‹ Les profitardsChapitre 3 sur 10 · INVOCATION · texte numérisé non relu

INVOCATION

O Neutre ! toi de qui l'apaisante parole Vient apporter chez nous la fraîcheur des glaciers ! O Neutre ! toi qui sais, amène et bénévole, Prodiguer tes faveurs et même tes deniers î

Grand Neutre, plein d'orgueil et de belle assurance, Ton calme olympien seul peut me soutenir, Et ta présence aimée en notre pauvre France Sait bercer ma douleur et presque l'endormir.

Quand je les vois passer à côté de laverse Qui s'abat sans pitié sur le belligérant, J'admire éperdument ces peuples de commerce Chez qui le sens pratique est seul prépondérant.

Je me dis qu'après tout la véritable joie

Est pour le philosophe et le méditatif;

Et que celui qui sait abandonner la proie

Pour Tombre est dans le vrai plus que le combatif.

Que j'aime, ô Neutre ! à voir sous ton beau front sans ride, Ton pur regard chargé d'amour pour le prochain ! Je comprends la douceur de ta bonté splendide Qui s'étend, sans choisir, sur tout le genre humain.

O Grand Neutre ! entends-la, ma voix d'amour qui crie ! .Saura-t-elle clamer l'âpre ardeur de ma foi En toi, qui, répugnant à toute barbarie, Vois tes voisins lutter sans demander pourquoi ?

Bon Neutre ! je t'adore et je voudrais te dire Mieux qu'en ces vers plaintifs, sans force et sans chaleur, Combien je sais goûter et à quel point j'admire L'impassibilité qui régente ton cœur.

(La belle Madame Treille donne le signal des applaudissements. Ils sont prolongés.)

Monsieur de Louèche. [Après avoir achevé paisiblement son thé, se dirige vers Jseult- Morgane, etc., etc. qui le regarde venir à travers- ses cils.) — Voulez -vous permettre, Madame la Baronne, que j'aille, à votre jour, vous remercier de votre si touchante bienveillance?... Je suis reconnaissant, vraiment...

ISEULT-MORGANE, ETC., ETC.. Mals VOUS

n'avez pas à l'être... Cette bienveillance va également à tous vos compatriotes...

Monsieur oe Louèciie, imperturbable. — Je préfère me l'attribuer... Puis-je aller vous dire ma gratitude à votre jour?...

IsEULT-iMoRGANE, ETC., ETC.. — Je n'ai pas • de jour...

Monsieur de Louèche. — Tant mieux!...

Aux jours, il y a souvent un tas de gêneurs... Tandis que les cinq heures c'est plus gentil... plus intime... Alors, si vous daignez le permettre, j'irai à vos cinq heures, non seulement cette fois pour vous remercier, mais fréquemment, très fréquemment...

IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC.. {Elle cherchc à couper.) — Mais je...

Monsieur de Louèche. — Je serai heureux... tout à fait heureux d'aller passer de bons moments avec vous... J'adore ces salons de Paris, où l'on peut causer avec une femme jolie, au milieu des fleurs et des bibelots si bien arrangés... C'est un article qui n'est aussi bien nulle part comme en France... A Vienne, où j'ai séjourné, ça

iU LES PROFIT ARDS

n'était pas cela... A Rome non plus, quoique c'était déjà beaucoup mieux que chez nous... Mais les femmes de Paris, il n'y a que ça!... Surtout, voyez-vous, Madame la Baronne, quand elles sont aussi fraîches que si elles étaient des provinces. . . ce qui est votre cas. . .

IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC.. — Laissez-moi vous dire que...

Monsieur de Louèche. — Rien du tout !... Vous n'auriez pas le cœur de me refuser cette joie d'aller chez vous... à moi qui suis en France comme un orphelin ou une épave, seul, isolé... très tristement... C'est une hospitalité de choix que je demande... et une hospitalité fréquente... (Regard appuyé.)

Iseult-Morgane, etc., etc., très agitée.

— Je me sens touchée... très touchée de votre bonne pensée... mais je suis...

Monsieur de Louèche, inquiet. — Quoi?...

Iseult-Morgane, etc., etc.. — Je suis mobilisée, vous savez bien... [EUe rit.) Je ne peux pas quitter mon hôpital...

Monsieur de Louèche. — Oh !... Est-ce possible!... Je serais obligé de renoncer?... Non... Vraiment, ça ne se peut!... Dites-le,

Madame la Baronne, que vous vous arrangerez pour recevoir ma petite visite quotidienne?... Dites-le, je vous en prie?...

