L'ALERTE
Madame Mon tbard, qui ne comprend pas.
— Qu'est-ce que vous croyez donc qu'il allait dire?...
FoLLiGNY. — Qu'il son frictionne le cristallin avec une patte de homard...
Madame Montbard, qui comprend de moins en moins. — Qu'est-ce que vous dites?... [A Iseult-Morgane, etc., etc.. qui s'approche et lui fait des signes.) Vous avez quelque chose à me demander, chère Madame?...
Iseult-Morgane, etc., etc., à demi-voix.
— Je veux vous dire qu'il va m'ôtre impossible, quels que soient mes efforts, de maintenir Monsieur votre fils au Transat lantic... [Mouvement de Madame Montàard.) Bien mieux... le major a fini par se rendre compte qu'il n'a jamais été blessé...
Madame Montbard, avec véhémence. — C'est faux!...
Iseclt-Morgane, etc., etc., paisiblement.
— Or, en temps de guerre... et notamment d'action aussi vive qu'en ce moment-ci... tout simulateur est condamné sans merci... [Madame Montbard ouvre des yeux ronds.) Chaque jour, Monsieur Edgar Montbard est
interrogé par le Major qui le questionne sur sa blessure... 11 veut absolument savoir dans quelles conditions et où il l'a reçue... Madame Montbard. — Devant Soissons...
et... [Geste hnjjrécis pour indiquer la place de la blessure.)
ISEULT-M ORGANE, ETC., ETC.. — Il u'eU
croit pas un mot... Et il est décidé, décidé, vous m'entendez bien, à en finir... Il va faire mettre demain votre fils au pied du mur...
(Madame Montbard pousse un hurlement épouvantable. Tout le monde se retourne.)
Monsieur Montbard. (// accourt effaré.) — Qu'est-ce qu'il y a, mon Dieu, qu'est-ce qu'il y a?...
Madame Montbard. [Elle se jette dans les bras de son mari.) — ... Demain... demain... ils veulent fusiller notre Edgard !...
(Ahurissement général.)
XI\ Chou -Blanc.
Chez Madame de Sermai/e.
Il est une heure et demie. Madame de Sermaize lit les journaux au coin d'un feu clair qui pétille.
Son chien Patapouf, allongé en lièvre mort, la tête dans les cendres, dort profondément.
Madame de Sermaize. [Elle lit.) — u Troubles à Sofia. » On a crié : « A bas Ferdinand!... » (En elle-même.) Je ne suis pas autrement méchante, mais, tout de même, si j'apprenais qu'on l'a empalé, il me semble que je passejais un bon moment... Dans quoi donc est-ce qu'on chantait?...
le supplice du pal
Qui commence si bien, et qui finit si mal...
{Un charbon roule jusqu'à Patapouf, qui se dresse en poussant des cris épouvantables .) C'est ça, brûle-toi le nez, imbécile !... {Au vieux Justin, le valet de chambre, qui entre d'un air hésitant.) Qu'est-ce que c'est?...
Le vieux Justin. — C'est Madame la baronne de La Réole...
Madame de Sermaize. {Elle bondit.) — Je ne suis pas là!... Vous savez bien que je n'y suis jamais, excepté le vendredi... ou pour les gens dont vous avez la liste...
Le vieux Justin. — Je sais bien... je l'ai dit à Madame la Baronne... mais elle insiste beaucoup... elle n'en a que pour un instant... C'est seulement quéqu' chose de très précieux qu'elle veut demander à...
Madame de Sermaize, ahurie. — Quéqu' chose de très précieux?... Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là?...
Le vieux Justin, vaguement troublé. — Du moins, il me semble bien que c'est ça qu'elle a dit... Mais c'qui y a d'siir, c'est qu'elle veut pas s'en aller sans avoir vu Madame la Marquise...
iVlAnAMK DE SrchMAizE, résignée. — P'aitesla entrer !... [Elle replie ses journaux dhin air navré et attend.)
La rat^onm: de La Hkole. (Enorme dans une robe tonneau en pékin vert. Petite basquine très courte, la taille au milien du dos. Très emmitouflée de fourrures, mais une capeline de paille blanche couverte de lilas. Le printemps ! Elle entre en coup de vent.) — Je suis sure que je vous dérange?...
Madame de Sermaize. —
Madame de La Réole. — Si, si !... Je sais que vous détestez recevoir un jour qui n'est pas le vôtre... Et, à cette heure-ci, il est vraiment très indiscret de... Mais votre vieux Justin vous a dit, je pense, que...
