Les profitards
Quelques tableaux assez beaux et quelques bibelots de valeur. Le reste du mobilier d'une laideur attristante, presque sordide.
La concierge. [Elle ouvre la porte et introduit un individu qui la suit.) — L'a dit qu'y va v'nir tout d' suite... Qu' vous l'attendiez avec r journal qui doit être sur la table... [Elle regarde sur la table.) Oui... le v'ià!... Alors, j' vous laisse, pas?...
Monsieur Samuel Larmiteux, entre trentecinq et cinquante ans, on ne peut pas savoir
au juste. Le visage raviné. Le regard fuyant, où luit parfois une petite flamme intelligente d'une acuité singulière. Convenablement vêtu au sens strict du mot. Aspect lamentable. Un pauvre être. — S'il vous plaît...
La concierge. — Bon... Asseyez-vous...
pac' que, vous savez, avec lui, quand y dit qu'y va rentrer... on sait jamais... [Elle approche de la table un fauteuil que Larmiteux n'a pas l'air de voir.) On dit : merci mon chien ! .. . [Elle s'en va en tapant la porte.)
Larmiteux. (// hausse les épaules et pense, en se promenant dans la petite pièce qu'il traverse en deux pas.) — Je le sais, parbleu, qu'il va me faire poser!... Et qu'est-ce qu'il peut bien me vouloir?... [Il regarde un petit guéridon d'acajou à galerie de cuivre.) C'est joli, ça... et ça vaut bien dans les douze louis... [Même arrêt devant une autre petite table.) Ce rognon n'est pas mal non plus... (// regarde autour de lui.) Sûr qu'il fait le commerce des bibelots!... Qu'est-ce qu'il ne fait pas, d'ailleurs?... [On entend ouvrir la porte de l'appartement.) Ah!... C'est heureux ! .. . [Monsieur Franck Wollûstling entre
lentement.) Prends garde de trop te presser!...
Monsieur Franck Wollûstling, trentehuit ans. Assez bien physiquement. Grand, blond et lourd. Un teint superbe et des dents itou. Habillé avec recherche. Uair débrouillard. Un ajjlomb fabuleux. Beaucoup d^ intelligence et pas de scrupules. — Je te demande pardon, mon vieux... Je ne pensais pas que tu fusses déjà là...
Larmiteux. — J'y fusse... Je suis exact, moi î... [Ayner.) Mes moyens ne me permettent pas d'être mufle...
WoLLiJSTLiNG. (// ua pas rair d'avoir entendu.) — Voici ce dont il s'agit... Il faut... habilement... faire naître, puis grandir et s'étendre, dans certains milieux, le bruit d'une paix très prochaine... [Larmiteux hausse les épaules.) Qu'est-ce qui te prend?...
Larmiteux. — Je suppose que ça n'est pas sur moi que tu comptes pour faire naître quoi que ce soit, alors que c'est tout juste si je réussis à ne pas mourir...
Wollûstling. — C'est justement, mon yieux, parce que je sais qu'un peu de ga-
lettc te serait salutaire, que je t'offre le moyen de t'en procurer...
Larmiteux. — Et le moyen c'est de me faire coffrer en répandant des fausses nouvelles alarmantes...
WoLLiJSTLiNG . — D'abord , coffrer c'est bien gros!... Tout au plus pourrait-il l'arriver d'être appelé à la préfecture ou, plus probablement, au téléphone tout bonnement... Ensuite, je sais beaucoup de types que l'annonce de la paix n'alarmerait pas... au contraire...
Larmiteux. — Des cochons...
WoLLûSTLiNG. (// regarde Larmiteux avec étonnement.) — Màtiche!... Je ne te savais pas si cocardier...
Larmiteux. — Parce que je suis qu'un pauv' bougre, je n'ai pas le droit d'aimer mon patelin, pas ?... Mais je ne sais pas pourquoi je t'explique ça, tu ne peux pas comprendre... Tu n'es pas Français, toi!...
WoLLûSTLiNG. — Jc tc demande pardon...
je suis Français...
Larmiteux. — Depuis le vingt-cinq juillet dix-neuf cent quatorze... (// ricane.)
WoLLûsTLiNG. — Et avant j'étais...
Larmiteux, violent. — Alsacien 1... Oui... de Frankiart!... Je la connais celle-là!... Tu vas pas me la faire...
WoLLùsTLiNG, paisibU. — Au lieu de dresser des actes civils plus ou moins fantaisistes, veux-tu me dire si, oui ou non, tu acceptes de gagner les cinq mille balles que je suis autorisé à t'offrir?...
Larmiteux. (// devient pâle, puis rouge.) — Cinq mille balles!... !... !...
WoLLûSTLiNG , presque apitoyé par tant d'émotion. — Mon pauv' vieux!... il y a longtemps que tu n'en as tant vu, hein?...
Larmiteux. (// s'est repris.) — Voyons, résumons-nous!... Tu es... (// appuie.) autorisé... à m'oiïrir cinq mille balles pour me faire mettre à l'ombre... [Amer.) lorsque tu en reçois peut-être trente mille pour cette autorisation... Ah!... il n'y a pas à dire, tu sais y faire!...
Wollûstling, imperturbable. — Eh bien?. . .
Larmiteux. — Eh bien, j'accepte... Au moins, je boufferai en attendant le conseil de guerre... Seulement, tu as dit qu'il fal-
lait répandre le bruit d'une paix prochaine dans « certains milieux »... Tu comprends que les milieux où je peux pénét;;^ sont limités... (// jette un caup d'œil sur ses vêtements.) Je ne suis même pas vêtu...
WoLLùSTLiNG. — Nou... mais tu es couvert... C'est tout ce qu'il faut... (// l'examine.) ou presque... D'ailleurs, tu recevras une avance pour t'acheter une pelure correcte si besoin en est...
Larmiteux, inquiet. — Où donc est-ce que je dois aller?...
WoLLùsTLiNG. — Il faut d'abord que tu connaisses... vaguement... Taffaire ellemême... La voici... 11 s'agit de mettre en discrédit un stock de... d'objets destinés à la troupe en temps de guerre... La société qui a fabriqué lesdits objets en est déjà un peu inquiète... elle craint de ne pas avoir un débouché suffisant, parce qu'elle en a fabriqué beaucoup... Elle consentirait, dès à présent, à perdre quelque chose comme trente pour cent si on la débarrassait de ses produits... Il faut qu'elle en arrive rapidement... le plus rapidement possible, tu
LES DEUX POTEAaX 13
m'entends... à souhaiter d'en perdre quatrevingts...
"^LÀ\i*S<TEUx. — Alors, vous achetez?...
WoLLûsTLiNG, narçuois. — Tu es très intelligent!... Et puis, quand la guerre se rallumera... car nous la rallumons...
Larmiteux. — Vous revendez à d'autres...
WoLLûsTLiNG. — Non, pas à d'autres...
aux mêmes...
Larmiteux. (// le regarde avec admiration.) — Et en quel lieu dois-je porter et répandre la bonne parole?...
WoLLûSTLiNG. — Les milieux publics nous sont interdits... parce que dangereux... C'est plein de mouchards qui guignent les plus innocents propos... Connais-tu une dame qui s'appelle Madame Treille?...
Larmiteux. — La belle Madame Treille?...
WoLLûsTLiNG. — Précisément... Tu iras à son jour...
Larmiteux, les yeux arrondis. — Tu veux que moi... moi... j'aille au jour d'une professional beauty...
WOLLÛSTLING. Oui...
Larmiteux. — Son larbin me f à la
porte sans douleur...
WOLLUSTLING. — NoU... [Il SOT t d'uTi pOT-
te feuille quelques cartes de visite.) tu feras passer une de ces cartes...
Larmiteux. [Il prend les cartes et lit :)
Le Professeur Lalah-Itouski
de l'École de Médecine de Cracovie,
Membre de la Croix-Rouge de Genève,
Commandeur de l'ordre de Saint-Grégoire-
le-Grandy etc., etc., etc..
Parfaitement!... Faux et usage de faux... C'est complet!...
WoLLûsTLiNG. — Qu'cst-cc que ça te fait puisqu'on ne te reverra jamais... du moins sous ce titre... Comprends-moi bien... tu ne peux pas te présenter sous ton nom...
Larmiteux. — L'est pas assez reluisant...
WoLLûsTLiNG. — C'cst pas ça... mais d'abord ça te ferait retrouver... si on te cherchait, ce qui est peu probable... Ensuite, les gens du monde ne se croient bien renseignés sur les choses de France que par les étrangers... Ceux-là seuls ont leur confiance. . .
Larmiteux, résigné. — Et après?... Que dira le professeur de Gracovie?...
WoLLusTLiNG. — En faisant passer ta carte, tu diras que tu arrives de Verdun, ^,. que tu apportes des nouvelles du neveu de Madame Treille, le lieutenant Grandmanoir... Elle t'accueillera avec transport... et là, devant la bande d'oies qui gloussent dans le salon... sans compter la maîtresse du salon elle-même... tu sortiras, après avoir parlé du brave lieutenant, ton boniment sur la paix certaine et prochaine... Plus tu inventeras des conditions désastreuses, plus on gobera tes dires... Tu tiendras tes renseignements de Pologne et de Suisse dabord, d'Amérique ensuite, et enfin de hautes personnalités politiques françaises... Là-dessus, je n'ai rien à t'apprendre... En qualité d'ancien député de la Basse-Sarthe, tu connais mieux que moi^ monde parlementaire, et tu sauras, mieu:: que personne, trouver ce qu'il faut... Prolonge ta visite, étale-toi... fais prévoir toutes les catastrophes les plus noires... Est-ce entendu?...
i6 LES PROFITARDS
Larmitelx. — C'est entendu... ïl me sera d'autant plus facile de faire cette sale besogne que j'ai été mis au courant, par hasard, d'un tas d'agissements louches de... [Il s* arrête.)
WoLLûsïLiNG. — De qui?...
Larmiteux. — D'un de tes amis... ami politique du moins. . . et, en exagérant un peu. . .
WoLLïJSTLiNG. — Fais ce que tu voudras... tu as carte blanche... Présente-toi vers cinq heures et demie, le troupeau d'oies sera au complet. . . Les oreilles les plus intéressantes, quant au colportage des sinistres nouvelles, c'est celles de Mesdames Montbard, Desmarets de Saint-Gond et Schleicher, de la comtesse de La Vergue, de la baronne du Mourillon, d'une vieille claquette qui s'appelle Monsieur des Ramiers, et d'un homme mobilisable et embusqué, le baron d'icoglan... J'ajoute que si Desmarets de Saint-Gond mâle était là lui-même, ce serait une bénédiction du ciel...
Larmiteux. — Ah !... C'est lui le patient?... [Un silence.) Je suis sûr que Gemant-Heff est dans l'affaire?...
WoLLi'STLixi. — On ne peut rien te cacher...
Larmitei X, allumé à ridée iiun chantage possible. — Et Lagrath aussi, je parie?...
WoLLusTLiNG. — Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien... C'est aprèsdemain le jour do la belle Madame Treille... Que les oies te soient propices, et, cette fois, elles ne sauveront pas l'Acropole...
LARMiTf:Lx. (Ih rectifie .) — Pardon... Tino et Tinette te font perdre le nord... C'est pas l'Acropole, c'est le Capitole que les oies ont sauvé...
WoLLiJSTLiNG. — Tu cs sûr?...
Larmitelx. — Plutôt...
WoLLiJsTLixG. — Je m'incline... je n'oublie pas le respect que je dois à l'ancien normalien...
Lar3iiteux, aigre. — Je te fais grâce du respect...
WoLLûsTLixG, avec bonhomie. — T'as raison... Aujourd'hui, on n'est plus que deux poteaux qui turbinent ensemble...
Larmiteux, résigné. — Tu l'as dit... On n'est plus que deux poteaux...
La Nouvelle sensationnelle.
Chez la belle Madame Treille.
C'est son Jeudi, et elle a beaucoup de visites.