(Il lui prend la main. Chuchotements.)

FoLLifiNv. — Pourquoi donc fait-elle des grimaces pour le recevoir ?. . . C'est une bonne affaire, pourtant !...

Monsieur des Ramiers. — Excellente... si elle avait un appartement... Mais voilà... elle n'en a pas... Elle loge à l'hôpital...

FoLLiGNY. — Ah! Oui!... les infirmièresmajors sont oblii^ées de...

' Monsieur des Ramiers. — Qu'est-ce qu'elle a à voir avec les infirmières-majors?..,

FoLLiGNY. — Ça n'en est pas une?...

Monsieur des Ramiers. — Jamais de la vie!... Quand la guerre est arrivée elle a

I pensé, en sa qualité de profitarde nce, à en tirer parti... Elle a monté une affaire... seulement, pour le llirt et l'intimité voulue par le bon Louèche, le siège de l'affaire n'est pas le rêve... En fait de « lieu tranquille », il y a mieux...

i Monsieur de Louèche, à heiilt-Morgane,

etc., etc.. — Promettez-moi que vous allez m'envoyer un bleu pour me dire quel jour vous voulez bien me recevoir?...

ISEULT-MORGANE, ETC., ETC.. — Je VOUS le

promets...

Monsieur de Louèche. — Et donnez-moi votre adresse que je ne sais pas?...

IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC.. — Jb VOUS

l'enverrai en même temps...

Le Petit Chien*

Aux Champs-Elysées.

ISEULT-MORGANE, BARO>'NE d'Alba DE La

Démolicion. (Elle s'efforce de courir sur ses talons trop hauts, pour rejoindre Monsieur Franck Wolliïstling qui marche devant elle.) — Monsieur Wolltistling !... [Wollustling presse le pas.) Monsieur Wolltistling!...

Wollustling. (// se retourne à demi en louchant pai^-dessus l'épaule, puis s arrête brusquement .) — Ah !... c'est vous !...

ISEULT-MORGANE, ETC., ETC.. — Gcst heU-

reux!... Voilà cinq minutes que je m'es-

souffle à vous rattraper... Je suis allée deux fois chez vous...

WoLLiisTLiNG. — On me l'a dit...

IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC., inquiète. — Gomment ça?... Je n'ai pas laissé mon nom...

WoLLiisTLiNG. — Evidemment... mais vous avez montré votre personne... et (// la toise.) elle ne passe pas précisément inaperçue...

ISEULT-MORGANE, ETC. ETC.. — VoUS aveZ

de nouveaux concierges, et je...

WoLLusTLiNG. — Nou... mais vous ne les avez pas reconnus... Ils ont vieilli depuis que vous ne m'aviez honoré de votre visite. . .

(Un silence.) ISEULT-MORGANE, ETC., ETC., aveC tlU peil

d'embarras. — Je vais vous expliquer pourquoi je suis allée chez vous...

WoLLiisTLiNG, Tiarquois. — J'allais vous le demander... car je pense bien que ce n'est pas pour le plaisir de me voir que vous vous êtes dérangée deux fois en deux jours ?...

IsEULT-MoRGANt:, ETC., ETC. — En effet... j'allais pour vous proposer une affaire... Ça vous va-t-il?...

WoLLiisTLiNG. — Ça mira... peut-être, quand je connaîtrai l'affaire...

IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC.. — J'ai hesoiu d'un appartement... [Mouvement de Wollïistling.) Oh! pas de suppositions grossières, je vous prie ?... Il s'agit d'y recevoir quelqu'un...

WoLLlisTLiNG. — G'est bien ce que je pensais... [Il rit.)

IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC.. [Elle haiisse les épaules.) — Voulez-vous, oui ou non, me louer votre appartement?...

WoLLiJSTLiNG. — Ça dépend combicn. . . et pour combien de temps?...

IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC.. — Vingt-cinq louis par mois... Combien de temps?... Je l'ignore . . . mais ça ne saurait être bien long...

WoLLUSTLiNG. — AloTS, VOUS allcz levsr le Suisse?...

IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC., tvès digne. — Vous voulez dire que je vais l'épouser?...

WoLLiJsTLiNG. — Bicii entcndu!... Je ne suppose pas que ce soit pour rigoler que... Ah ! non ! . . . (// s'arrête et salue, les talons réunis, à T allemande.) Mes compliments !... Vous savez y faire!...