Madame de Sermaize, embêtée et polie. — (}ue vous aviez quelque chose de précieux à me demander... Je n'ai pas bien compris ce que...
Madame de La Réole. [Elle rit.) — Le fait est que vous n'avez pas dû comprendre... Je lui avais dit quelque chose d'important... "et en efTet, je viens vous demander une chose à laquelle j'attache une énorme importance...
mais qui va être une corvée pour vous... Je voudrais que vous soyez témoin...
Madame de Sermaize, étonnée. — Qu'estce qu'il vous est arrivé?... [Mouvement de Madatne de La Réole.) Vous avez une affaire en justice... une affaire embêtante ?...
Madame de La Règle. — Non... [Elle rit.) pas en justice, et pas embêtante du tout... [Elle fait la petite folle.) au contraire... Je me marie, comme vous savez?...
Madame de Sermaize. — Oui... Je sais...
Madame de La Réole. — Et je viens vous demander d'être témoin... {Nez de Madame de Sermaize.) à la mairie et à Téglise... Vous voulez bien me faire ce plaisir, n'estce pas ?...
Madame de Sermaize, interloquée. — Non. . . [Mouvement de Madame de La Réole.) C'està-dire... j'en serais enchantée... certainement... mais c'est impossible... vraiment impossible...
Madame de La Réole, stupéfaite. — Pourquoi, impossible ?...
Madame de Sermaize. — Mais... parce que, depuis que les femmes sont acceptées, et
même très fort demandées, pour ces sortes de fonctions, je n'ai pas cessé de crier que je trouve ça ridicule...
Madame de La Réole. — Gomment, ridicule?...
Madame de Sermaize. — Absolument...
Autant il me semblerait naturel de prendre une femme si on manquait d'hommes... autant il me paraît peu... comment dire... peu élégant de fourrer des femmes à toutes les sauces, et à toutes les places comme on le fait depuis quelques années...
Madame de La Réole. — Mais je ne peux pas comprendre ce...
Madame de Sermaize. — Evidemment, c'est une impression difficile à comprendre pour qui ne l'éprouve pas... mais je l'éprouve à crier, parce que je suis vieux jeu dans Tâme... Ainsi, jadis... et quand je dis jadis, c'est de mil huit cent soixante-quinze ou mil huit cent quatre-vingt que je parle... jamais une femme, une femme du monde s'entend, n'allait à un enterrement... ou, si elle^y allait par hasard, c'était à la tribune ou caxjhee dans une petite chapelle des bas-
côtés de l'église, absolument en dehors de la cérémonie oflicielle... Et les enterrements avaient beaucoup meilleure façon, si je puis dire... Jamais non plus, en ce temps lointain, les femmes n'allaient à l'orchestre au théâtre... et les théâtres avaient un aspect beaucoup plus élégant...
Madame de La Réole. — Mon Dieu ! . . . c'est possible... Mais à un mariage...
Madame de Sermaize. — A un mariage, ou à autre chose, la femme qui joue un rôle officiel ne me paraît pas à sa place... C'est à mon sens une fausse note... et j'ai des oreilles très sensibles... Si vous me demandiez de chanter faux, je m'y refuserais avec énergie...
Madame de La Réole. — Permettez-moi d'insister... Il y aurait pour moi un intérêt très grand à vous avoir pour témoin...
Madame de Sermaize. — Mais pourquoi, sapristi ?...
Madame de La Réole. — Oh !... Je vais être très franche... Je tiendrais beaucoup à vous voir donner à mon mariage cette preuve de... d'assentiment...
CIIOU-BLANC 221
Madame de Sermaize. — Eh bien, je vais être très franche, moi aussi... Môme si je n'avais pas ce vieux préjugé, qui veut qu'une femme garde la place ancienne qu'elle occupait dans la société, je ne donnerais pas ce que vous appelez, très justement, une preuve d'assentiment, à un mariage qui heurte toute mes idées...
Madame de La Réole. — Mais en quoi, pourquoi les heurte-t-il ?...
Madame de Sermaize. — En quoi?... En tout!... Pourquoi?... Parce que je n'admets pas qu'une vieille femme...
Madame de La Réole, douloureusement. — Je ne me considère pas comme une vieille femme !...
Madame de Sermaize. — Ron !... Alors, disons une jeune femme de soixante-deux ans... épouse un jeune homme...
Madame de La Réole, amc véhémence. — Mais Monsieur Gemant-Heff n'est plus un jeune homme!...
Madame de Sermaize. — Soit !... Mais c'est un homme jeune... Il doit avoir, d'après mes calculs {Mouvement de Madame
de La Réole.) entre quarante et quarantedeux ans... plutôt quarante...