Monsieur des Ramiers. (// entrer et se faufile péniblement à travers les fauteuils jusqu'à la belle Madame Treille.) — Vous avez tellement de monde, qu'il est difficile d'arriver jusqu'à vous!... (// lui baise la ynain.)
Madame Desmarets de Saint-Gond, air pressé et anxieux, à Monsieur des Ramiers. — Eh bien?... Comment ça va-t-il?...
Monsieur des Ramiers. — Je vous remercie... ça boulotte...
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Je
parlais de la séance de la Chambre... {A Monsieur de Folligny qui arrive.) Est-ce que vous avez des nouvelles de la Chambre?...
La baronne du Mourillon. [Une vieille à cheveux jaunes, rouflaquettes collées à l'eau sucrée, maquillage de dernière qualité et jupe à mi-jambes.) — Et de la Bourse?...
Monsieur de Folligny. — Ni de l'une, ni de l'autre...
Madame de Rayche. — Et de la guerre?... Savez-vous quelque chose?...
Folligny. — Les journaux du soir n'ont pas encore paru...
La belle Madame Treille. — Moi, je suis tellement occupe'e que je n'ai même pas eu le temps de parcourir ceux du matin... Quel était le communiqué?...
Monsieur des Ramiers. — « Pas d'événements importants au cours de la nuit... »
Madame Desmarets de Saint-Gond. [Elle hausse les épaules.) — Cette formule m'énerve!...
Folligny. — On devrait bien, pour vous plaire, inventer un communiqué sensationnel...
La belle iMadame Treille, pointue. — Sans l'inventer, on pourrait y mettre tout ce qu'on ne nous dit pas...
FoLLTGNY, bonhomme. — Evidemment...
Madame Montbard, à la belle Madame Treille. — Et moi qui comptais, en venant ici, trouver des nouvelles toutes chaudes... Vous êtes toujours si bien renseignée d'habitude...
La belle Madame Treille. [Coup d* œil découragé autour du salon.) — Je n'ai pas la moindre chance de l'être aujourd'hui...
La baronne du Mourillon, avec éclat. — J'ai oublié de vous annoncer une visite !...
La belle Madame Treille. — Laquelle, donc?...
Madame du Mourillon. — Monsieur Wollustling...
FoLLiGNY. — Un nom bien français!...
Madame du Mourillon, très sèche. — Un nom alsacien... (^4 la belle Madame Treille.) Il est toujours renseigné, celui-là!...
La petite d'Eglantine, entre ses dents. — Ah! j' te crois !i..
La belle Madame Treille, à Madame du
Mourillon. — Co aiment savez- vous que Monsieur WoUûstling doit venir?...
Madame du Mourillon. — Parce qu'il me Ta dit... Je l'ai rencontré tout à l'heure... Il sortait de Meurice avec un monsieur qu'il doit vous amener tantôt...
La belle Madame Treille. — Monsieur Gemant-Heff, probablement?...
Madame du Mourillon. — Oui... je crois... il me semble que c'est un nom comme ça...
Monsieur des îIamiers. — Est-ce que c'est le Gemant-Heff de Madame Schleicher?...
Le baron d'Icoglan, trente- six ans. Très joli garçon. Le teint blanc. Des yeux de gazelle. Deviendra probablement trop rondouillard, mais juste à point pour l'instant. Uniforme bleu horizon. — Oui... c'est celuilà...
Monsieur des Ramiers, à la belle Madame Treille. — Je ne l'ai jamais vu chez vous...
La belle Madame Treille. — Il n'y est pas venu encore... Mais j'ai dîné avec lui l'autre jour et...
FoLLiGNY, ahuri. — Oh !...!... !... Peut-on voHs demander où diable vous avez dîné
LA NOUVELLE SENSATIONNELLK 23
avec Gemant-Heiï... si toutefois ça n'est pas indiscret?...
La iiELLK Madame Tukille. — Ça n'est pas indiscret du tout... C'est chez Madame Montbard...
Madame Montrard. — Il n'y a pas longtemps non plus que nous connaissons Monsieur Gemant-lieiï... il...
(Le maitre d'h<Mel présente à la belle Madame Treille une carie sur un plateau.)
La BELLE Madame Tiœille. [Elle lit.)
Le Professeur Lalah-Itouski
de rEcole de Médecine de Cracorie,
Membre de la Croix-Bouge de Genève,
Commandeur de l'ordre de Saint-Grégoire-le-
Grand, etc., etc., etc..
{Regard interrogateur. )
Le MAITRE d'hôtel. — Ce monsieur vient de la part de Monsieur Grandmanoir...
La belle Madame Treille, avec empressement. — Faites donc entrer...
Le maître d'hôtel. — C'est ce que je vou-
lais... Mais ce monsieur a vu qu'il y a du monde... Il dit qu'il ne savait pas que c'était le jour de Madame... qu'il reviendra...
La belle Madame Treille. [Elle se lève.) — Mais pas du tout... (Elle se précipite dans l'autre salon.)
Madame du Mourillon. — J'adore ces visites imprévues ! ... Je trouve ça palpitant ! . . . [Elle se trémousse.)
Monsieur des Ramiers. (// la regarde avec férocité.) — Petite chérie, va!...
La belle Madame Treille. [Elle revient, suivie de Lahniteux.) — Mais je vous en prie, Monsieur le Professeur... Mes amis seront, au contraire, ravis... [Elle présente.) Monsieur le Professeur... [Elle bafouille inintelligiblement le nom qu'elle a mal retenu.) Madame Desmarets de Saint-Gond, Madame Montbard, Madame de La Vergue...
Madame de Lavallé-d'Auge... Madame de Rayche... la baronne du Mourillon... Monsieur de Folligny... Monsieur des Ramiers... le baron d'Icoglan... [Larmiteux salue, en examinant, avec une singulière acuité, quelques-uns des visiteurs dont il entend les
noms.) Le professeur a l'amabilitt^ de m'apporter des nouvelles de mon neveu qu'il a vu il y a?... [Regard interrogateur.)
Larmiteux, 7nué en professeur très correct. Hedingotc. Cravate sévère, vpinglée d\m rubis soynptueiix. — H y a exactement trois jours, Madame... J'ai eu le grand plaisir de déjeuner avec le lieutenant Grandmanoir... un héros...
La BELLE Madame Treille, air modeste. — Mon neveu a fait son devoir... bien malgré moi, d'ailleurs, je. le reconnais... Oii était-il quand vous l'avez vu?..,.
Larmiteux. — Il m'est interdit de donner aucun renseignement précis sur les lieux que je visite, grâce à la bienveillance des belligérants... de tous les belligérants... Je me crois néanmoins autorisé à vous dire que le lieutenant rayonne... c'est bien le mot, étant donné sa magnifique bravoure... autour de Verdun...
La belle Madame Treille, étonnée. — De Verdun... nous le croyions du côté de Pressoire... ou de Ghaulnes...
Larmiteux. — Je vous affirme, Madame,
quïl est à Verdun... ou, du moins, qu'il y était lundi...
La belle Madame Treille. — SoufFre-t-il toujours de sa blessure?...
Larmitelx, interloqué. — Mais... [En luimême.) Quel idiot, ce Wollustling!... il aurait bien pu me renseigner sur la blessure ! . . . [A la belle Madaine Treille.) Je ne pense pas qu'il en souffre... car il n'en dit pas un
mot...
La belle Madame Treille, distraitement.
— Ah!... Tant mieux!... [Très intéressée.) Dites-moi,. Monsieur, vous avez parlé tout à l'heure de la confiance que tous les belligérants ont en vous?... Est-ce que vous avez vu... récemment aussi... des ennemis?...
Larmiteux. — Sans doute... [Négligemment.) Il y a un mois, j'étais à Berlin...
Plusieurs voix. — Ohî... !... !... [L'intonation émue et admirative de la foule qui regarde le feu d'artifice et voit filer une fusée.)
Mada3ie de Lavallé- d'Auge. — A Berlin!... Comme c'est intéressant!... On ne peut pas, sans doute, vous demander ce qui se dit là-bas?...
Larmitelx. — Mais pourquoi donc pas, Madame?... Je n'abuserai d'aucune confidence... Je ne suis pas spécialement tuyauté... (Eîi lui-même.) Aïe ! aïe ! aïe!... j'oublie que je suis un savant polonais!...
La baronne du Mourillon, extasiée. — Comme les étrangers savent bien le français ! . . . C'est merveilleux ! . . .
La belle Madame Treille. — Merveilleux!... Et pas le moindre accent!...
Larmiteux. — On appelait jadis les Polonais : « les Français du Nord », Madame!... (// s'incline.) H y a quinze jours, j'étais à Berne... il y a trois semaines, à Rome... il y a deux mois, à New- York...
La BELLE Madame Treille. — De grâce...
Prenez plutôt ce fauteuil... il est meilleur... [Elle installe Larmiteux dans un immense et confortable fauteuil qui tourne le dos à la porte d'entrée. Il se laisse faire d'un air béat.) et donnez-nous d'abord les nouvelles de Berlin?...
Larmiteux, air important et bête. — Elles sont plutôt bonnes pour la France... La paix est très prochaine...
(Soupir de soulagement. Seules, Mesdames Desmarels de Saint-Gond el du Mourillon paraissent embêtées.)
Madame du Mourillon. — La paix... Allons donc!... Vous n'y pensez pas!... [Elle hausse les épaules.)
Larmiteux, très grave. — La paix est certaine et à très brève échéance, croyez-m'en. . . Vous savez sans doute que Monsieur Caillaux est là-bas?...
FoLLiGNY. — Oii ça, là-bas?...
Larmiteux. — Permettez-moi de ne pas préciser... C'est d'ailleurs la cinquième fois qu'il y va... officieusement... pour débattre les conditions de la paix... Cette fois, elle est assurée... Elle sera signée à Lyon avant le i" janvier...
(Mouvement. Mesdames Desmarets de Saint-Gond et du Mourillon semblent consternées. Messieurs Wolliistling et Gemant- HefT sont entrés pendant que Larmiteux parle, et restent arrêtés derrière lui, sur un signe de la belle Madame Treille qui ne veut pas que le récit soit interrompu.)
Madame de Lavallé-d'Auge. — Et quelles
sont-elles, les conditions de la paix, car tout est là?...
Larmiteux. — I^es conditions... mon Dieu... c'est évidemment le cheveu... On devra céder trois des départements envahis...
FoLLiGNY, narquois. — Vous dites?...
Larmitelx, vaguement décontenancé. — Je ne dis rien, Monsieur... j'entends que, personnellement, je ne dis rien... je me contente de répéter des dires qui, là-bas, sont tenus pour certains...
La BELLE Madame Treille. — Et qui doivent l'être !...
FoLLiGNY. — Gomment donc!... La paix obtenue grâce aux bons soins de Monsieur Gaillaux qui abandonne trois départements, comme ça , tout bonnement ... Et allez donc!...
Larmitelx, distrait. — C'est pas mon père!...
FoLLiGNY, ahuri. — Hein?...
Larmitelx. (// ne paraît pas avoir entendu.) — Vous me semblez ne pas connaître exactement l'autorité dont jouit, en
Europe, Monsieur Gaillaux... On le considère comme un grand ministre... comme un homme d'Etat de première grandeur...
Ce qu'il n'a pas pu obtenir, un autre l'aurait obtenu moins encore, je vous le certifie... (// se lève.) Mais, vous voyez... mes paroles jettent un froid dans votre salon... Vous n'auriez pas dû vouloir des nouvelles sincères, alors que vous n'êtes habitués qu'à des nouvelles frelatées et des communiqués à l'orgeat...
Monsieur Gemant-Heff, dge indéfini. Assez élégant. Une 'certaine allure. Grand. Découplé. L'air extrêmement intelligent. Dun ton coupant. — Permettez-moi de vous dire que vous allez un peu loin, Monsieur!...
(Larmileux se retourne et demeure médusé en voyant Wollûstlin^^ et Gemant-Heff. Mais il tient quand même le coup et ne bronche pas.)
