Ibid. Introd., par É. Boutmy
pour le rôle de chefs se dégagent et se forment. Ainsi refondu d'abord par l'éducation seule, puis par l'action combinée de l'éducation et de l'hérédité, l'Anglais a du nerf et des muscles : et l'on voit d'une part des classes moyennes et dirigeantes pleines d'initiative et d'entrain, aimant la lutte et préparées à leur rôle ; de l'autre, dans les classes ouvrières, santé et vigueur préservées ou refaites grâce aux mesures de protection dans l'atelier et d'hygiène dans les habitations privées et les services publics.
L'éducation nationale s'est modifiée d'abord sous l'influence de la révolution industrielle et coloniale. Puis il est arrivé un moment où l'éducation renouvelée a secondé, activé, multiplié dans tous les sens cette poussée de sève. L'effet est devenu la cause et réciproquement; il y a eu une sorte de choc en retour, ou plus exactement encore un phénomène comparable à celui des courants d'induction, qui déterminent l'effet cherché, n'étant eux-mêmes que des accidents secondaires.
Dans toute profession, dès l'entrée, une part est faite à la vie, à l'expérience directe des choses vues, une très petite à l'enseignement moins fort de, la lettre écrite.
Les hommes d'État, grâce à leur apprentissage méthodique du métier et à leur large connaissance de la vie active sous toutes ses formes, ont admirablement secondé les hommes d'affaires : tous avaient avec des ambitions particulières un idéal commun; tous voulaient pour l'Angleterre la suprématie universelle fondée sur la réussite des entreprises ir»dividuelles. Cet idéal a été atteint par la continuité des
efforts, par la ténacité des volontés '. Les fonctionnaires et les hommes d'État de l'Angleterre sont peutêtre moins brillants, moins cultivés, moins savants que les nôtres, — et cela encore serait à démontrer, — mais ils ont obtenu de bien autres résultats. Leurs moyens, simples, grossiers même, ont donné des résultats palpables et solides *.
Les médecins, formés par une méthode quasi barbare, ont plus fortement agi sur l'opinion publique, ils ont réalisé plus de progrès pratiques que les
1. M. de B..., qui a représenté la France dans le conseil de contrôle à deux en Egypte avant 1881, a été souvent frappé de ce fait que les fonctionnaires anglais, même les plus élevés, savent fort mal les principes de leur métier. Le chancelier de l'Échiquier égyptien, un Anglais désigné par l'Angleterre, n'avait aucune idée de la comptabilité publique, ignorait les opérations de trésorerie et ne connaissait que son carnet de chèques; les ingénieurs anglais commettaient des fautes énormes : « Il y a eu, ajoute M. de B..., des gaspillages fous; malgré tout les Anglais réussissent à dominer, parce qu'ils laissent les mêmes hommes dans les mêmes places pendant dix, quinze et vingt ans. »
2. Nous ne recherchons le plus souvent que les satisfactions d'amour-propre, etnousnousencontentons;c'est cequi fait que nous ne nous comprenons pas la plupart du temps quand nous discutons affaires coloniales avec les Anglais. Un Anglais écrivant au Times (30 sept. 93) se plaignait que les prétentions des Français en Extrême-Orient fussent impossibles à définir, que, par exemple, la France, avant d'avoir fondé des industries et développé son commerce en Indo-Chine, voulût fonder un grand empire indo-chinois, et il ajoutait: « What, in fact, constitutesour chief difficulty with the French in the four quarters of the globe, wherever we meet them, is precisely the untangible, the undefinable character of their pretensions, and our contrary way of looking al the samethings... Were it possible for the French to eslablish on such solid ground a genuine rivalry to British trade in the East, Englishmen would hâve no reason to complain; for rivalry is the very soûl of commerce... »
médecins, plus savants peut-être, d'aucune autre nation : au peuple comme aux classes dirigeantes ils ont enseigné ce qui est sain et malsain, ce qu'il faut pour se bien porter, et ils ont obtenu des lois sanitairesqu'on applique ; ils ont fortifié les tempéraments affaiblis par les horribles souffrances des débuts du siècle industriel; ils ont sauvé des générations. Pour une pareille œuvre, il a fallu non seulement des hommes de science, mais encore et surtout des hommes d'action '.
Si le commerce anglais est le plus fort du monde, c'est qu'il est entre les mains d'hommes formés par eux-mêmes, qui ont su grandir avec leurs affaires, s'adapter aux circonstances et les dominer au besoin. L'industrie, par sa puissance de production, sa perfection d'exécution et ses progrès constants, défie toute concurrence. Pourtant elle a été créée, elle est dirigée et sans cesse transformée par des hommes presque entièrement dépourvus d'instruction générale, que nos ingénieurs considèrent comme des ignorants. Ignorants sans doute, si leur ambition devait être de se faire élire membres d'une académie, mais vraiment supérieurs par ce qui est leur raison d'être, leurs œuvres. Ces chefs, sortis du rang, ont réussi parce qu'ils savaient manier les outils et les hommes, et parce qu'ils avaient le génie du métier, le coup d'œil qui mesure juste la difficulté, l'adresse qui tire parti des matériaux. La science vient par
i. Il est à remarquer que le Parlement anglais qui, le premier sans doute, a voté des lois sanitaires complètes, compte parmi ses membres très peu de médecins, beaucoup moins que le Parlement français.
surcroît, et ils l'acquièrent quand il faut * ; mais tous turent, avant tout, des hommes d'action.
Au reste, c'est l'esprit qui règne dans toute la société anglaise : vivre pour agir, non pour jouir. L'on admire surtout le travail récompensé par la fortune, la hardiesse utile et heureuse. « Le fondement de la société anglaise est essentiellement sérieux : conséquence naturelle de cette tournure héréditaire de l'esprit anglais qui le porte à prendre la vie et les choses avec une sorte de gravité ardente '. » L'esprit national est le total des énergies expansives des individus : loin d'être menacé de s'affaiblir comme dans les pays qui le font reposer sur les conquêtes de la force brutale, il ira en se fortifiant puisqu'il vit d'action pacifique et que sa vigueur croît avec ses succès.
1. On peut cependant citer des industries auxquelles l'insuffisante culture scientifique du personnel dirigeant a causé un sérieux préjudice : l'industrie du goudron et des sous-produits de la houille est née en Angleterre, mais c'est en Allemagne surtout qu'elle s'est développée et est devenue une grande source de richesse. Cette industrie doit être servie par une armée de chimistes solidement préparés; ils manquaient à. l'Angleterre; l'Allemagne au contraire les possédait.