Madame de La Réole. — Pardon... Mais vous venez de dire : « d'après mes calculs ?... » [Inti'iguée.) Sur quoi sont basés ces calculs ?...
Madame de Sermaize, embarrassée. — Mais...
Madame de La Réole. — Depuis quand donc le connaissez-vous?...
Madame de Sermaize, qui se reprend. — Depuis que je le rencontre un peu partout... Calculs était un terme impropre... Je voulais dire plus exactement : d'après mes pronostics... Enfin, il a tout de même environ vingt ans de moins que vous... et dame...
Madame de La Réole. — Sincèrement, je le crois épris de moi...
Madame de Sermaize. — C'est possible, vous êtes très charmante !... Mais vous ne pourriez être sûre des sentiments que vous supposez, que si vous n'aviez pas le sou... et ce n'est pas précisément le cas...
Madame de La Réole. — Non... Mais...
Ah I... voici Monsieur d'Horty!... [Elle se
lève.) Au revoir... et pardon de vous avoir inutilement dérangée...
Madame de Sermaize. — C'est moi qui vous demande pardon de ne pas faire ce que vous vouliez... [Elle reconduit Madame de La Ré oie.)
.Monsieur d'Horty. — Quest-ce qu'elle voulait, la petite folle?...
Madame de Sermaize. — Que je sois témoin à son mariage, figurez- vous ?... Et elle a fait chou-blanc...
Monsieur d'Horty. — C'est drôle !... Je viens justement de recevoir un mot de Gemant-Heff, qui me prie de le recevoir demain de bonne heure... 11 va probablement me faire la même demande pour lui...
Madame de Sermaize. — A^ous refusez?...
Monsieur d'Horty. — Ah ! j' vous crois !... et sans douleur!... Et cependant, c'est curieux... il m'est plutôt sympathique, ce type-là !...
Madame de Sermaize. — A moi aussi...
Dans tous les cas, il est intéressant...
Monsieur d'Horty. — Sauf toutefois son mariage... Pouah l...
Madame de Sermaize. — Evidemment... Et pourtant, si vous vouliez vous mettre un instant à sa place?...
Monsieur d'Horty. — Ah ! non, je ne veux pas !... Ah ! fichtre non !...
Madame de Sermaize. — U y a trente ans, vous n'auriez pas dit ça... Vous souvenezvous quand elle était encore Madame du Raincy ?...
Monsieur d'Horty. — Et même il y a vingt ans, quand elle était déjà Madame de La Réole, je n'aurais pas demandé mieux...
Mais ça ne s'est jamais trouvé... Je suis d'ailleurs, probablement, le seul ami de La Réole qui n'ait pas...
Madame de Sermaize. — Ah ! bah !...
vrai ?...
Monsieur d'Horty. — Vrai de vrai !...
Madame de Sermaize. — C'est bien invraisemblable...
Monsieur d'Horty. — Je le sais bien...
Mais je voyais ce pauvre homme si fort en adoration devant sa femme que je me disais : ... Si ça y est, et qu'il le sache par hasard...
CHOa-BLANC 22Î
Madame de Sermaize. — Tout arrive !...
[Elle rit.)
Monsieur d'Horty. — Ça lui fera tellement plus de chagrin que ça ne me ferait de plaisir... Alors je me suis abstenu...
Madame de Sermaize. — Vous êtes un bon garçon, au fond...
Monsieur d'Horty. — Pourquoi « au fond?... »
Le « Triomphe ».
Chez les Desmarets de Saint-Gond.
Il est une heure et demie. Madame Desmarets de Saint-Gond, en robe de chambre, va et ^'ient dans Tappartement.
Un petit valet de pied, qui a plutôt l'air d'un petit valet de ferme. — C'est un' dame... qui vient pour un' visite...
Madame Desmarets de Saint-Gond, horripilée. — A cette heure-ci ?...
Le petit valet de pied. — Aile veut absolument voir Madame...
Madame Desmarets de Saint-Gond, qui tient à son titre comme on tient à ce qu'on a
payé très cher. — Madame la Comtesse... On vous a donné l'ordre de dire toujours (( Madame la Comtesse »... Répétez?...
Le petit valet de pied, docilement. — Madame la Comtesse !...
Madame Desmàrets de Saint-Gond. — Elle n'a pas dit son nom?...
Le petit valet de pied. — Mais si!... Aile s'appelle Madame Bonmar...
Madame Desmarets de Saint- Gond. — Vous voulez dire Madame Montbard?...