La belle Madame Treille, effarée. — Monsieur Gemant-Hetf !... je vous en prie... C'est moi qui ai insisté pour que le professeur Lalah-ltouski nous donne des nouvelles de
Berlin, d'où il arrive. . . des nouvelles vraies.. . [A Larmitetix, qui prend congé d'elle.) Docteur... Monsieur... je vous reverrai, n'est-ce pas...
Larmiteux. [Il lui baise la main, tandis que Woliustling et Gemant-Heff le regardent, ahuris.) Certes, belle Madame, avant de me remettre en chemin, je viendrai vous saluer encore une fois... {Salut circulaire.) Mesdames, tous mes respects... [Très bas, en passant près de Woliustling et de Gemant- Heff.) Ben, je crois qu'elle vous en bouche un coin, ma nouvelle sensationnelle?...
Renseignements.
Chez la marquise de Sermaize.
Dans un petit salon. Madame de Sermaize — une vieille dame — est assise au coin du feu sur un petit coussin, et occupée à brosser son chien Patapouf, qui tend le dos d'un air heureux. Monsieur d'Horty entre. Elle se lève brusquement.
Monsieur D'HoRrk. — Bougez pas!... Ça n'est que moi...
Madame de Sermaize. — J'ai cru que c'était une visite... [Elle se rasseoit sur son coussin.) et pour une vieille, c'est pas une tenue de s'asseoir par terre... malheureuse-
ment... car il n'y a que comme ça qu'on est bien...
Monsieur d'Horty. — Allez donc dire ça à Madame de La Réole qui a votre âge... vous rétonnerez bigrement...
Madame de Sermaize. — Elle n'a pas mon âge, il s'en faut... mais je n'ai pas son corset... [Elle regarde Patapouf, dont les petits yeux brillent sous un voile de poils.) Est-il beau, hein?... il a l'air en plumes!... Et dans une heure tout ça sera feutré comme si je ne l'avais pas brossé... Vous êtes gentil d'être venu de bonne heure!...
Monsieur d'Horty, étonné. — Mais... c'est vous qui me l'avez demandé... [Elle le regarde interrogativement .) dans votre mot...
Madame de Sermaize. — Moi?... Ah!...
mon Dieu ! . . . C'est vrai ! . . . Et l'autre qui va arriver pour chercher sa réponse!... J'oublie tout... je deviens gaga, mon pauvre Horty... Voilà... J'ai à vous demander des renseignements, ou, pour parler plus exactement, un seul renseignement pour deux personnes... J'ai reçu la visite de deux vieilles bêtes... beaucoup plus jeunes que
moi, d'ailleurs!... Madame de la Héole, dont nous parlions à l'instant, et Madame Montbard... et, toutes les deux, veulent absolument savoir qui est exactement un Monsieur Gemant-Helî. .. [Mouvement de Monsieur d'Horty.) Vous le connaissez?...
Monsieur d'Hurty. — Oui...
Madame de Sermaize. — Beaucoup?...
Monsieur d'Horty. — Beaucoup n'est pas le mot... mais depuis très longtemps...
Madame de Sermaize. — C'est bien ce qu'elles m'ont expliqué... C'est-à-dire Madame de La Béole... [Mouvement de Monsieur d'Horty.) Ça vous étonne?...
Monsieur d'Horty. — Non... ce qui m'étonne, c'est que, puisqu'elle sait que je connais Gemant-Hefï, elle vous ait chargée de me demander des renseignements qu'elle pouvait me demander à moi-même, puisqu'elle me connaît également...
Mada3ie de Sermaize. — C'est ce que je lui ai dit... Elle m'a répondu qu'elle ne voulait pas vous questionner directement parce qu'elle craignait que vous ne deviniez pourquoi elle vous questionnait...
Monsieur d'Horty, étonné. — Ah!... pourquoi est-ce donc?...
Madame de Sermaize. — Je ne m'en doute pas... Quant à Madame Montbard...
MoissiEUR d'Horty. — Est-ce la femme de l'embusqué?...
Madame de Sermaize. — Non, c'est sa mère... Elle m'a dit tout bonnement que Monsieur Gemant-HefF, ayant ébauché... je répète textuellement... des relations d'affaires avec son mari, il désirait savoir à quoi s'en tenir sur son compte...
Monsieur d'Horty. — Et pourquoi s'est-elle adressée à vous pour ça?...
Mada3ie de Ser3iaize. — Ce que vous auriez été un bon juge d'instruction, vous !... [Elle rit.)
Monsieur d'Horty. — C'est que ça me paraît tellement saugrenu qu'on vous demande, à vous, sans raison, des renseignements sur un type comme Gemant-HefT!...
Madame de Sermaize. — Elle donne comme raison que je connais tout le monde... soidisant... et qu'ils ont, son mari et elle, cherché inutilement des gens de leur mi-
lieu connaissant Monsieur Geinant-Hefl', en dehors de ceux qui le leur ont présenté et qui ne le connaissent pas plus qu'eux...
Monsieur d'Horty. — Ça ne m'étonne pas. . . Gemant-Heff n'est connu dans aucun milieu avouable...
Madame de Sermaize. — Ah !... Qu'est-ce que c'est donc au juste, que ce monsieur?...
Monsieur d'Hokty. — Au juste, je ne vous le dirai pas... ni moi ni personne, je pense... approximativement, c'est...
(On entend un froufrou et des pas, et Monsieur et Madame Montbard paraissent dans le premier salon.)
Madame de Sermaize. — La voilà... avec son mari...
Monsieur d'Horty. [Il regarde les Montbard d'un œil amicsé.) Ils ont l'air de deux bonnes poires... [En lui-même.) Euh!... Euh!...
bonnes si on veut... D'ailleurs, les poires ça n'est intéressant que quand ça se mange...
Madame Montbard. — Nous ne sommes pas indiscrets?... [Elle louche sur Motisieur d'Horty.)
Madame de Sekmaize. [Elle présente.) — Monsieur d'Horty... Monsieur et Madame Montbard...
(Saluts.)
Madame Montbard. — J'ai eu le plaisir d'apercevoir Monsieur jeudi dernier, chez Madame Treille...
Madame de Sermaize. — Vous arrivez juste à point pour entendre les renseignements que j'étais en train de demander pour vous à mon vieil ami Horty, qui connaît Monsieur Gemant-Heff...
Monsieur et Madame Montbard, ensemble^ regardant Monsieur d'Horty d'un air d'envie. — Ah ! vous le connaissez?...
(Monsieur d'Horty s'incline.)
Madame Montbard. — Alors, Monsieur, voudriez-vous nous dire... dire à mon mari surtout... ce que vous pensez de Monsieur Gemant-Heff?...
Monsieur Montbard. — Je voudrais beaucoup connaître votre opinion?...
Monsieur d'Horty. — Mon opinion, c'est
que c'est un type épatamment intelligent...
Monsieur Mombard, avec indifférence. — Gela, je ne m'en suis pas aperçu... [Monsieur d'Horty sourit.) Dans les affaires, ce qui est surtout utile, c'est le savoir-faire et les relations... [Avec désinvolture et importance.) Or, je m'occupe, depuis quelque temps surtout, d'affaires... Tout le monde, d'ailleurs, s'occupe plus ou moins d'affaires...
Monsieur d'Horty, narquois. — Il faut bien passer le temps !...
Madame Montbard, avec vivacité. — Oui, n'est-ce pas... il faut passer le temps...
Monsieur Montbard. — Un de mes amis avec lequel je fais quelques affaires, Monsieur Desmarets de Saint-Gond... Vous le connaissez peut-être?...
Monsieur d'Horty. — Je n'ai pas cet honneur...
Monsieur Montbard. — ... nous a présenté Monsieur Gemant-Heff... [La baronne de La Réole paraît. Madame de Sermaize va audevant d'elle et lui dit quelques mots.) lequel lui a été amené par...
Madame de Sermaize, qui revient avec Ma-
40 LES PROFITARDg
dame de La Réole. — Continuez donc, si toutefois vous n avez rien de confidentiel à demander à Monsieur dHorty... [A Madame de La Réole, comme si elle était complètement en dehors de la question.) Vous permettez qu'Horty achève de donner des renseignements que Monsieur Montbard désire avoir sur un monsieur quelconque...
Madame de La Réole, qui s'efforce de paraître détachée et inattentive. — Mais comment donc, je serais désolée de vous gêner en quoi que ce fût... [Elle écoute avidement.)
Monsieur Montbard. — Gomme je vous le disais, Monsieur, Monsieur Gemant-Hefî fut amené chez Saint-Gond par Monsieur Wolliistling...
Madame de La Réole, avec élan. — Quel homme charmant!...
Monsieur Montbard. — Monsieur Wollûstling... oui, certes !...
Madame de La Réole. — Je parlais de Monsieur Gemant-Helî...
Monsieur Montbard, intéressé. — Ah! vous le connaissez aussi, Madame!... Vraiment,
nous avons de la chance, après avoir tant cherché, de tomber sur deux personnes qui le connaissent... Qu'est-ce que vous savez de lui?...
Madame de La Règle, embarrassée. — Moi. . . mais probablement moins que vous n'en savez vous-môme... (Convaincue.) Je le trouve très charmant, voilà tout!...
Monsieur Montbard, déçu, à Monsieur d'Horty. — Et vous. Monsieur?... Que savez-vous de lui, de ses tenants et aboutissants, de sa situation mondaine?...
Monsieur d'Horty. (// a envie de rire.) — Sa situation mondaine est assez mal définie... Gemant-Heff n'est pas un homme du monde à proprement parler... Mais c'est un homme qui a touché un peu à tout... qui ferait au besoin tout... et qui est au courant de tout... Il est très capable, s'il le veut, de mener à bien les affaires les plus difficiles et les plus compliquées... Il ne s'embarrasse pas de préjugés gênants, il voit large, et il peut faire grand s'il a en main ce qu'il faut pour ça...
Monsieur Montbard, épanoui. — Je suis
heureux de vous entendre parler ainsi, Monsieur... J'avais, je l'avoue, un peu de méfiance... Oh! de méfiance injustifiée, je le reconnais...
Madame Montbard. — Monsieur Gemant- Heff nous semblait être d'origine obscure et d'éducation incomplète..
Monsieur d'Horty. — Je n'ai, sur les origines de Gemant-Heff, que des données assez sommaires... Mais est-il nécessaire de sortir de la cuisse de Jupiter pour faire des affaires?... Ne serait-ce pas plutôt gênant?...
Monsieur Montbard. — Sans doute... mais notre fils Edgar nous avait dit de nous méfier de ce Monsieur Gemant-Heff... et de WoUiistling aussi, d'ailleurs... qu'ils avaient une mauvaise presse... que, avec eux, je n'étais pas de force...
Monsieur d'Horty. (// ouvre les bras pour faire signe qu'il ignore si Monsieur Montbard est de force.) — Ah !... quant à ça?...
Monsieur Montbard. — Il me disait d'être très prudent, très circonspect... Alors, autant me dire tout de suite de ne pas faire d'affaires !...
Monsieur d'Horty. — Evidemment!...
Monsieur Montbard. — Et Wolliistling, le connaissez-vous aussi?...
Monsieur d'Horty. — De réputation seulement...
Monsieur Montbard. — Lequel des deux vous inspire le plus de confiance?... Wolliistling ou Gemant-HetT?...
Monsieur d'Horty, après avoir profondément réfléchi. — Autant Tun que Tautre...
Les Comprimés de mouton.
Chez les Desmarets de Saint-Gond.
Un dîner. Gros luxe. Couvert très chargé de verres. Arg^enterie pesante et ouvragée. Jonchée de fleurs éclatantes, sur une nappe surchargée de chemins de table d'une richesse excessive et d'une propreté douteuse.
Une vingtaine de convives. Plus de femmes que d'hommes. Robes très décolletées; fleurs aux boutonnières.
La baronne de La Réole, à Madame Desmarets de Saint -Gond. — A la bonne heure !... Ça fait plaisir de revoir un vrai dîner... un dîner comme avant la guerre !... Vous avez joliment bien fait de rompre avec cette ridicule tradition... (^4 Monsieur Ge-
mant-Heffy son voisin de gauche.) N'est-ce pas, Monsieur?...
