‹ Les professions et la société en AngleterreChapitre 72 sur 112 · Wells, p · texte numérisé non relu

Wells, p

tous ses organes, depuis les bourses jusqu'aux universités, a été créé de toutes pièces : c'est i'une des plus étonnantes réussites de la race anglaise \

Pour tous ces rejetons coloniaux, la métropole fut la source originelle de vie. Mais elle a recueilli des fruits. Liverpool, avec son demi-million d'âmes, ses quais longs de six kilomètres et demi, ses docks, ses usines, ses navires et son immense trafic, Liverpool ne serait rien sans les entreprises de la race anglaise au delà de l'Atlantique, dans les mers du Sud et de l'Extrême-Orient. Au temps de la reine Elisabeth, Liverpool abritait 138 ménages. Pendant une seule heure de juin 1891 le mouvement du port dépassa le tonnage de l'année 1744 *.

d. La carrière d'un homme qui a débuté avec la colonie et qui s'est élevé avec elle, lui devant tout et contribuant à sa grandeur, montrera bien avec quelle rapidité ce monde nouveau s'est formé : Henry Parkes débarque en 1839 à Sydney avec sa femme et son enfant; il a vingt-quatre ans. 11 est sans amis, presque sans ressources. Il prend d'abord du service dans un établissement agricole à raison de 750 francs par an et une ration et demie par jour: on l'emploie à laver les moutons et à faucher le blé. Il devient ensuite commis quincaillier à Sydney; puis il travaille dans une fonderie de fer. Après ces débuts, Henry Parkes, depuis le jour où le premier parlement de la Nouvelle-Galles du Sud fut ouvert (mai 1856), a été cinq fois premier ministre : pendant son passage aux affaires, il a remanié complètement le système foncier, organisé la police, l'instruction publique, la défense nationale, maté les brigands qui ravageaient la campagne, établi les finances sur des bases solides et, couronnement de son œuvre, réalisé, ou k peu près, sa grande idée, la fédération australienne. — Voir Fifty years in the making of Australian history, by sir Henry Parkes, 2 vol., London, 1892.

2.23 000 tonneaux pour 4 grands steamers en 1891; et 20 937 tonneaux en 1744 (lettre de Liverpool au Times, 3 juin 1891).

Quelle intensité de vie et quelle accumulation de forces dans cet empire, l'esquisse d'une maison de commerce qui l'a couvert de ses branches et de ses rameaux comme le lierre couvre le chêne, en donnera l'impression.

La maison R... vend à Liverpool, en cargaisons de blé et de coton, de quoi nourrir des villes entières et alimenter des millions de broches; à Londres, à l'aide de quelques écritures très simples, ses opérations d'importation et d'exportation roulent sur des millions; à Calcutta, à Kurrachee, à Bombay, à New- York, à Savannah, à la Nouvelle-Orléans, elle achète le blé et le coton, et vend des cotonnades blanches, écrues, imprimées, qu'elle a achetées à Manchester. Le coton de l'Inde et de la Louisiane importé en Angleterre y est transformé en tissus qui sont exportés et revendus, sur les lieux où il a poussé, aux hommes qui l'ont récolté ; le blé de la Californie et du Bengale sert à nourrir les millions d'ouvriers qui dans les filatures et tissages du Lancashire transforment le coton. La succursale de la maison R... qui, à Manchester, centralise les cotonnades pour l'exportation, est à elle seule tout un monde. Dans les caves trois énormes chaudières fournissent la vapeur pour la presse hydraulique. A l'étage supérieur, la force distribuée dans plusieurs machines réduit en ballots d'immenses piles de cotonnades. Les ballots s'entassent sur des camions, qui, dans un va-et-vient perpétuel, entrent chargés de pièces de coton arrivant de la fabrique, et

l'expansion au dehors 225

sortent chargés de pièces timbrées, étiquetées et réduites en ballots. Ainsi l'Inde nourrit les ouvriers du Lancashire et l'Angleterre habille des Indiens par millions.

... Ces colonies, le plus souvent si lointaines, avec des habitudes et des nécessités si nouvelles, si étrangères à la métropole, restent cependant en communication constante avec elle : liens de l'afïection et de l'intérêt continuent d'unir la mère et les filles malgré tant de causes qui tendent à les séparer; par les steamers, par les câbles*, c'est un perpétuel échange d'idées, d'ordres et de souhaits. La malle-poste qui arriva du Cap à Londres le 22 décembre 1893, apportait 32 000 lettres de Christmas : deux jours plus tard l'Inde et l'Australie en envoyaient 183000; les malles de la métropole avaient emporté 119000 lettres au Cap et au Transvaal et 200 000 dans l'Inde.