Le petit valet de pied, paisible. — C'est bien possible î...
Madame Desmarets de Saint-Gond, déplus en plus horripilée. ^ — Qu'est-ce qu'elle peut bien vouloir?... [Le petit valet de pied fait, en ouvrant les bras, un geste qui signifie qu'il l ignore.) Faites-la entrer... [En elle-même.) C'est insupportable !... [A Madame Montbard qui entre l'air affairé et important.) Je vous demande pardon de mon costume... [Pointue.) mais, comme je ne reçois qu'à partir de quatre heures, je...
Madame Montbard. — C'est moi qui vous demande pardon de venir à cette heure-ci...
mais je tenais à vous dire que je crois que nous ferions bien... et pour ma part j'y suis absolument décidée... de ne plus recevoir Madame deLaDémolicion... C'est une femme à ne pas fréquenter...
Madame Desmarets de Saint-Gond. {Geste d'%ndifférence,\ — Oh [ Vous savez, j'ai la manche très large... je ne m'occupe pas du tout de la conduite des gens...
Madame Mombaud. — Moi non plus!...
D'ailleurs, on dit qu'elle va épouser Monsieur de Louée h e... {Air mystérieux.) Mais il ne s'agit pas de ça...
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Oui... je sais aussi que Monsieur d'Horty, Monsieur des Ramiers, Monsieur de Folligny, et le général Lapogne prétendent que c'est une Boche qui...
Madame Muntbard, air de plus en plus important et mystérieux. — C'est pas non plus ça... Mais voilà... j'ai découvert que nos maris lui donnent de l'argent pour faire des saletés...
Madame Desmarets de Saint-Gond, abrutie.
Madame Montbard. — Parfaitement!... Je vais vous expliquer... J'ai trouvé tout à l'heure, dans le tiroir de mon mari, un papier par lequel on s'engage à verser à Madame Ïseult-Morgane, baronne d'Alba de La Démolicion, la somme de vingt-cinq mille francs le jour oii la commission des vivres de guerre aura accepté nos Comprimés de mouton... Au bas du papier. Monsieur Montbard a ajouté : « Copie du traité, sur papier timbré, que nous avons signé, Saint-Gond et moi, le 2 mars 1917... » Voyez-vous, cette gueuse?...
Madame Desmarets de Saint-Gond, qui est plus rompue aux affaires. — Mon Dieu, il n'y a pas là de quoi s'indigner si fort...
Madame Montbard. — Attendez donc!...
A ce traité est jointe une lettre de votre mari, qui explique au mien que c'est elle qui doit cuisiner Truccird... Or, je ne sais pas si vous devinez ce que signifie cette expression « cuisiner Trucard?... », mais moi... [Les yeux baissés.) je crois que...
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Moi aussi... [Elle rit.)
Madame Montbard. — Vous avez de la chance de prendre tout ça gaiement!...
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Quoi (( tout ça » ?...
Madame Montbard. — Ben, toutes ces pertes successives d'argenl... Moi, je vous avoue qu'après la sécurité de mon fils, l'argent est la seule chose qui m'intéresse...
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Pardon... mais, vous dites : « toutes ces pertes successives d'argent... » Pour l'instant, il ne s'agit pas d'argent perdu...
Madame Montbard. — Comment, il ne s'agit pas d'argent perdu?... Et ces nouveaux vingt-cinq mille francs donnés à cette gredine?... Est-ce que ça n'est pas une somme de plus qui est perdue?...
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Elle est tout au plus risquée... Et, vous savez... {Elle rit.) Qui ne risque rien n'a rien!...
Madame Montbard. — J'en ai soupe des proverbes!... Quand je pense qu'on aura perdu sept cent mille francs avec ces mauvais Comprimés de mouton de malheur!...
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Per-
mettez?... Si la commission les accepte, ce sera une affaire superbe... [Madame Montbar d hausse les épaules.) Parfaitement!... Oh ! ce n'est pas parce que c'est mon mari qui a eu l'idée des Comprimés de mouton, et qui en a trouvé la formule... mais si ça réussit, c'est un triomphe!...
Madame Monïbard, rageuse. — Oui, mais cane réussira pas... Et même, une supposition que, par impossible, ça réussisse... Qu'est-ce que ça rapporterait, selon vous?...
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Monsieur de Saint-Gond m'a dit que si la commission acceptait la chose et que l'on commandât pour un million environ de Comprimés de mouton, nous gagnerions neuf cent quatre-vingt-quinze mille francs nets, puisque la fabrication coûte fort peu de chose...