Gemant-Heff, mis avec recherche, un gardénia — parce que c'est discret et «■ ancien Régiîne « — à la boutonnière. L'air extrêmement correct, presque gourmé. — Il me semble, Madame, que, en principe, on ne fait jamais bien de rompre avec les traditions... Mais j'ignore, en l'espèce, de quelle tradition vous voulez parler?...
Madame de La Réole. — Mais de cette habitude stupide de ne plus s'habiller pour les dîners, sous prétexte qu'il y avait la guerre...
Le vicomte de Folligny, qui est séparé de Gemant-lîeff par la belle Madame Treille. — Qu'il y « a » la guerre... Vous ne savez peut-être pas qu'elle dure encore?...
Madame de La Réole. — Si, je le sais!... Mais puisque, ici, grâce à Dieu, nous n'en souffrons pas... du moins de façon aiguë... je ne comprends pas la nécessité de s'ensevelir sous des voiles de deuil...
FoLLiGNY. — Il y a malheureusement des gens pour qui ça a été une nécessité...
La belle Madame Treille. — Pourquoi
rappeler les choses tristes ?... Nous ne sommes aucun dans ce cas... [Elle regarde autour d'elle d\in air éperdu.)
Gemant-Heff, qui est son voisin de droite. — Vous cherchez quelque chose, Madame?...
La belle Madame Treille. [Elle a fini par trouver le dos de la chaise de Gemant-Heff' qu'elle tapote à petits coups.) — Du bois... Je voulais toucher du bois... pour conjurer la guigne... parce que, comme je me vantais que, ni moi, ni personne ici, nous n'avions de deuils à déplorer, je craignais...
Madame Montbard. — Vous avez bien raison... [Elle touche la chaise de son voisin qui est Monsieur des Ramiers.) Ainsi, moi, je suis toujours tremblante comme une feuille...
Monsieur des Ramiers, air innocemment inquiet. — Pourquoi donc êtes vous tremblante comme ça?...
Madame Montbard.— Pour mon fils Edgar. . .
Monsieur des Ramiers. — Est-ce que vous pensez que des Zepp's ou des Taubes iraient à Bourges?...
La baronne du Mourillon, à Monsieur Des-
marets de Saint-Gond, à la droite duquel elle est placée. — Vous semblez préoccupé...
inquiet?... [Avec envie.) Ça doit marcher, pourtant, les affaires?,..
Monsieur Desmarets de Saint-Gond, très sec. — Mais... vous devez être, sur ce point, mieux renseignée que moi...
La BAR0^^'E. — Oh ! non !... Moi, vous comprenez, je ne m'occupe que de toutes modestes petites affaires, tandis que vous qui faites des fournitures en grand, vous devez faire des coups magnifiques... [Mouventent de Monsieur Desmarets de Saint- Gond.) j'entends de splendides bénéfices...
Madame de Rayche, à son voisin Monsieur Monthardj avec un sourire vinaigré et en louchant sur la Baronne. — Voilà ce qu'on peut appeler mettre les pieds dans le plat... [Monsieur Montbard rit jaune.) kh \ mon Dieu !... [Faux air de confusion.) j'oublie que, vous aussi, depuis la guerre, vous faites des...
Monsieur Montbard. (// coupe d'un ton qu'il s'efforce de rendre détaché.) — Oh !... moi, ça ne compte pas!...
Madame de Rayche. — Ça n'est pas ce qu'on dit...
Madame de Lavallé-d'Auge, à Monsieur de Louèche, son voisin. — Je vous admire, Monsieur, vous qui avez le bonheur d'être Suisse, de rester ainsi à Paris à partager nos dangers...
Monsieur de Louèche. [Un monsieur entre deux âges, ni grand ni petit, ?ii beau ni laid, ni gras ni maigre, châtain en tout.) — Quels dangers?...
Madame de Lavallé-d'Auge. — Mais ceux que l'on craint dans tout pays en guerre... et en partie occupé par l'ennemi. . . Car, enfin, il ne faut pas oublier que les Allemands sont...
Plusieurs voix ensemble. — A Noyon...
Monsieur des Ramiers. — Tiens !... il y a de l'écho !...
Folligny. — Il y en a toujours pour les choses désagréables...
Le baron d'Icoglan. — Ce n'est pas une chose désagréable...
Folligny. — Ah !... ça vous est agréable que les Allemands soient à Noyon?... Quel drôle de goût ! . . .
Le baron d'Icoglan. — Je voulais dire que c'était une simple constatation que faisait Madame de Lavallé-d'Auge...
Monsieur des Ramiers. — D'ailleurs, je comprends assez que vous préfériez qu'ils ne soient pas encore partis... 11 vous reste une chance de les voir...
Le baron d'Icoglan, gêné. — Evidemment... Etre maintenu ainsi, de force si l'on peut dire, au ministère, sous prétexte que l'on connaît mieux que quiconque le service dont on est chargé, c'est bien dur pour un soldat...
Monsieur des Ramiers. — Vous n'êtes pas un soldat, vous!... (Mouvement du Baron.) Vous êtes un officier... D'ailleurs, si vous avez envie de marcher, ça vous est maintenant bien facile... Vous n'avez qu'à vous adresser à FoUigny... 11 aura, j'en suis sûr, un vrai plaisir à vous faire envoyer au front... et il lui suffira pour ça de dire un mot au nouveau ministre... ils sont intimement liés...
(Le baron d'Icog-lan fnit un nez.)
Madame de La Vekgli:, u/ie petite jeune femme élégante et bête, à Folligny. — Monsieur des Ramiers vient de dire à Monsieur d'Icoglan qu'il n'est pas soldat, mais officier... C'était une méchanceté, n'est-ce pas?...
Folligny. — Je le crains!...
Madame de La Vergue. — Non, mais je veux dire qu'il n'est pas officier non plus?...
Folligny. — Mais si...
Madame de La Vergue. — J'entends qu'il ne l'est pas de son métier?...
Folligny. — Mais si, parfaitement!...
Madame de La Vergue. — Pourtant... on m'avait dit que c'était un embusqué ?...
Folligny. — Ben, c'est un embusqué de carrière !...
Madame de La Vergue, ahurie. — Oh.î...
il y en a !...
Folligny. — 11 faut bien se conserver pour ramasser les grades de ceux qui tombent... Une guerre, c'est magnifique pour l'avancement... à condition toutefois de rester soi-même en vie...
Madame de La Vergue. — Et on avance ?...
FoLLiGNY. — Si on avance, naïve petite Madame!... Mais on avance tellement vite que les autres ne peuvent pas suivre le train... Voyez l'attaché militaire de...
Madame de La Vergue. — L'attaché d'embuscade?...
FoLLiGNY. — Justement!... Ben, il a pris deux grades là-bas sur un rond de cuir, chez des bons neutres...
Madame de La Vergue. — Et vous croyez que Monsieur d'icoglan va en prendre un?...
FoLLiGNY. — Un quoi?...
Madame de La Vergue. — Un grade ?...
FoLLiGNY. — Je n'en sais rien... Mais je
puis vous annoncer qu'il va probablement
avoir la croix... (Madame de La Vergue le
regarde avec des yeux arrondis.) Ça vous
épate, mais c'est comme ça 1... (// rit.)
Voulez-vous accepter mon bras?... Votre
étonnement vous empêche de voir que le
dîner est fini...
(Mouvement, brouhaha, on passe dans le salon.)
Monsieur Desmarets de Saint-Gond. (//
assoit sommairement la baronne du Mouril-
Ion et va à Gemant-Hejf, qui examine dan air indiffèrent les portraits de famille.) — Eh bien?...
Gemant-Hefk, air aimable. — Eh bien, ([uoi ?...
MONSIELR DeSMARKTS DE Sai.NT-GoND.
Avez-vous du nouveau pour notre affaire ?...
Gemant-Heff. (// a l'air de chercher.) — Ah !... les Comprimés de mouton... je n'y pensais déjà plus !...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond, amer.
— Moi, j'y pense !... (Inquiet.) Eh bien?...
Gemant-Heff. — Eh bien, j'ai trouvé un preneur... ou plutôt WoUûstling en a trouvé un... à des conditions...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond, anxieux.— Bonnes?...
Gemant-Heff. — Bonnes n'est peut-être pas le mot... mais très acceptables... D'ailleurs, plus vous attendrez, plus vous perdrez... La guerre va être Unie dans six semaines...
Monsieur Desmarets de Saint -Gond. — Ah !... vous aussi vous croyez à ces bruits de paix?...
Gemant-Heff, air grave. — J'y crois fermement... (Enthousiasmé.) C'est un résultat magnifique !...
Monsieur Des3IAREts de Saint-Gond, amer.
— On voit bien que vous n'avez pas fabriqué des nourritures pour les troupes, vous!... Pour nous, c'est six cent mille francs de f !
Gemant-Heff, paisible. — Non... quatre cent mille seulement... puisque j'ai acheteur à deux cent mille demain, si vous voulez...
Monsieur Desmarets de Saint -Gond. — C'est impossible !... Je ne peux pas... nous ne pouvons pas perdre une pareille somme...
Gemant-Heff. — Si vous préférez perdre le tout, c'est votre affaire...
Monsieur Desmarets de Saint -Gond. — Mais...
Gemant-Heff, péremptoire. — C'est à prendre ou à laisser... Je dois donner une réponse définitive demain matin... Notre homme est en pourpalers pour autre chose. . .
Monsieur Desmarets de Saint-Gond. — Je voudrais au moins eonsulter mon... enfin
l'autre commanditaire... Je vous ai dit que nous étions deux...
Gemant-Heff. (// louche fxirtivenient sur Monsieur Montbard.) — Deux bourses...
mais une seule volonté... Allons !... vendezvous, oui ou non, vos Comprimés de mouton?...
Monsieur Montbard. — Oui, mais...
Gemant-Heff. — Alors nous allons signer...
Monsieur Desmarets de Saint- Gond. — Demain... ce soir, il est impossible que...
Gemant-Heff. — Si, si... ce soir... Je désire finir cette affaire... Vous n'auriez qu'à changer d'avis...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond, très distaut et hautain. — Je n'ai qu'une parole, Monsieur !...
Gemant-Heff, avec sérénité. — Justement... Si vous n'en avez qu'une, vous êtes obligé de la reprendre chaque fois que vous en avez besoin...
Monsieur Desmarets de Saint- Gond. — f I \
Vieilles Connaissances.
Chez les de Lavallé-crAuge.
Un hôtel aux environs de la place Beauvau. Aspect aussi anti-artistique que possible, assez confortable et très comme il faut. Une salade de meubles où il y a à peine d'Empire, très peu de Restauration, beaucoup de Louis-Philippe, et énormément de Napoléon III. On tire une loterie au profit des blessés. Monsieur de Lavallé-d'Auge a donné quelques livres anciens auxquels il n'attache aucune importance, et sa femme — qui est très « Action Française » — y a ajouté une parure de grenats, donnée par l'impératrice Joséphine à son arrière-grand'mère qui, avec d'autres jeunes filles d'une ville quelconque, lui a^ ait offert des fleurs en 1806. Les billets sont à un louis. On en a placé cinq cents. Une cinquantaine de personnes circulent dans les trois salons.
Monsieur de Lavallé-d'Auge, un beau grand bonhomme incolore et correct, à Monsieur d'Horty qui regarde les livres exposés, — Ça vous intéresse, ces machins-là?...
Monsieur d'Horty. — Beaucoup... j'adore les livres... et il y en a ici quelques-uns qui sont assez rares et, dans tous les cas, très intéressants...
Monsieur de Lavallé-d'Auge, d'un ton détaché. — Oh ! moi, les livres, quels qu'ils soient...
Madame de Lavallé-d'Auge. [Elle est, en femme, ce que son mari est en homme.) — Vous regardez la parure de l'Impératrice?...