IsECLT-MoRGANE, ETC., ETC. — Attendez que ce soit fait pour me complimenter... (Un temps.) Alors, c'est entendu, vingt-cinq louis pour l'appartement?...

WoLLusTLiNG. — Vint-ciuq louis et mon hôtel payé, naturellement, car vous ne pensez pas que je vais coucher sous les ponts ?...

ISEULT-MORGANE, ETC., ETC.. NOU... mais

il me semble que pour un appartement de dix-huit cents francs...

WoLLusTLiNG, îiarquois. — Quelle mémoire!,.. Je vous ferai observer que cet appartement est meublé... {Mouvement d'Iseult-Morgane, etc., etc...) Oh ! pas somptueusement, je le reconnais... Je crois même que, quel que soit l'usage auquel vous le destinez, il faudra y apporter quelques modifications absolument nécessaires...

IsEULT-MoRGANE, iTC, ETC.. — Je n'auxai

besoin d'arranger que le salon... Oh!... (;a n'est pas la peine de rire!... Monsieur de Louèclie, qui ino trouve évidemment à son gré, m'a exprimé le désir de venir souvent me demander une tasse de thé à cinq heures... 11 veut une intimité douce et tranquille... Je ne pouvais pas le recevoir à Transat lantic Palace, n'est-ce pas?... D'autre part, tout en lui disant que je suis mobilisée... Ou'est-ce qu'il y a?...

WoLLïisTLiNG. — Rien... Je poulie... Vous permettez?... (Il se tord.)

ISEULT-MORGANE, ETC., ETC., pointUB,

Qu'est-ce que ça a de drôle?. . . Je ne vois pas. . . WoLLiisTLiNG. — PaTcc que vous êtes myope !... Mais moi, cette mobilisation française de Fraû \Yildeschwein me paraîtrait tout à fait joyeuse... si elle était... Seulement, voilà, elle n'est pas...

IsEULT-M0RGA>E, ETC., ETC.. — Elle u'cst

pas, mais elle pourrait être... Vous oubliez que, en épousant un Français, je suis devenue Française, et que tout le monde ne pourrait pas en dire autant. Monsieur Wol- Itistling 1 . . .

WoLLiJSTLiNG. (// regarde autour de lui avec inquiétude.) — Taisez-vous donc, sapristi!... nous ne sommes pas plus français l'un que l'autre, d'ailleurs !... Moi, parce que je n'ai pas obtenu ma naturalisation, vous, parce que le divorce vous a ôté la nationalité que vous avait donnée le mariage... Alors, vous ferez sagement de ne pas lever ce lièvre-là... Est-ce convenu pour le paiement de l'hôtel?...

ISEULT-MORGANE, ETC., ETC.. — GombioU

vous faut-il pour vous loger?...

WoLLiisTLiNG. — Jc uc pcux pas le faire décemment, à moins de trois cents balles...

IsEULT-MoRGAN^E, ETC., ETC.. — Par exemple!... Il y a des chambres à...

WoLLiisTLiNG. — J'ai dit décemment... Je regrette de ne pas être une jolie femme... j'aurais pu vous remplacer dans la gérance de votre boîte, pendant que vous auriez mis votre victime au point voulu...

IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC.. — Gc nc scra pas très long...

WoLLiJSTLiNG. — Euh ! Euh 1... On ne sait pas... Ge Suisse pourrait très bien n'être

pas la poire que vous supposez... Dans tous les cas, je veux un mois payé d'avance...

ISEULT-MORGANE, ETC., ETC.. VoUS l'aU-

rez... Quand puis-je envoyer le tapissier?...

WoLLiisTLiNG. — Quaud vous voudrez...

Dès que j'aurai les patars, je remettrai les clefs à la concierge, et vous pourrez...

Monsieur des Ramiers. (// arrive avec Monsieur de Louèche.) — Qu'est-ce que vous complotez là tous les deux?...

IsELLT-MoRGAiNE, ETC., ETC., très rougc.

Mais rien... Monsieur Wollûslling me demandait des nouvelles d'un ami blessé, qui '^st soigné au Transatlantic , parait-il...

Monsieur des Ramiers, à Woliustling, d'un air stupéfait. — Gomment, vous avez un ami blessé?...