Madame Montbakd, ragaillardie. — Autant dire rien !...
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Autant le dire I... D'ailleurs, nous serons fixés tout à l'heure, car c'est, je crois, ce matin que la commission s'est réunie...
Lfc: . TRIOMPHE » 233
Madame iVloNTHAitD. — Oh !... le matin?... Croyez-vous?...
Madame Desmarets de Saint-Gond, air 1res renseigné. — Oui... qu.md il y a urgence, et c'est le cas... Qu'il s'agisse de ça ou d'autre chose, la décision doit être prise aujourd'hui...
Madame Montuard, terrifiée. — Aujourd'hui!...
Madame Desmarets de Salnt-Gond. — Parfaitement...
Madame Montbard, agitée. — Vous ne savez pas ce qui m'agace le plus, dans tout ça?... C'est de penser que cette sale femme va toucher ses vingt-cinq mille francs...
Madame Desmarets de Saint -Gond. — Gomme elle ne les touchera que si l'affaire est faite, ça sera une consolation...
Madame Montbard. — C'est vrai !... Je n'y pensais pas...
Le petit valet de pied. (Il s avance portant une carte sur un plateau.) — Madame!... C'est un monsieur qui veut absolument voir Monsieur... V'ià sa carte...
Madame Desmarets de Saint-Gond. [Elle
va pour le reprendre.) — Mais dites donc Monsieur le Gom... {Elle s'arrête.) Voyons cette carte?... Samuel Larmiteux ?... Connais pas...
Le petit D03IESTIQUE. — Il veut parler à Monsieur... [Il reprend.) à Monsieur le Comte... 11 a demandé si Monsieur... Monsieur.. J' sais d jà pus comment qu'il a dit... était arrivé... Un aut' que c'est qui doit venir aussi, y paraît...
Madame Desmarets de Saint-Gond. — C'est bon 1 . . . Faites entrer dans le cabinet de Monsieur le Comte... {A Madame Montbard.) Ça doit être pour l'affaire...
Madame Montbard. — Mon Dieu!...
Madame Desmarets de Saint- Gond. [Elle se lève et va à une porte. — D'ici, on entend tout ce qui se dit dans le cabinet de mon mari... et même, en ôtant la clef, on voit très bien par le trou de la serrure ce qyi s'y passe... [Elle retire la clef et colle son œil au trou.) Il marque plutôt mal, le visiteur... ( On entend le timbre.) Ah ! . . voilà l'autre ! . . .
Madame Montbard. — A moins que ce ne soit votre mari qui rentre...
Madame Desmarets de Salnt-Gond. — Oh !
non!... Lui, il sonne deux coups... [Elle regarde par le trou de la serrure.) Tiens !... (l'est Monsieur Wolhistling!... Il doit connaître la décision de la commission...
Madame Montbard. — Ah ! mon Dieu !...
j'ai les jambes en coton...
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Pchttt !... !... !... [Elle lui fait signe de se taire et applique son oreille contre la porte.)
(Dans le cabinet de Monsieur Desmarets (le Saint-Gond.)
WoLLliSTLïNG. (// entre en trombe.) — Eh bien ?...
Larmiteux. — Eh bien, c'est un four!... Trucard n'a rien obtenu...
WoLLiJSTLiNG. — Non... pas possible !... [Air consterné.) Tu as vu Lagrath?...
Lar3iiteux. — A l'instant... Il avait attendu Trucard... (// ouv?'e une botte qui est posée sur le bureau.) Oh ! ces cigares!... (// envoie un baiser du bout des doigts.)
WoLLiisTUNG. — Gomment le sais-tu?...
Larmiteux. — Tu oublies que le professeur Lalah-Itouski, de Gracovie, est traité dans les meilleures maisons... {A Wolliistling qui allait prendre un cigare, en lui retirant brusquement la boite.) Ah ben ! non, tout de même !...
WoLLiisTLiNG. — Tu dcviens bien chatouilleux.. . (Insolent. )Tu as donc de quoi ?.. .
LarxMiteux. — Si on te V demande, tu diras qu' t'en sais rien... (Il s'asseoit.)
WoLLiisTLiNG. (// fait les cent pas dans le cabinet.) — Tu vas voir qu'il ne rentrera pas, ce cochon-là !... (Monsieur Des?narets de Saint-Gond paraît , verddtre, la mine longue d'une aune.) Ah !... je vois à votre tête que vous êtes renseigné?...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond^ aspect tassé et cotonneux. — Oui... [Un nlence.) G'est une perte sèche de sept cent mille...