Monsieur de Lavallé-d'Auge. — Mais non!... Ce sont les livres qu'il regarde!... Si vous croyez que les grenats de la bonne Joséphine intéressent Horty, vous vous blousez complètement, ma chère Amie...
ils n'intéressent personne, d'ailleurs!...
Madame de Lavallé-d'Auge, piquée. — Cette parure n'a évidemment pas la valeur de vos livres, mais elle est jolie... Je l'ai montrée à un bijoutier qui m'a dit qu'elleétait amusante comme bijou type de l'Em-
pire... et qui l'a estimée trois mille francs...
MoNsiEL'R DE Lavallé-d'Auge. — Estimé, oui, parbleu!... Ça ne coûte rien d'estimer un objet trois mille francs... mais s'il fallait les donner...
Madame de LAVAixÉ-D'AroE, pointue. — Il me les a offerts...
Monsieur de Lavallé-d'Ai ge, saisi. — Ah ! . . . par exemple!... (Sincère.) Ce que je l'aurais donnée, moi, la parure!...
Monsieur d'Horty. — Vous avez tort de chiner la parure de Joséphine... Elle a beaucoup de chic... et beaucoup de <' pièces » aussi... Un collier... un jeu de cinq agrafes de taille graduées... des boucles d'oreilles... des coulants pour les nœuds de rubans... Et les cordons qui réunissent les plaques du collier sont en perles... toutes petites, il est vrai, mais jolies... Allez! le marchand qui offrait trois mille francs de la parure à Madame de Lavallé-d'Auge l'eût certainement revendue au moins dix mille... à cause de son style très pur, bien entendu, car la valeur des pierres est, comparativement, insignifiante...
Monsieur de Lavallé-d'Auge. (// cligne les yeux pour regarder la parure.) — Le fait est qu'elle n'est pas si mal, cette petite parure ! . . . Elle ferait bien sur une jolie femme. . . genre Récamier...
Monsieur d'Horty. — Que ça!... [Il rit.) Ben, vous verrez qu'elle sera gagnée par quelque horreur... C'est comme vos livres... Tenez !... Ce petit Racine, il est fichu d'aller échouer dans les grosses pattes du père Montbard... ou de Notre fils Edgar...
Madame de Lavallé-d'Auge. — Voilà le flot
qui arrive !...
(Elle se précipite pour recevoir ses invités, son mari la suit. Geniant-Heff, qui se promenait dans les salons, s'approche de la table et examine les lots sans voir Monsieur d'Horty qui s'est éloigné un peu.)
Monsieur d'Horty, narquois, à Gemant- Heff. — Mes compliments. Monsieur Gemant-Heff ! . . . Vous avez de belles relations ! . . .
GEMANT-Heff, saisi. — Oh !...
(Mouvement de recul.)
Monsieur d'Horty. — Vous ne vous attendiez pas à me voir?...
Gemant-Heff, très démonté. — Mon Dieu ! non !... et pourtant j'aurais dû prévoir une rencontre qui n'est qu?^ très normale...
MoMsiKuu d'Hortv, affirmatif. — Très...
Gemant-Heff, qui reprend peu à peu son aplomb. — D'ailleurs, si je n'avais pas vu [Monsieur, je...
Monsieur d'Horty. — Gare!... [Il rit.)
Gemant-Heff. (// est devenu très rouge.) — Pardon... je...
Monsieur d'Hohtv. — Il n'y a pas de quoi... Vous avez de la mémoire, car nous sommes de bien vieilles connaissances... Il y a au moins... (// cherche.) au moins quinze ans que les circonstances nous ont séparés...
Gemant-Heff. — Dix-sept, Monsieur... et il me semble que c'est hier...
Monsieur d'Hortv. — Ça me rajeunit!...
Qu'est-ce que vous alliez dire, quand je vous ai rappelé à un langage plus en rapport avec votre nouvelle incarnation?...
Gemant-Heff. — J'allais dire que si je n'avais pas eu l'honneur de vous voir ici, Monsieur, j'eusse été obligé d'aller vous relancer chez vous...
Monsieur d'Horty. — Parce que?...
Gemant-Heff. — Parce que j'ai su que l'on s'était adressé à vous pour avoir des renseignements sur moi...
Mo?«siEUR d'Horty. (// fait la bête.) — Dame!... vous n'aviez été que chez moi...
Gemant-Heff, qui a rougi de nouveau. — Ce n'est pas de ces renseignements-là que j'entends parler... mais de ceux... d'un tout autre genre... qu'on a dû demander ces jours-ci... Madame la marquise de Sermaize a été chargée de demander à Mons... [lise reprend brusquement.) de vous demander des renseignements pour le compte...
Monsieur d'Horty. — ... de Madame de La Réole et des Montbard . . . Parfaitement. . . Eh bien?...
Gemant-Heff, anxieux. — Eh bien, oseraije demander à Mons... demander enfin, ce que Mons... ce que vous avez répondu...
Monsieur d'Horty. — Mon ami, j'ai répondu textuellement... ou presque... que vous étiez très intelligent, que vous aviez touché un peu à tout, que vous pouviez mener à bien les affaires les plus difficiles et
les plus compliquées, et faire grand... sans vous encombrer de préjugés gênants, si l'on vous mettait en mains ce qu'il faut...
Gemant-Heff, i^oulage. — Je vous remercie...
Monsieur d'Horty. — Il n'y a vraiment pas de quoi...
Geaiant-Heff. — Mais comment savezvous... tout ce que vous avez dit... car ce n'est pas chez Monsieur... [Moiiveme?it de Monsieur d' H or ti/.) chez vous. Monsieur, que j'ai pu montrer de quoi je suis capable...
Monsieur d'Horty. — Assurément non...
Toutefois, votre séjour chez moi m'avait appris que vous étiez remarquablement intelligent, relativement dévoué... quand ça ne vous dérangeait pas trop... et un peu ficelle, mais pas voleur...
Gemant-Heff. — !... !... !...
Monsieur d'Horty. — Je ne considère pas comme des vols la prise de quelques cigares, de bonbons, de confitures ou de timbresposte... Un jour, il m'avait manqué un billet de vingt-cinq louis, que j'avais laissé dans un porte-cartes sur la cheminée de ma
chambre... Au premier instant, je m'étais dit : <( C'est cette petite gouape d'Abei, ça ne fait pas question... » [Moucement de Gemant-Reff .) Mettez- vous à ma place?... Vous n'aviez pas une binette ni des allures faites pour inspirer une confiance sans bornes à un vieux singe qui la connaît dans les coins comme le père Horty, pas?... Donc je me dis, c'est lui, ça ne fait pas question... Et puis, je réfléchis que ça fait au contraire question, parce que j'avais rencontré mon cousin, le comte d'Aubagne, qui m'avait dit être venu pour me parler et m'avoir attendu... Je me dis : «Sûr, c'est Aubagne!... » et je laissai, à partir de ce jour, traîner sous votre blair... pardon, sous votre nez... tous les argents dont je pouvais momentanément disposer... Jamais rien ne manqua... Et je pensai : « 11 est vraiment honnête... C'est bizarre, mais c'est comme ça!... » Alors quand tu m'as... \J.l se reprend.) quand vous m'avez quitté... pour une bêtise...
Gemant-Heff. — Oh! non! Monsieur!...
pour entrer chez un coulissier I...
Mo>'siEUR d'Horïy. — Je vous ai regretté...
ensuite, je n'ai plus pensé à vous... Cinq, six ou sept ans plus tard, j'ai entendu, de côté et d'autre, parier d'un Gemant-Heff qui brassait, en sous-main, des affaires vaguement louches, faisait chanter les ministres, et se payait la tôte de certains parlementaires au profit de certains autres, et surtout de lui-même... Machinalement j'ai pensé à vous... mais ce nom de Gemant me gênait très fort... Et puis, en lisant les débats de je ne sais plus quelle affaire financière et correctionnelle, je vois la déposition « pleine de tact et de modération » — disait la feuille — de Monsieur Abel Gemant- HefT... Alors je me suis dit : « Abel, c'est bien mon homme !... mais pourquoi cette allonge de Gemant?... »... qui est assez drôle d'ailleurs...
Gemant-Heff. — Ah ! Monsieur ! si j 'avais pu prévoir!... Mais non... Si j'avais demandé à ajouter Heff à Gemant... je crois bien que, même en écrivant la demande, je me serais aperçu de l'effet... Mais je demandais à ajouter le nom de Gemant — qui est celui de ma mère — devant Heff... parce que
Abel Heff tout court, ça sonnait mal... ça avait Tair d un seul mot... J'ai obtenu l'autorisation, et voilà le résultat...
Monsieur d'Horty. — Mais le résultat n'est pas pour me déplaire... C'est un drapeau, ce nom... ou mieux, un symbole... Alors, expliquez-moi?... Vous voulez donc épouser la mère La Réole?... [Mouvement de Gemani- Heff.) Oh !... ne vous en défendez pas, mon ami... Ce n'est certainement plus un bouton de rose... surtout à côté du beau garçon que vous êtes resté... mais elle a deux cents jolis mille francs de rente, et personne de sa famille... que je sache, du moins... ne fait des chaussons de lisières... Et vous voulez probablement faire commanditer au père Montbard quelque affaire véreuse... à moins que vous ne cherchiez à lui en choper une bonne?... car il y a encore ça...
Gemant-Heff, ahuri. — Mais... comment pouvez-vous savoir ce...
Monsieur d'Horty. — Voyons... est-ce que ça n'est pas limpide, tout ça?... Est-ce que ça| ne s'impose pas à première vue?... Pourquoi vous intéresseriez-vous à ce vieux trumeau
de baronne et à ces excellentes poires de Montbard, assez pour que eux-mômes soient forcés de se renseigner sur votre compte?...
Gemant-Heff. — Admettons que vous ne vous trompiez pas, Monsieur...
Monsieur d'Hortv. — C'est ça!... admettons-le...
Gemant-Heff, hésitant et inquiet. — Dans ce cas... qu'est-ce que vous allez faire?...
Monsieur d'Horty. — Gomment, ce que je vais faire?... Qu'est-ce que vous voulez que je fasse?...
Gemant-Heff, tout à fait anxieux. — Vous pouvez... vous mettre en travers...
Monsieur d'Horty. — Jamais de la vie !... Je m'intéresse à vous tout autant... sinon plus... qu'à cette vieille folle égoïste, ridicule et rapiate, qui ne pense qu'à elle-même, ne s'occupe que d'elle-même, et n'aime qu'elle-même... Je parie qu'elle n'a jamais donné un sou à un petit, ni à un vieux pauvre, et qu'elle n'a jamais envoyé au front ni une boîte de sardines, ni un tricot... Et pour les Montbard, c'est kif kif... Des lâches, des profitards, écœurants de cynisme
inconscient... Tant mieux si leur argent passe dans votre poche... comme ça, au moins, il ne restera pas dans celle de Notre fils Edgar...
Gemant-Heff, rassuré et reconnaissant. — Je vous remercie, Monsieur... J'ai passé deux ou trois jours bien durs quand j'ai appris qu'on vous avait parlé de moi... Vous qui êtes si net, si délicat, si...
Monsieur d'Horty. — N'en jetez plus!...
Tout le monde n'a pas les mêmes aptitudes... Ah! dites-moi?... 11 est bien entendu que vous réserverez les mariages, commandites, etc., etc.. pour des types comme la Baronne ou les Montbard?... Oh ! vous aurez du champ ! . . . mais que vous laisserez tranquilles... tout à fait tranquilles... les braves gens...
Gemant-Heff, interrogativement . — Par exemple?...
Monsieur d'Horty. — Par exemple ceux chez qui nous sommes...
Gemant-Heff. — (jui sont donc ceux-là?...
Monsieur d'Horty. — Ce ne sont ni des financiers, ni des tripoteurs... mais seule-
ment des imbéciles... et je les aime bien, vous m'entendez... Et comme ils sont très riches, et que la chose serait tentante, je vous défends de toucher à eux... D'abord, si vous le faites, moi, je mangerai le morcaau... C'est bien compris?...