D'autres liens, invisibles ceux-là, sont formés par le patriotisme impérial, par l'orgueil sentimental de tous les citoyens britanniques. Ajoutez l'intérêt qui lie les colonies créancières à la Bourse de Londres : les finances coloniales vivent du crédit que leur accorde la métropole ; c'est avec les capitaux métropolitains que les hommes d'État du Cap, d'Australie et du Canada ont accompli les grandes entreprises d'intérêt public. Les pays jeunes, pour préparer l'avenir, ont sans cesse à l'escompter par des emprunts. Il faut enfin mettre en ligne de compte la protection de la flotte la plus puissante qu'il y ait.

1. Dans les 23 dernières années une seule compagnie anglaise a jeté dans les mers oi 000 milles de câbles, représentant un capital de 225 millions de francs.

L'Angleterre n'a pas seulement essaimé des comptoirs, des hommes d'affaires et des colons, elle a aussi répandu des idées : Oxford et Cambridge ont des sœurs cadettes sous toutes les latitudes. Aux fêtes du troisième centenaire de l'université de Dublin on a vu défiler les représentants des universités coloniales, du Cap, de Sydney, de Melbourne, d'Adélaïde, et de l'université néo-zélandaise; puis les quatre universités du Dominion canadien, Kingston, Montréal, Nouveau-Brunswick et Toronto; enfin les quatre universités indiennes de Bombay, Calcutta, Madras et du Penjab. C'était la revue imposante de l'armée pacifique qui, avec la langue anglaise, répand la culture moderne dans le monde.

§ 3. — La vie économique : conclusion.

Cette prodigieuse évolution au dedans, cette étonnante fortune au dehors furent réalisées dans l'espace d'un siècle à peine, « au milieu de circonstances défavorables » et sans l'intervention d'aucun « spécifique violent » *, par le jeu naturel des volontés toujours tendues vers un même but. Pour accomplir pareille oeuvre, le peuple qui l'accomplit dut avant tout lutter de sa pleine énergie pour refaire son tempérament et susciter la vocation absente. Comparez le point de départ et le point d'arrivée : la distance qui les sépare est immense. On se demande si, pour atteindre au même point, aucun autre peuple européen aurait eu plus de chemin à parcourir. Quand l'évolution commença, la nation anglaise n'avait, comme on l'a vu, ni aptitudes industrielles, ni vocation maritime.

1. Wells, qui est Américain, énumère les circonstances défavorables (chap. viii) : la terre concentrée dans quelques mains; une dette nationale énorme, qui fut jusqu'à une date récente la plus forte qu'ait connue l'histoire; des taxes très lourdes frappant les objets de consommation; la plaie du paupérisme qui faillit envahir et dévorer la société entière; etc.

Dans les industries et le commerce, comme dans les affaires navales, « ce n'est pas une vocation naturelle, fondée sur des aptitudes innées, qui assura ses succès ^ ». Le peuple était épais, bestial, tenace, mais peu actif; les hautes classes, jouisseuses et insouciantes. On s'est appliqué à réformer tout cela. Les générations qui ont ébauché l'évolution industrielle ont acquis le premier fonds d'esprit pratique : transmis par l'éducation et l'atavisme, l'esprit pratique est devenu « la première des qualités nationales » ; ainsi fut vaincue a l'inertie héréditaire-. »

L'éducation est donc une grande affaire : pour la vie nouvelle si pleine d'inconnu grandiose qu'on entrevoit, pour les luttes certaines et les conquêtes désirées, on veut des hommes et des chrétiens. Former des hommes et des chrétiens, c'est le but que, depuis soixante ans, par un complet accord des maîtres et des familles, on poursuit dans le /lome et à l'école ^. L'éducation, telle qu'on l'a comprise et pratiquée, développe l'énergie physique et trempe le ressort moral ; en outre elle réserve le goût d'apprendre, cette « fraîcheur de curiosité », cette « intégrité de vocation », qui entraînent le jeune homme vers « les choses vierges avec une ardeur candide et féconde *». L'Anglais, quelle que soit sa condition , apprend le selfhelp et se soumet à une discipline librement acceptée : dès l'école ceux que le caractère et le talent désignent

1 Seeley, p. 103.

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