Larmiteux. — Si encore on avait eu le temps de revendre... même avec une perte considérable, bien entendu, avant que la décision ne soit connue... Mais y a pas mèche... Dans une heure tout le monde sera
au courant... Vous avez eu le tort de parler à trop de gens de votre trouvaille des Comprimés de mouton...
WoLLusTLiNG. — Il est inouï que Trucard n'ait pas réussi... Trucard qui fait tout ce qu'il veut... surtout en ce moment où sa campagne soi-disant patriotique pour l'armement lui fait une sorte de popularité...
Làr.miteux. — Une popularité parmi les gens du monde à côté... ou les poires de la politique... D'ailleurs, je ne sais pas pourquoi je dis tout ça, car je suis très surpris aussi de son échec...
WoLLiisTLiNG. — Si c'est pas rageant, hein?... S'être décarcassé pour faire accepter cette cochonnerie, et, lorsqu'on croit n'avoir plus à s'occuper de rien, échouer au port...
Larmiteux. — C'est le cas de le dire...
Monsieur Desmarets de Saint- Gond. — Pourquoi, c'est le cas de le dire ?...
Larmiteux. — Parce que les minuscules parcelles de viande qui entrent dans la composition de vos Comprimés de mouton, sont précisément du porc...
WoLLiisTUNG. (i/ se lève.) — Enfin, c'est
à recommencer!... [A Monsieur Desmarets de Saiiit-Gond, la main tendue.) A une autre fois...
Monsieur DeSxMArets de Saint-Gond, boudeur. — Ça n'est guère tentant!... (^4 Monsieur Mont bar d qui entre.) Quel coup, hein?...
Monsieur Montbard, air relativement tranquille. — Vous le savez déjà?...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond. — Oui, par Lagrath d'abord... que j'ai été voir à la Chambre... et par ces messieurs ensuite...
Monsieur Montbard, air modeste et avantageux à la fois. — Il y a maldonne... Ça, c'est de l'histoire ancienne!... J'ai cru que vous saviez déjà que j'ai trouvé à revendre. . . et que j'ai revendu...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond. (// se dresse d'un jet. ) — Gomment ça ?.. .
Monsieur Montbard. — Un hasard... la vraie veine!... Je dis à d'Aubagne : « Si nous trouvions seulement preneur à cent cinquante mille?... » 11 me répond : « Si ça vous va, c'est fait... j'ai une poire pour ça... » Alors j'ai vendu illico...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond. — Vendu, vendu?... C'est fait?... [Monsieur \îontbard fait signe que oui.) C'est toujours cent cinquante mille francs de récupérés!...
Monsieur Montbard. — Ça vaut mieux que rien...
Le petit valet de pied. — C'est Monsieur le sénateur Trucard qui demande Monsieur au té... (// se reprend.) Monsieur le Comte au téléphone...
(Monsieur Desmarets de Saint-Gond se précipite dans l'antichambre et rentre un instant après, rouge comme une tomate, l'air éperdu.)
Monsieur Montbard, inquiet. — Qu'est-ce qu'il y a encore ?...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond. — Refaits !... Trucard me dit qu'il triomphe... la commission est revenue sur sa décision et nous fait une commande de douze cent mille francs...
Monsieur Montbard. — Et j'ai vendu!...
C'est épouvantable un pareil coup !...
Larmiteux, paisible. — D'autant plus que c'est Trucard qui vous le fait, le coup!...
Monsieur Montbard et Monsieur Desmarets DE Saint-Gond, terrifiés. — Oh!...
Larmiteux. — Réfléchissez... ça ne fait pas question...
(Effondrement général.)
(Dans le salon.)
Madame Montbabd, à Madame Desmarets de Saint-Gond. — Ce qui me console, c'est que La Démolicion ne touchera pas son pot de vin.
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Mais si!... puisque, si ce que vous dites est exact... il suffit, pour qu'elle touche, que la commission ait accepté les Comprimés de mouton...
Madame Montbard, effondrée. — !...!...!...
Changement de pied.
Chez Monsieur d'Horty.
Une petite maison au milieu d'un très ^rand jardin dans le parc (\^ Neuilly.
Il est midi. Gemant-Heff est assis dans le jardin, devant une table couverte de journaux et de revues. On entend siffler. Le vieux cocher Jé^o sort des écuries et va ouvrir la grille à Monsieur d'Horty qui rentre à cheval.
Monsieur d'Horty, à Gemant-Heff'^ qui vient au-devant de lui. — Je vous ai fait attendre?... Qu'est-ce que vous regardez?...