Monsieur de Louèche, à heidt-Morgane, etc., etc... — Quelle belle journée pour la promenade, n'est-ce pas, Madame?...

Iseult-Morgane, etc., etc.. — Oh! moi, je n'ai pas le temps de me promener... Je ne sors que pour les courses de l'hôpital... Mais je sors à pied pour faire un peu d'exercice...

i44 LES PROFITARDS

Monsieur de Louèche. — Je me rendais au jour de Madame Treille, lorsque j'ai rencontré Monsieur des Ramiers qui y allait également... (A heult-Morgane, etc., etc..) Vous devriez y venir aussi, Madame la Baronne...

ISEULÏ-MORGANE, ETC., ETC.. — ImpOS-

sible... Je ne peux pas faire de visites à cause de Thôpital... Je suis tellement tenue...

Monsieur de Louèche. — C'est pourtant à l'un des jeudis de Madame Treille que j'ai eu l'honneur... et la bonne fortune de vous être présenté...

Iseult-Morgane, etc., etc.. [Elle avise cinq ou six affreux chiens noirs, microscopiques &t grelottants sous des paletots miteux, qu un voyou conduit en laisse et qui s'étalent autour de lui comme des rayons.) — Oh ! les amours ?. . . les amours ! . . .

Monsieur des Ramiers. — Oii ça des amours?... Gomment, c'est de ces petits monstres que vous parlez?...

ISEULT-MORGAISE, ETC., ETC.. — Oh! IcS

chéris!... celui-là surtout!... Si j'avais un

chien comme ça, je resterais toute la journée à genoux devant...

iMoNsiELR DE LouÈciiE. — V^oulcz-vous me faire le grand plaisir et le grand honneur de permettre que je vous offre ce chien?... IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC.. [Elle avaù dit ça pour couper et iia pas la moindre envie du chien.) — Mais non... pas du tout... Il est interdit d'avoir des chiens à Fhôpital... Je ne...

Monsieur des Ramiers. — Des chiens, mais pas ça... Vous pouvez amener cet insecte au Transatlantic sans que personne y soup- '. çonne sa présence... {Il regarde le chien.) Il ^faut être juste î... C'est sale, mais c'est pas : que ça tienne de la place !...

Monsieur de Lolèche. — Ne me refusez ^as la joie de vous offrir ce petit souvenir, "adame la Baronne?... En grâce, je vous irie?...

(Il fait signe au voyou qui s'était arrêté.)

Le voyou. (// s'approche en marchant de Ué. Un type ignoble, la voix éruiliée, Vacmt gras.) — Voilà ! mon Président »...

FoLLiGNY. (// passait et s est arrêté pour regarder.) — Signe des temps... « Mon Président » a remplacé « Mon Prince ! »... (^4 heult-Morgane, etc., etc..) Vous achetez des chiens?...

ISEULT-MOHGANE, ETC., ETC.. — PaS moi...

G^est Monsieur de Louèche qui veut absolument me donner ce petit chien que j'ai eu la maladresse d'admirer...

FoLLiGNY. — D'admirer?... Quel drôle de goût!... Enfin!...

Le voyou, à Monsieur de Louée ke. — C'est comme-è-j'vous l'dis... Y m' révient à pus d' trois cents balles d'élevage et d' nourriture... et j' consens à perd' dessus... mais j'veux deux cent cinquante balles...

Monsieur de Lolèche. — Vous badinez?...

Le voyou. — De quoi?... Nous aut's on a pas r temps pour la badinaille... Allons! payez T cleb ou rendez-le?...

(11 reprend le chien que Monsieur de Louèche tenait pour le regarder.)

Monsieur de Louèche, sans se troubler. — Otez le paletot!... jM

Le voyou. — Et pourquoi donc que j'y ôterais... qu'y gucrlolte pas encore assez qu' vous trouvez?...

Monsieur de Louèche. — Je veux le voir sans le paletot, ou je ne le prends pas...

Le voyou. (// déshahille brutalement le chien. Plusieurs personnes se sont arrêtées. Une jolie femme avec deux petites filles ; des bonnes; des enfants, etc., etc.) — Lé v'ià!...

Monsieur de Louèche. — Parbleu !... C'est bien ce que je pensais!... Il est ensellé, et trop haut sur pattes... il a l'air d'un cerf forcé... Et puis les pattes sont trop grosses... les ongles mal faits... le ventre est...