Gemant-Heff. — C'est bien compris... vous pouvez compter sur moi, Monsieur... Je vous remercie encore, je suis bien heureux de cette rencontre vraiment providentielle...
Monsieur d'Horty. — Ne mêlons pas la Providence à ces choses-là...
Madame de I^a Réole. [Elle s'élance sur Gemant-Heff en brandissant un écrin.) — Monsieur Gemant-Heff!... J'ai gagné la parure de l'Impératrice!...
Monsieur des Ramiers. (// rentre sa tête dans ses épaules d'un air effaré.) — Gare à la grosse marmite !...
Parfait Accord.
Au coin des Champs-Elysées et de l'avenue Marigny, Larmileux est arrêté au bord du trottoir où il piétine, ag^acé. A la fin, arrive par l'avenue Marig-ny un confortable auto qui marche grand train, et dans lequel sont deux messieurs qui causent avec animation.
Lar.miteux. (// est confortablement vêtu. Pardessus cloche à col de fourrure, gants fourrés, etc. Conserve malgré tout son « pauvre air » . // lève sa canne et. fait signe au chauffeur d'arrêter.) — Eh!... pssttt!... Ghaiiffeur!... [A tue-tête, à l'instant où l'auto tourne à gauche dans les Champs-Elysées.)
Eh ! Lagrath !... (Une tête ahurie paraît à la portière. Larmiteux gesticule, et, finalement, l'auto stoppe, et un monsieur en sort.) Ah î... tu te décides !... J ai cru que tu allais me la faire au brûlage...
Monsieur Médard Lagrath, cinquante ans.
Le regard fureteur, les narines (( quêteuses » . Moustaches en brosse à dents, mâchoire féroce. L'air d'une gouape. — Je ne te reconnaissais pas... {Il le toise.)
Larmiteux, paisible. — Oui... j'ai une pelure neuve... [Négligemment.) Y ^i hérité!...
Lagrath, nerveux. — C'est pas pour me raconter ça, j'imagine, que tu m'arrêtes à l'instant où je vais...
Larmiteux. — A T Aquarium... oui... je sais... C'est même pour ça que j'ai à te parler... Je t'attendais...
Lagrath. — Comment savais-tu que je passerais par ici?...
Larmiteux. — Mon vieux, tu me fais de la peine... Je savais où tu irais, et je me doutais d'où tu viendrais... Or il était indiqué que ton chauiïeur, à moins d'être une tourte, prendrait par les Champs-Elysées plutôt que
par le faubourg, toujours plus ou moins encombré...
(Une tète, jeune et plutôt vulg^aire, paraît à la portière de l'auto.)
Lagrath. — Dis ce que tu veux... mais, vite... je suis pressé ?...
Larmiteux. — Je vais te le dire, mais pas vite... parce que c'est assez long... et assez délicat aussi à t'expliquer... Oh! ne trépigne pas, mon vieux !... il faut que tu m'écoutes, et tu m'écouteras, d'abord parce que c'est ton intérêt, ensuite tout bonnement parce qu'il le faut...
Lagrath, horripilé. — Tu as vraiment un culot... tu es...
LARMriEux, imperturbable. — Je suis comme je suis !... C'est pas à mon âge que je vais me girouetter, pas?...
(La tête réapparaît à la portière.)
Lagrath, embêté. — Tu vois bien qu'on m'attend?...
Larmiteux. — Je le vois... et j'allais même, à ce propos, te suggérer une ingénieuse
pensée.,. Il fait dans ce coin un frisbi de canard... Places -y ton esclave, et nous causerons paisiblement dans Tauto (// rit.) du Sous-Secrétariat des Conserves et Boissons... Ah !... tu es loin du landau à baleine de ton printemps!...
Lagrath. — Veux-tu, oui ou non, me dire ce qu'il y a pour ton service?...
Lar3iiteux. — Mâtiche !... De la politesse! .. L'habitude des cours!... {Mouveinenl de Lagrath.) Fais descendre ton larbin et je te le dirai dans l'auto... Allons!... dépêchons !...
(Lagrath se dirige vers l'auto. Un jeune homme en sort et il échange avec lui quelques mots, tandis qu'un valet de pied, mou et tassé, se tient à la portière et les regarde d'un air narquois.)
^ Lagrath. (// revient vers Larmiteux et lui présente le jeune homme.) — Monsieur de la Fouchatière, mon chef de cabinet... [Larmiteux salue du haut de la tête.) A tout à l'heure... Je vous rejoins !...
(Le chef de cabinet s'éloigne.)
Larmiteux. — Fichtre ! ... tu te mets bien ! . . . Ton chef de cabinet a une particule... Il est vrai qu'il a aussi une sale gueule... [Il s^ efface avec respect devant Lagrath qui veut le faire monter dans l'auto.) Après vous, Monsieur le Ministre... Après vous... [Lagrath monte, Larmiteux s'installe.) Renvoie l'autre esclave...
Lagrath, au valet de pied. — Montez, je donnerai les ordres tout à l'heure... [Le valet de pied monte sur le siège.) Je t'e'coute...
Larmiteux. — Voici... Un groupe de financiers que je représente... [Mouvement de Lagrath.) Oh!... tu peux rigoler... Ça ne me vexe pas... (// reprend.) que je représente auprès de toi... attache un intérêt très grand à voir accepter un produit de fabrication... ingénieuse et récente, par le service du Ravitaillement dont tu es pour rheure le grand chef... On fera des sacrifices... On en a déjà fait... Enfin, il y a vingt-cinq mille balles en banque... Tiens-tu le coup?...
Laguath. — Mais je ne suis pas libre!... J'ai les mains liées par la commission...
Laraiiteux. — Ah ! non !... tu oublies que j'ai été député, moi aussi... [Lagrath relève les sourcils.) ParfaitemQnt !... de la Basse- Sarthe, alors que c'était ton tour d'être dans le troisième dessous... Aussi, tu comprends, les commissions, came connaît !... Voyons, est-ce dit, et les Comprimés de mouton peuvent-ils se considérer comme acceptés?...
Lagrath. — Mon Dieu, je n'ai, en principe... [Larmiteux rit.) Qu'est-ce que tu as?...
Larmiteux. — T'en fais pas!... C'est ce mot de « principe » qui, en voltigeant sur tes lèvres, prend une saveur considérable... Tu dis donc que, en principe?...
Lagrath. — Je n'ai aucune bonne raison d'écarter les... enfin, la chose que tu dis...
Larmiteux. — Les Comprimés de mouton?...
Lagrath. — D'autant plus que c'est peutêtre, en somme, une excellente nourriture...
Larmiteux. — Pourquoi pas?... J'ignore totalement avec quoi on a fabriqué les Comprimés de mouton, mais je suppose... et je dirai même que j'espère... que c'est avec
quelque chose d'inoUensir... Alors, c'est entendu?... Je peux dire à mes gens que Vstïfaire est dans le sac?... Autre chose... Tu as probablement reçu d'une aimable dinde qui s'appelle Madame Treille...
Lagrath. [Il 'plastronne.) — La belle Madame Treille...
Larmitelx. — Si tu veux!... Tu as reçu une invitation à dîner, avec cette mention : « Pour rencontrer le professeur Lalah-Itouski, de Cracovie. » ?...
Lagrath. — Tu le connais?...
Larmiteux. — Oui... et toi aussi... C'est pour ça que j'ai voulu te prévenir, pour que la surprise que tu pourrais avoir, si tu le rencontres, n'amène pas de complications inutiles...
Lagrath, intrigué. — Qui est-ce donc?...
Larmiteux. — C'est moi... [Mouvement de Lagrath.) Parfaitement... Oui... Wolliistling et Gemant-Heff m'ont choisi cette personnalité pour répandre de fausses nouvelles parmi des imbéciles qui devaient s'empresser de les propager... Je reconnais que leur plan a magnifiquement réussi... Seule-
ment, et c'est ici que je ne suis plus d'accord avec eux, ils entendaient que je devais m'affubler une fois seulement de cette peau étrangère, puis faire un définitif plongeon... Or je trouve, dans cette situation de professeur polonais, un tas de petits profits qui ne sont pas à dédaigner... bons dîners...
Lagrath, narquois. — Bonnes fortunes...
Larmiteux. — Pas encore, mais ça viendra peut-être...
Lagrath. — Mais, un de ces jours, tu les rencontreras...
Larmiteux. — Qui?...
Lagrath. — Ben, Wolliistling et Gemant- Heff, ou d'autres qui te connaîtront...
Larmiteux. — J'ai rencontré déjà Wolliistling et Gemant-Hefî... Oui, les rosses, ils me sont tombés dessus, sans crier gare, dans le salon où ils m'avaient expédié comme porteur de fausses nouvelles... C'était précisément chez la belle Madame Treille...
où je suis sûr de ne pas les trouver jeudi... parce que, le jour de notre rencontre, Gemant-Heff a jugé à propos de m'imposer silence avec quelque brutalité... il y a eu un
incident... Pas de danger qu'elle nous réunisse... du moins, je ne le pense pas... (// regarde sa montre.) 11 est deux heures moins cinq... [Cérémonieux.) Monsieur le Ministre, je ne voudrais pas dérober plus longtemps de précieux instants aux auditeurs anxieux qui attendent le programme ministériel des Conserves et Boissons que...
Lagrath. (// hausse les épaules en riant.) — Quand t'auras fini?...
(Coup au carreau. Le valet de pied ouvre la portière. Larmiteux descend.)
LARMrrEUx, courbé en croissant. — Monsieur le Ministre... Tous mes respects...
vu
Le vent tourne à la guerre..,
- Chez la belle Madame Treille.
Il est neuf heures moins un quart. Dix-neuf personnes attendent, en piétinant, Tannonce du dîner. Il manque encore Monsieur Médard Lagrath, Sous-Secrétaire des Conserves et Boissons.
. La belle Madame Treille, à Folligny. — Le ministre n'est pas encore là...
Folligny. — Je m'en aperçois!... et vos invités aussi...
La belle Madame Treille. — Mon mari ïiît qu'il faut servir quand même... Ça me paraît impossible... Un ministre!...
FoLLiGNY, avec indifférence. — Oh !..
quand ce ministre n'est qu'un sous-secré taire d'Etat... et que, en plus, ce sous secrétaire d'Etat n'est que Lagrath...
La belle Madame Treille. — Est-ce qu( c'est quelqu'un de mal, Monsieur Lagrath?..
FoLLiGNY. — Il s'agirait d'abord de s'enr tendre sur ce qu'on appelle quelqu'un de mal... Alors disons tout bonnement que ce n'est pas quelqu'un...
La belle Madame Treille, quine comprenc rien aux subtilités. — Ah!... !... !... (Perplexe.) Alors, dans ce cas... il faudrait peut être que je prenne à ma droite le professeu Lalah-Itouski... D'abord, c'est un étranger, ensuite il est beaucoup plus âgé que Monsieur Lagrath... du moins, il en a l'air. Mais ^Monsieur Lagrath est ministre...
FoLLiGNY. — Approximativement...
La belle Madame Treille. — Enfin, qu'est ce que vous me conseillez?...
Folligky. — Oh!... moi, vous savez, le places, les préséances et tout le tremble ment, c'est pas du tout mon affaire... De mandez donc ça à Ramiers... ou encore
Horty... Ils ont été pins ou moins aux Affaires étrangères clans leur jeune âge... Alors le protocole, ça les connaît... et réciproquement...
La baronne de La Réole, ait professeur Lalah-ItouskL — Dites-nous, ^Maître, si la science, en Pologne, a fait en ces temps derniers de grands progrès?...
Le professeur Lalau-Itouski, très correct. Couvert de décorations et de plaques diamantées. Un large ruban de moire bleu ciel en écharpe. — Mon Dieu, Madame, je vous avouerai que la Pologne, depuis deux ans et demi, a été plutôt calme... [Il se reprend.) c'est-à-dire plutôt bouleversée... et que...
Madame de La Réole. — C'est vrai!... je l'oubliais !...