Gemant-Heff. — Votre cheval, Monsieur!... C'est bizarre!... En vous voyant entrer dans cette grande cour, oii je vous
ai VU à cheval chaque matin pendant tant d'années, il me semble qu'il n'y a rien de changé, que dix-huit cent quatre-vingtdouze était hier, et que vous avez toujours Kangourou... qui doit être mort depuis longtemps ?...
Monsieur d'Horty. — Gomme je n'aime à monter que des chevaux de pur sang, qu'il me les faut relativement 'forts, puisque je suis lourd parce que grand, et que je les choisis toujours alezans, il s'en suit que tous mes chevaux se ressemblent beaucoup... Kangourou l*'^, que vous avez connu, est mort depuis longtemps.., il a été remplacé par Kangourou 11, mort également... Celuici est Kangourou lll... En somme, ça ne me fait que trois chevaux en vingt-cinq ans... et je ne les ai pas poussés à bout... ils ont eu leurs invalides, ici, à l'écurie et dans le jardin...
Gemant-Heff. — Gomme autrefois... Gar je me souviens de la vieille Anna, qui entrait sa tête par la fenêtre du salon pour déchirer les journaux que je posais bien soigneusement sur la table... (// rit.) Et qui
CHANGEME>fT DE PIED 243
ruait dans le noz de l'agent-voyer, quand il venait tàtillonner à propos de tout...
Monsieur d'Horty, étonné. — Vous avez l'air d'aimer à vous rappeler ce temps-là?... Asseyez-vous donc... [Ils s'asseoient dans le jardin.) C'est une preuve d'esprit, ça, mon ami...
Gemant-Heff. — C'est surtout une preuve que c'était le bon temps, Monsieur...
[Mouvement de Monsieur d'Horty.) Ça vous étonne ?...
Monsieur d'Horty. — Dame!... Je me rends compte... en vous voyant aujourd'hui.... que vous deviez avoir des aspirations très lointaines de votre condition de ce temps-là...
Gemant-Hefi\ — Oui et non... Evidemment, j'imaii;inais admirable le sort d'un monsieur qui n'avait rien à faire...
Monsieur d'Horty. — Moi, par exemple?...
Gemant-Heff. — Oh ! Non !... Je me rendais très bien compte que vous étiez horriblement occupé, dér<angé, harcelé...
Monsieur d'Horty, étonné. — Vraiment, vous vous rendiez compte de ça?...
Gemant-Heff. — Ah! j'te crois!... Oh!
pardon, Monsieur !... C'était, tantôt une chose, tantôt une autre... des quémandeurs, des amis qui venaient pleurer leurs illusions ou demander des conseils, quand ça n'était pas des témoins pour un duel, ou la nièce de Monsieur... (// se reprend.) ou votre nièce, Monsieur, qui venait vous raconter que son mari la trompait...
MoNSiELR d'Horty. [Il rit). — Du diable si je me doutais que vous aperceviez tout ça, par exemple !...
Gemant-Heff. — J'apercevais tout ça très bien ! Et je me disais : « Pauv' Monsieur, va!... qui aime tant d'être seul!... et qui serait si content qu'on lui fiche la paix ! . . . »
Monsieur d'Hortv, avec conviction. — Ah ! le fait est que j'aime à être tout seul!... mais il faut avouer aussi que c'est une passion malheureuse, car, nom d'un petit bonhomme, ça ne m'arrive pas souvent!... J'ai toujours été, et je serai toujours une proie pour les raseurs...
Gemant-Heff. — La preuve, c'est que me
v'Ià incruste^, et que je viens vous demander un service...
Monsieur d'Horty, bourru. — Patatras !... Nous y voilà !...
Gemant-Heff, déconcerté. — Gomment savez-vous que...
Monsieur d'Horty. — Je ne sais pas, mais je devine... Ça n'est pas malin...
Ge3iant-Heff, ahuri. — Mais si, Monsieur, c'est malin... c'est très malin, même... parce que je n'ai parlé de... de ça à personne, et que, jusqu'ici, je dois avoir donné à ceux qui ne me connaissent que vaguement, l'impression que je suis plutôt un sale type...
Monsieur d'Horty, poli et sympathique. — Vous exagérez...
Gemant-Heff. — Guère, hein?... De mon fait, aussi bien que du fait de mes relations... si ça peut s'appeler des relations... je dois être sévèrement jugé... et ça s'explique.. . Quand on vit avec des Wollûstling, des Larmiteux, des Lagrath...
Monsieur d'Horty. — And G"...