Le voyou. [Il regarde Monsieur de Louèche d'un air écœuré.) — Dites donc ! . . . M'est avis qu'si qu'on vous verrait tout nu, y aurait aussi beaucoup à pardonner?...

(On rit.)

Entre Copains.

Chez Monsieur Abel Gemant-Helî.

Un joli appartement boulevard de Courcelles. Du soleil, de la gaîté. Meubles confortables. Gravures de courses et de chasse. Aspect sportif et comme il faut.

Larmiteux, tassé dans une bergère profonde. — Mes compliments !... On est bien dans ta boîte !... Quand je me souviens du petit taudion où j'ai eu la joie de te connaître, je crois rêver... [Un silence.) Si, dans la tiédeur de ce nid parfumé, la mère La Réole [Mouvement de Gemant-Heff.) ne te demande pas illico ta main... c'est qu'elle est de bois... Or la légende affirme précisément le contraire...

Gemant-Heff, agacé. — Qu'est-ce que c'est que ce potin-là?...

Larmiteux. — C'est le potin du jour dans les salons qu'a l'honneur de fréquenter un respectable savant de ma connaissance, le professeur Lalah-Itouski, de Gracovie... Alors, dis-moi, l'affaire est dans le sac?... Gema>t-Heff. — Quelle affaire?...

Larmiteux. — Tu épouses la vielle dame?. . Gemant-Heff, très sec. — Probable!...

Larmiteux. — C'est tout de même rigolo ! . . .

Gemant-Heff. —

Larmiteux. — C'est vrai... Ça me paraît drôle que tu deviennes très riche et approximativement baron. . . [Gemant-Heff hausse les épaules,) C'est pas que ça t'ira mal, d'ailleurs!... Qui tu es exactement, mon vieil Abel, ça, je ne m'en doute pas... Lorsque je t'ai appris l'orthographe, il y a vingt ans, je sortais de Normale et tu avais le même âge que moi... Sur tes origines, tu as toujours gardé un silence discret, alors que, pour le reste, tu me témoignais une confiance pleine d'abandon...

Gkmant-Heff. — Elle était réciproque...

Lar-miteux. — Avec cette différence que,

de mon côté, elle était absolue, sans res-

ENTRE COPAINS ini

ft

triction aucune... Je no t'ai jamais caché que j'étais d'une famille d'universitaires...

Gemant-Ukif. — Gomme Lagrath...

Larmitel'x. — Comme Lagrath, parfaitement... Nos pères, professeurs tous les deux, étaient de grands amis... embêtants comme la pluie, mais l'honorabilité môme... Us espéraient se voir revivre dans leurs fils...

Gemant-Heff. — Ben, on peut affirmer, sans crainte de se tromper, qu'ils se fourraient le doigt dans l'œil jusqu'au coude...

Larmiteux. — N'exagérons rien... Je n'aurais pas demandé mieux que d'être honnête si j'avais eu de quoi...

Gemant-Heff. — Moi aussi, je n'aurais pas demandé mieux... Tout le monde ne tdemanderait pas mieux...

Larmiteux. — Allons donc !... Il y a des crapules nées... comme Wolliistling, par exemple... Toi, je ne sais pas exactement ce que tu yaux, mais ce qui m'a toujours frappé, c'est que, alors que tu écrivais à vingt-cinq ans comme un cochon, que tu mettais l'orthographe comme plusieurs, et que je te devinais d'une classe sociale infé-

rieure, tu avais des façons de te présenter, de t'exprimer, des habitudes, des raffinements, enfin une sorte d'éducation mondaine très supérieure à la mienne...

Gemant-Heff. — La fréquentation des gens de la haute!... (// rit.)

Larmiteux. — Tu as l'air de blaguer, mais tu viens de dire, pour une fois, la vérité... 11 est certain que tu as dû, positivement, dans des circonstances que j'ignore, voir de près ces gens-là... Je me rends compte de ça mieux encore depuis que j'en ai rencontré moi-même, et que je te vois évoluer dans leur milieu à l'aise et à ta place... ou presque... alors que moi je m'y sens maladroit et dépaysé... encore que ma nationalité étrangère et ma qualité de savant me donnent une sorte de latitude pour ce qui est des belles manières...

Gemant-Heff. — Avec tout ça, Lagrath est en retard...

Larmiteux. — Pour changer...

Gemant-Heff. — C'est pas l'embarras, mais il doit être plutôt occupé...

Larmiteux. — Quand ça ne serait qu'à

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