt se séparer à l'amiable. Mais l'Angleterre eut toujours des hommes d'État assez prévoyants et assez forts pour résister à ces tendances alors même qu'elles dominaient dans leur parti et dans le public, lord John Russell, lord Palmerston.
Mais dans l'espace de moins de vingt ans une évolution complète se fit dans l'esprit public : de l'indifférence ou de l'hostilité on passa à l'enthousiasme. L'impérialisme était né.
Jusqu'en 1830 environ, la plupart des colonies ne
1, Henry Taylor et sir Frederick Rogers, qui fut sous-secrétaire d'État permanent aux colonies. Voir conférence faite par M. W.-E. Lecky, à l'Impérial Institute, le 20 novembre 1893. i
sont que des dépotoirs sociaux, bons tout au plus pour les condamnés qu'on déporte et les misérables qui s'y réfugient. Soit ignorance, soit mauvaise volonté, les hommes d'État méconnaissent les véritables conditions d'une colonisation heureuse : les terres coloniales sont distribuées à de pauvres hères incapables d'en tirer parti ; les colonies, gouvernées de loin sans souci des nécessités locales, sans connaissance des climats et des hommes, n'ont ni routes ni police. A partir de 1840, on abandonne peu à peu cette fâcheuse politique; les terres sont vendues, et les fonds ainsi recueillis subviennent aux premiers travaux publics. Malgré ces traverses, plusieurs colonies ont grandi, se sont peuplées; elles ont ébauché une organisation locale, elles réclament plus d'indépendance, aspirant à se gouverner elles-mêmes : une constitution parlementaire est accordée au Canada en 1846, aux diverses colonies australiennes successivement de 1842 à 1850, au Cap et à la Nouvelle-Zélande en 1852. Ces concessions ont été arrachées à la métropole par les efforts d'un petit nombre d'hommes énergiques et clairvoyants, administrateurs ou publicistes : Durham, Wakefield, Charles Butler '.
L'attention du grand public a été jusqu'alors détournée des colonies : la guerre de Crimée, la révolte de l'Inde, la lutte pour les réformes intérieures l'absorbaient tout entière. Cependant le courant d'émigration raisonnée commence vers 1830; les misères de l'industrie le grossissent et l'accélèrent; il
1. The Reign ofQueen Victoria, vol. I, article : Colonial policy and progress, by Humphry W'ard.
atteint son maximum d'intensité de 1840 à 1859. Les Irlandais en masse fuient la famine, les ouvriers cherchent à s'émanciper du servage industriel; beaucoup d'autres partent avec un petit capital, pressés de faire fortune, attirés aussi par l'inconnu et poussés par ce besoin de mater les forces naturelles et d'embrasser l'univers qui est né dans l'âme anglaise au cours du siècle. De 1853 à 1893 sept millons de sujets britanniques quittent la mère patrie pour aller s'établir au delà des mers.
Ainsi pendant plusieurs décades ce mouvement se propage sans bruit au-dessous de la surface. Par l'action de forces ignorées le peuple anglais étend à son insu ses prises sur le monde; les colons attirant les colons, ils gagnent du terrain partout à la fois, et la patrie commune, après trente ans d'efforts de ses enfants dispersés, se trouve en possession de l'empire universel K Alors un homme d'État sémite, qui s'est hissé au gouvernement de la chrétienne Angleterre et qui joint à l'adresse du metteur en scène une imagination orientale, ramasse en un faisceau éclatant toute cette gloire éparse et obscure, et proclame l'empire.
Cet empire occupe un cinquième de la surface ter-
1. Dans la chronique de Saint-Bede's Collège, Manchester, pour l'année 1889-90, on lit : « Cuthbert de TafTord est ingénieur dans les Straits Setllements; William Flavin, retour de Californie, part pour faire des travaux hydrauliques à Bombay; Vincent Fiirniss est électricien au Transvaal; les deux Alton sont à Los Angeles, en Californie; les deux Saint-Ru Ih et Cuthbert Richardson font de l'élevage et de la culture au Manitoba; John O'Neill, aux dernières nouvelles, était dans Rhode- Island; les deux Latham, en Nouvelle-Zélande; George Knox dirige une banque à Trinidad; etc. »
restre ' : il s'étend sur 11 millions de milles carrés; il est trois fois grand comme l'Europe, presque aussi grand que l'Afrique. Au recensement de 1891, sa population fut évaluée à 372 millions d'âmes au total : 39 millions et demi pour les pays de protectorat ou soumis à l'influence britannique, 240 millions et demi pour les colonies et dépendances, et 37 732000 pour le Royaume-Uni.
Dans ces possessions une foule d'Anglais se sont enrichis pour rentrer ensuite dans la métropole. Mais un bien plus grand nombre se sont établis à demeure. L'Empire est la nouvelle patrie déplus de dix millions d'hommes qui autrement eussent peut-être été condamnés à périr sur l'étroit radeau perdu dans les mers brumeuses du Nord : ils ont trouvé dans les pays nouveaux l'espace, la lumière et la vie. Transplantée sous tous les climats, dans les solitudes canadiennes, sur les pâturages de l'Afrique australe, dans les îles désertes de l'Océanie, cette race vivace a pris partout racine; elle s'est adaptée à ses nouvelles existences, elle a formé des souches indépendantes et fécondes. En même temps que les populations émigrées croissaient en nombre, elles croissaient en activité et en richessse : les échanges avec la seule métropole en sont la preuve *.
Deux créations de l'activité coloniale sont caractéristiques : l'industrie moderne dans l'Inde et une société nouvelle en Australasie. L'Inde, pays vieux,