(Entrée de Lagrath. Saluts, présentations, etc., etc.)
La belle Madame Treille, à Monsieur d*Hortij, avec agitation. — Vite... un service, voulez- vous?... Folligny, à qui je me suis adressée, me renvoie à vous... A qui donner la place d'honneur?... J'ai Mon-
sieur Lagrath, qui est ministre, et le professeur Lalah-Itouski, qui est un étranger de marque... [Le Professeur écoute.) Quand on a deux convives de situations analogues, ou du moins qui se valent, comme c'est ici le cas, lequel des deux faut-il mettre à sa droite?...
Le professeur Lalah-Itousri, d'une voix éclatante. — Le plus bête!...
Le MAITRE d'hôtel. — Madame est ser-
(La belle Madame Treille, après avoir pro- L
.- mené autour d'elle un regard éperdu, va |
prendre le bras de Monsieur Lagrath.) \
Le professeur Lalah-Itouski. (// s'incline . devant le couple qui passe.) — Merci !... ' [Lagrath le regarde furtivement.) Ah! mon . Dieu!... J'oublie ma cavalière!... i
(Il se précipile vers Madame de La Réole \ à laquelle il offre le bras. Brouhaha. On passe dans la salle à manger. Le potage. Un instant de silence.)
Lagrath, à la belle Madame Treille. — Je
ne sais comment assez m'excuser de mon retard, mais, l'exactitude...
Lalah-Itouski, qui est à la gauche de la belle Madame Treille, d'un air écœuré. — N'était que la politesse des rois!... [Avec désinvolture.) Pftttt!... [Il fait le geste de souffler sur quelque chose d'invisible.) C'est-àdire une fumée... une légende... un vain mot qu'il faut laisser tomber dans l'oubli...
(Un froid.)
La belle Madame Treille, gênée. — Je ne sais pas si j'ai pensé à vous présenter l'un à l'autre?... [Elle se tourne successivement vers ses deux voisins.) Monsieur Médard Lagrath, ministre des Conserves et Boissons...
Lagrath, modeste. — Votre bienveillance exagère, Madame...
La belle Mada3ie Treille. — Et Monsieur le Professeur Lalah-ltouski, de Cracovie, qui vient de faire, en pays ennemis, les plus intéressantes observations...
Lalah-Itouski, modeste aussi. — Madame, vous me comblez !...
Lacirath, aimable, à Lalah-Itouski. — Je suis certain, Monsieur le Professeur, que notre belle hôtesse vous rend justice sans plus...
Lalah-Itouski, solennel. — Monsieur le Ministre, ce n'est pas avec vous que je vais faire ma violette... d'abord parce que vous devez, personnellement, la connaître dans les coins — comme disent les Français — ensuite parce que, ministériellement, si je puis ainsi dire, votre devoir est d'être renseigné...
Lagrath. — Renseigné!... Qui peut se flatter de l'être?...
Lalah-Itouski. — Monsieur le Ministre, vous venez, sous apparence de lieu commun, de dire une très grande vérité... {Nez de Lagrath.) Ainsi, moi, par exemple, je croyais l'autre jour, apporter de Berlin, d'où je venais en droite ligne... ou presque... un renseignement très certain... Je disais que la guerre allait prendre fin, je l'affirmais même...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond, inquiet. — Eh bien?...
Lalah-Itolski. — Eh bien, je me l'ourrais le doigt dans l'œil, jusqu'au coude... comme vous dites aussi à Paris... Le vent tourne à la guerre... Elle va durer encore de longs mois...
Monsieur Montbard, qui est rerddtre. — Gomment savez-vous (;a?...
Lalah-Itouski, imper tur bah le. — De source absolument sûre, cette fois... Par un de mes amis qui est fournisseur des armées ennemies... et auquel on vient de faire une commande énorme... kolossale, c'est le cas de le dire... [Il sourit aimablement.) de denrées alimentaires de toutes sortes, conserves, poissons stérilisés et viandes fumées, produits concentrés, vins, alcools, enfin tout ce qui sert à nourrir le soldat en temps de guerre...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond, très agité. — Vous êtes certain de ce que vous dites là?...
Lalah-Itouski, avec conviction. — Gertain, archicertain... (// s'incline vers Lagrath.) D'ailleurs, Monsieur le Ministre des Boissons et Gomprimés... (// se reprend vi-
vement.) pardon, des Conserves, sait bien à quoi s'en tenir là-dessus, car il a dû... ne serait-ce que comme réplique au mouvement adverse... prendre les mêmes mesures en vue d'un ravitaillement prolongé... [Mouvement de Lagrath.) Oh!... je ne demande pas les secrets du ministère!... Ma qualité d'étranger suffirait à m'interdire toute question que, d'autre part, me défend une discrétion tout indiquée à l'égard du pays qui veut bien m'accueillir...
La vieille iMadame du Mourillon, à Monsieur des Ramiers^ son voisin. — Ce Polonais est rasant!...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond. — Estil permis. Monsieur le Ministre, de vous demander si réellement vous faites des approvisionnements, des commandes?...
LactRath. — Certes, j'en fais...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond. — Des commandes pressées?...
Lagrath, important. — Très pressées...
(Monsieur Desmarets de Saint-Gond et Monsieur Montbard se lancent des regards de désespoir.)
Lalah-Itolski. — La j<uerre sera longiio encore... Les Anglais amassent des forces... Les puissances semblent se recueillir...
MoNsiKUR DES Ramiers. — Mais tout ça était dans le même état il y a un mois, quand vous nous annonciez que la paix était imminente...
Lalah-Itouski. — Il s'est produit divers incidents...
Monsieur des Ramiers, narquois, — Que tout le monde ignore...
Lalah-ïtouski. — Pas tout le monde, Monsieur, pas tout le monde... En France, on n'a pas l'habitude de se renseigner sur ce qui se passe dans les autres pays... xMais en revanche, les autres pays sont très renseignés sur ce qui se passe en France...
(Un froid.) ISEULT-MORGANE, BARONNE d'AlBA DE La
Démolicion, accent vaguement tudesque, à son voisin Monsieur de Louèche. — Est-ce vrai, Monsieur, ce que dit le savant Professeur?...
Monsieur de Louèche, quarante-cinq ans^
absolument incolore. — Mon Dieu, Madame, je rignore... Je suis, il est vrai, Suisse, mais, sauf pendant deux mois d'été, j'habite toujours la France...
ISEULT-MORGANE, ETC., ETC.. — C'cst trèS
flatteur pour nous autres Français, ce choix!...
Monsieur de Louèche. — Ce n'est pas précisément un choix... Je suis obligé d'habiter la France parce que ma mère était Française... et que c'est d'elle que me vient la fortune que je suis obligé d'administrer...
Iseult-Morgane, intéressée. — Une fortune territoriale, sans doute?...
Monsieur de Louèche, avec beaucoup de simplicité, parce qu'il faut répondre quelque chose, et pas du tout pour faire parade de son argent. — Il y a des terres et des bois... et aussi des maisons à Paris... enfin toutes choses qui rendent ma présence en France indispensable... Je ne le regrette pas, d'ailleurs !...
Iseult-Morgane, etc., etc., l'œil en coulisse et le regard câlin. — Nous autres Français non plus...
(Regard encore plus appuyé. Monsieur de Louèche rougit el examine le fond de son assiette.)
Lalah-Itouski. — Ah ! oui, Monsieur le Ministre, vous verriez, si vous n'étiez pas ministre, des choses bien laites pour vous intéresser et même pour fixer votre attention...
Lagrath, avec bienveillance. — Par exemple?...
Lalah-Itouski. — Par exemple, un de mes amis, armateur à Bordeaux, me racontait qu'il a, ces jours-ci, vendu vingt mille kilos de café à une vieille dame... [Il prononce vielle.) une baronne décharde, paraît-il, et qui, un pied déjà dans le tombeau, n'absorbera certainement pas ce tonique pour sa consommation personnelle... [La vieille Madame du Mourillon enfouit son visage dans sa coupe à Champagne et boit indéfiniment.) Eh bien, Monsieur le Ministre, ne pensez-vous pas que cette vieille va vous recouler ses provisions en douceur... et au prix fort?...
Lagrath, embêté. — Il est certain que dans ces énormes atïaires des commandes
de guerre, l'Etat est souvent... (// cherche le mot.) souvent...
Lalah-Itouski, d'une voix flûtée. — Entôlé!...
La belle Madame Treille. [Elle se lève et prend le bras de Lagrath.) — Monsieur le Ministre... [Bas, en passant au salon.) Je vous demande pardon ... le Professeur manque un peu de tact... Mais il sait étonnamment bien le français!...
Monsieur de Louèche, à Monsieur des Ramiers, après avoir conduit Iseult-Morgane au plus confortable fauteuil qu'il a pu trouver. — Quelle est cette si jolie dame?...
Monsieur des Ramiers. — Iseult-Morgane, baronne d'Alba de La Démolicion...
Monsieur de Louèche, très intéressé. — Qui est son mari?...
Monsieur des Ramiers. — Il est mort... ou disparu...
Monsieur d'Horty, à la cantonnade. — Enfin, inexistant...
Monsieur de Louèche, saisi. — Oh !... [Décontenancé, à Monsieur des Ramiers.) Gomment, cette si jolie dame, est...
Monsieur des Ramiers. — Charmante...
elle est charmante !... {A Monsietir d'Horty.) Pourquoi souffler sur ses illusions?... Il était si content...
Monsieur d'Horty. — Trop... Il ne faut pas que cette intrigante roule ce Neutre, plutôt sympathique et intéressant...
Monsieur de Louèciie, timidement à Monsieur d'Horty, qu'il a rejoint. — Vous êtes en relations avec la baronne de La Démolicion?...
Monsieur d'Horty. — Non, pas du tout...
Monsieur de Louèche. — Est-ce que vous savez qui elle est née?...
Monsieur d'Horty. — Wildeschwein !...
Monsieur de Louèche, qui sait Vallemand. — Oh!... Etes-vous sûr?...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond, à Monsieur Montbard. — Il faut voir Wollûstling demain, dès le matin...
Monsieur Montbard. — ?...?...?...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond. — Il m'a dit, il y a deux jours, que l'acheteur des Comprimés de mouton les a toujours et qu'il est embêté de les avoir...
Monsieur Montbard. — Ah !... et alors?...
Monsieur Desmarets de Sainï-Gond, énervé. — Et alors, nous pourrions peut-être les lui racheter... avant que la nouvelle de la prolongation de la guerre ne soit connue... 11 se contenterait peut-être d'un léger bénéfice...
Monsieur Montbard, les yeux brillants et la mine épanouie. — Compris!...
La Famille Culot.
Chez les Montbard.
xMadame Montbard, en robe « très habillée », lit, assise au coin du feu.
Monsieur Montbard. (// entre bruyamment,) — Ah ! Heureusement, tu es seule I...
Madame Montbard. (Elle a sauté en l'air.) — Tu m'as e'pouvante'e î . . . Qu'est-ce qui est encore arrivé?...
Monsieur Montbard. — L'affaire est faite ! . . . Je craignais qu'il n'y eût déjà des visites... je n'aurais pas pu te le dire avant le dîner...
Madame Montbard. — Je ne sais pas comment elle s'est terminée, l'affaire, mais...
Monsieur Montbard. — Si tu me permettais de parler, tu le saurais...
Madame Montbard. r—
Monsieur Montbard. — Nous ne sommes pas mécontents... Nous rachetons les comprimés à trois cent cinquante mille...
Madame Montbard, arrière. — Et ils en ont coûté six cent cinquante!... Je me demande ce qu'il faudrait pour vous mécontenter... ?
Monsieur Montbard. — Tu ne comptes pas que nous les avions revendus à Thomme de Woiliistling deux cent mille...
Madame Montbard. — Je compte surtout que vous ajoutez encore cent cinquante mille francs aux quatre cent cinquante mille déjà perdus... {Monsieur Montbard hausse les épaules.) Et je trouve ça cher pour du mouton... qui n'en est même pas!...
Monsieur Montbard, sourire de pitié. — Là n'est pas la question... Il importe peu que les Comprimés soient ou ne soient pas du mouton, du moment oii nous les vendons, comme s'ils en étaient, au Gouvernement qui nous les paie onze cent mille...
Madame Montbard, ahurie. — Ah!...
Monsieur Montbard, avec fierté. — Qu'estce que tu en dis?...
: Madame Montbard. — Je dis que s'il fait vraiment ça, le Gouvernement est une rude poire !...
Monsieur Montbard. — Tu diras ça à Lagrath, si tu veux, quand tu le verras...
Madame Montbard, encore incrédule. — C'est réglé, cette affaire-là?...
Monsieur Montbard. — Ça va l'être...
C'est Desmarets de Saint-Gond qui termine les négociations au ministère...
Madame Montbard. — Autrement dit, il n'y a encore rien de fait...
Monsieur Montbard. — Ma bonne Amie, comme le ravitaillement est aux abois en présence de la prolongation de la guerre... il est trop heureux d'accepter toutes les nourritures qu'on lui offre pour le soldat... Oh! je t'en prie, ne prends pas cet air entendu!...
Madame Montbard. — Est-ce que notre Edgard la connaît?...
Monsieur Montbard. — Qui ça?...
Madame Montbard. — Cette nouvelle [Ironique.) spéculation?...
Monsieur Montbard. — Je m'en f... un peu qu'il la connaisse ou pas!...
Madame Montbard. — Tu as vraiment une faconde parler de notre fils!... [Douloureusement.) Qu'est-ce qu'il t'a fait?...
Monsieur Montbard. — Il m'a fait qu'il se déshonore... et nous aussi, par ricochet... Si tu crois qu'il est flatteur... et utile d'être le père d'un embusqué?...
Madame Montbard. — Mais tu oublies que c'est toi-même qui, au début...
Monsieur Montbard. — Au début, c'est possible... Mais à présent... en présence de la prolongation de la guerre et de l'effort général et magnifique... '
Madame Montbard, énervée. — Laisse-moi donc tranquille avec ton effort général et magnifique... Mais nous ne sommes entourés que de plus ou moins embusqués...
Monsieur Montbard. — Par exemple?...
Madame Montbard. — Par exemple, les Culot, sans aller plus loin... Il y a deux fils et un gendre, dans cette maison-là?... L'aîné
LA FAMILLE CILOT 99
est soi-disant un redresseur de torts, un justicier, un...
Monsieur Montbard. — On peut être tout ce que tu dis, sans pour cela être un foudre de guerre... D'ailleurs, il a cinquante ans, Victor Culot... il n'est pas mobilisé...
Madame Montbard. — Possible, mais quand on affiche un tempérament pareil, on s'engage... Et Emile?... Il n'a pas cinquante ans, Emile Culot... il n'en a pas quarante... Qu'est-ce qu'il fait aussi, celui-là?... Il se terre?...
Monsieur Montbard. — Maisnon... je l'aivu en uniforme... 11 est, je crois, brancardier...
Madame Montbard. — Oui... à Carpentras... ou à Biarritz... Et le gendre?...
Monsieur Montbard. — 11 est malade, paraît-il...
Madame Montbard. — Malade!... un grain d'orge à l'œil... ou un cor au pied...
Monsieur Montbard. — D'ailleurs, ils n'ont pas non plus une bonne presse, les Culot!... (On entend le timbre.) Voilà une visite... [Autre coup de timbre.) Et même plusieurs!...
Madame Desmarets dl Saint-Gond, très emmitouflée de fourrures splendides. — Quel froid, ma Chère!... C'est à mourir!... Vous permettez que je garde ma fourrure, bien qu'il fasse très bon chez vous?...
Madame Monte ard. — Au contraire... je suis bien contente de voir votre renard bleu... [Avec envie.) J'en avais déjà entendu parler...
Monsieur Montbard. — Est-ce que Saint- Gond était rentré quand vous êtes sortie?...
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Non. . .
Monsieur des Ra3iiers, qui arrive. — Je le quitte à l'instant, Saint-Gond... il sortait du Sous-Secrétariat des Conserves et Boissons...
Monsieur Montbard. — Ah!... [Intéressé.) W ne vous a rien dit?...
Monsieur des Ramiers. — Si... il m'a dit qu'il était obligé d'y retourner demain...
(Nez de Monsieur Montbard. Sa femme le regarde.)
Madame Culot, entre soixante et soixantedix ans. Admirablement conservée. Manque
de simplicité. — Quel abominable vent que ce vent d'Est!... Et quand on pense que c'est le troisième hiver de cette horrible guerre, on juge bien coupables ceux qui la continuent contre vent et marée...
Monsieur des Ramiers. — C'est le cas de le dire!... (// rit.)
Madame de Rayciie. — Qu'est-ce qui vous rend si gai?... {A Madayne Montbard.) Bonjour ! ... je ne vous demande pas des nouvelles de votre fils Edgar... je viens de le rencontrer... Il sortait du ministère avec Monsieur d'ïcoglan, dont je vous annonce la visite... {Parait le baron dicoglan.) Ah! quand on parle du loup...
Le baron d'Ico:lan. — Vous parliez de moi?...
Monsieur des Ramiers, à Folligny qui entre aussi. — Ah ! ça, mais vous vous suivez tous comme des canards qui ont avalé une ficelle!...
Madame Montbard. — Cinq heures et demie, c'est toujours l'heure du tlot... [Elle sonne pour le thé.)
Madame Culot, qui suit son idée, à Mon-
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sieur Montbard, avec lequel elle cause sur un tête-à-tête. — Il fallait faire la paix après la Marne... C'était la seule chose intelligente et pratique...
FoLLiGNY, narquois. — Et glorieuse!...
Madame Culot. — Oh ! la gloire, ça m'est égal!... Que voulez-vous, je ne suis pas une mère cornélienne, moi!...
FoLLiGNY. — Mais, je le pense bien, Madame!... Pourquoi seriez-vous cette mèrelà?... Vos fils ne courent aucun danger que je sache... votre gendre non plus... Alors, ce serait vraiment du bien perdu... il faut laisser ça aux mères qui en ont besoin...
Madame Culot. — Vous voulez être ironique, mais cela ne me touche pas... Les grandes phrases sur la patrie, le pays et les frontières, sont impuissantes à m'emballer... {Folligny s'éloigne.) Je ne suis pas un Don Quichotte comme le roi des Belges, moi!...
Folligny, entre ses dents, à Monsieur des Ramiers. — Elle nous dit tout ce qu'elle n'est pas... Moi, je lui dirais bien ce qu'elle est... et sans douleur, encore!...
Le baron d'Icoglan, l'air très important, à
Madayne de Rayche ijiii le questionne. — Mais, oui, naturellement, nous avons, au Ministère, d'autres nouvelles que celles qu'autorisent les communiqués... Mais nous nous ferions scrupule de trahir les importants secrets qui nous sont confiés...
Madame de Rayche. — Quels secrets?...
Les conditions de la paix?...
Le baron d'Icoglan, l'air belliqueux. — Mais non, Madame... le Ministère de la Guerre ne s'occupe pas de la paix... J'entends seulement que les renseignements qui nous viennent de la ligne de feu doivent être tenus secrets...
FoLLiGNY. — D'autant plus que vous les donneriez à côté, les renseignements...
Oui., on parle toujours mal de ce qu'on n'a jamais vu...
Le baron d'Icoglan. — Mais, permettez...
FoLLiGNY. — Quoi?... Vous avez vu le feu ailleurs que dans une cheminée?... Allons donc, vous badinez!...
Le baron d'Icoglan. —
Monsieur des Ramiers, à Folligny. — Méfiez-vous d'Icoglan...
FoLLiGNY. — A quel point de vue?...
Monsieur des Ramiers. — A tous les points de vue... D'abord, ses camarades du ministère prétendent que ce n'est pas seulement un embusqué, mais que c'est aussi une casserole...
FoLLiGNY. — Ben, c'est une casserole qui ne va pas au feu...
L* Entre vue<
Chez la vieille Madame du Mourillon. Un mélange de sordide et de clinquant. Fausses fleurs poussiéreuses. Couleurs criardes. Meubles sales. Croûtes innommables dans des cadres chimiques. Odeur de poulailler.
Madame du Molrillox, en robe de noie ornée de galons malpropres et de passementeries effilochées, est assise au coin du feu, sur un crapaud de reps rouge capitonné, et cause avec Iseult-Morgane, baronne d'Alba de La Démolicion, qui se tient debout devant elle, prête à partir. — Allez, croyez-moi, ma Petite, ce brave Monsieur de Louèche est pour vous une véritable poire de salut... il est très capable de vous épouser...
IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC.. (Roôe de velours de laine orange. Grand manteau de velours de laine rouge brique, garni d'une haute bande de chinchilla. Col entonnoir en chinchilla. Toque de chinchilla à aigrette.) — Croyez-vous ?...
Madame du Mourillon. — Je crois... il est assez bête pour ça!... [Mouvement d'Iseult- Morgane, etc., etc.) Oh ! ne prenez pas ça pour une personnalité... A mon sens, un homme qui se marie quand il a deux cent mille francs de rente et une belle santé, est toujours un serin...
Iseult-Morgane, etc., etc., pointue. — Ça pourrait être un sentimental...
Madame du Mourillon. — C'est la même chose...
IsEULT-MORGAiV'E, ETC., ETC.. — Ou CnCOrC
un passionné...
Madame du MourillOiN. — C'est pire!...
Dans tous les cas, et quel que soit le motif de l'emballement de Louèche, tâchez de brusquer les choses, et surtout abandonnez le projet Lagrath qui ne vous rapporterait rien...
LENTREVUE lO:
IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC.. — Mais pourtant...
Madame du Mourillon. — Oui... je sais... Ça vous rapporte des commissions... Je connais ça, c'est bon pour une vieille comme moi... Mais vous, tournée comme vous l'êtes encore... ^Nez d'Iseiilt-M organe, etc., etc..) vous pouvez prétendre à mieux... Seulement, il faut vous dépêcher... parce que, ie ne voudrais pas vous dire des choses amères, ma Petite, mais vous arrivez à l'âge où l'on reçoit le coup de vieux du jour au lendemain... On s'endort jolie femme, on se réveille vieille dame... Pan ! Ça y est !...
Iseult-Morgane, etc., etc.. — Je n'ai pas encore trente-cinq ans, et... [Madame du Mourillon regarde sous la table.) Vous cherchez quelque chose?...
Madame du Mourillon. — Oui !... le naïf pour qui vous parlez... On ne la fait pas à un vieux cheval de retour comme moi, ma Belle... Vous êtes encore une très affriolante personne, mais enfin, ça n'est plus « quinze ans et pas de corset »... comme dit l'autre...
IsEULT-MoftGANE, ETC. , ETC. . . — Etant douué
VOS prédictions plutôt sinistres, je ferais peut-être mieux, précisément, de profiter du... des...
Madame du Mourillon. — Des quoi ?...
IsEULT-MoRGAiNE, ETC., ETC. — Dcs Sentiments que je semble avoir inspirés à Monsieur Lagrath...
Madame du Mourillon. [Elle pouffe avec affectation.) — Des sentiments?... Lagrath!... Ah! non!... Laissez-moi rire !... Les sentiments que vous lui inspirez se bornent au désir de vous monter en épingle, parce que vous êtes décorative... et aussi qu'il y a autour de vous une sorte de mystère fait pour émoustiller un parvenu...
Mais il connaît trop la valeur intrinsèque des choses pour épouser, lui, fleur de guerre et éphémère comme elle, une épave... et surtout une épave Boche, si jolie soit-elle... Oh ! ne protestez pas, ma Petite... Divorcée, ou môme, si vous voulez, veuve, vous êtes surtout Wildcschwein à pi'ésent... Vous avez d'ailleurs gardé un petit accent révélateur, qui a dû renseigner Lagrath... en admettant que Wolliistling n'ait |)as jaboté...