Gemant-Heff. — J'allais le dire.. Enfin,
de quelque côté qu'on se tourne, on ne peut pas s'attendre à trouver en moi un prix de vertu...
Monsieur d'Horty. — Naturellement...
mais on peut, sans être un prix de vertu, ne pas faire certaines... comment dire?...
Gemant-Heff. — Dites comme ça vous viendra, allez, Monsieur!... Je suis ferré à glace...
Monsieur d'Horty. — Tenez, mon Ami, à vous parler franchement, vous m'êtes plutôt sympathique... [Mouvement de Gemant- Heff.) Ça a l'air de vous étonner?...
Gemant-Heff. — Tu parles!... Oh! pardon. Monsieur!...
Monsieur d'Horty. — Ça ne fait rien, allez toujours !...
Gemant-Heff. — C'est à vous d'aller, Monsieur?... Vous me disiez que je vous étais plutôt sympathique, et j'étais très ravi de cette déclaration inattendue et qui m'est infiniment précieuse et douce... Ah! je ne vous dis pas ça banalement, vous savez !...
Monsieur d'Horty. — Eh bien, ce préam-
bule aimable devait préparer ce qui va suivre...
Gemant-Heff, inquiet. — Et qui ne l'est pas?...
Monsieur d'Hohty. — Je voulais vous prier... quand vous m'avez coupé... de ne pas me demander, comme je flairais que vous alliez le faire, de me mêler de certaines choses de votre vie, auxquelles je ne veux pas être mêlé...
Gemant-Heff, déconcerté. — Pourtant, Monsieur, le service, bien facile que j'allais vous demander, serait d'un immense intérêt pour moi...
Monsieur d'Horty, très sec. — Possible... mais je ne peux pas vous le rendre... et je vous prie de ne pas insister...
Gemant-Heff. — Je n'insisterai pas, Monsieur... (// se lève.)
Monsieur d'Horty, chagrin. — Je vous prie aussi de ne pas m'en vouloir... Je vous rendrais volontiers un service de... d'un autre genre... Mais celui-là, non... Je voudrais vous faire comprendre, sans vous rien dire, qui puisse vous froisser, mon Ami,
248 LES PHOFITARDS
qu'il est certaines traditions, certains préjugés si vous voulez, qui s'opposent à ce que je m'associe à... enfin à ça... Mais ce sont des choses qui ne s'expliquent pas... Au lieu d'éclaircir le malentendu, je l'aggraverais... vous ne me comprendriez peut-êlre pas...
Gemant-Heff, perplexe. — Peut-être, en effet... car j'espérais fermement que vous ne me refuseriez pas votre aide à l'instant oi^i je sors définitivement de l'ornière dans laquelle, moralement surtout, j'ai toujours plus ou moins barboté...
Monsieur d'Hortv. — Eh bien, voilà où nous ne sommes pas d'accord... Matériellement, vous sortez de l'ornière, ça ne fait pas question... [Gemant-Heff le regarde rlonni'.) Mais, moralement, vous vous y enfoncez au contraire jusqu'au cou...
[Gemant-Heff le regarde les yeux écar quilles, les sourcils relevés.) Oui... quand vous me regarderez avec des yeux ronds, ça ne changera rien... J'ignore ce que vous avez fait dans la vie... je m'en doute, parce que je suis un vieux bonhomme qui en a vu et
entendu de toutes les couleurs... Mais rien de ce que vous avez pu faire avec les Wollustling et autres Lagrath, ni les tripotages, ni les abus de confiance, ni même les escroqueries... s'il y en a eu... rien, vous m'entendez, ne vaut la saleté carabin(3e que vous allez faire, et pour laquelle vous me demandez l'appui de mon nom et de ce que vous appelez ma situation mondaine...
Gemant-Heff, ahuri. — En vérité. Monsieur, je crois que je deviens maboul...
Monsieur d'Horty, violemment. — Un garçon de votre âge, tourné comme vous Têtes, et qui n'a pas un radis, n'épouse pas une vieille dame qui a dix millions...
Gemant-Heff. — Mais puisque je ne l'épouse pas...
Monsieur d'Huktv. — Comment, vous ne l'épousez pas?...
Gemant-Heff. — Mais vous le savez bien, Monsieur...
Monsieur d'Horty. — Moi?... Ah! par exemple 1... en voilà bien la première nouvelle ! . . .
Gemant-Heff, de plus en plus ahuri, —
2r.O LES PROFITARDS
Alors, comment savez-vous ce que je viens vous demander?...
Monsieur d'Horty. — C'est pas d'être témoin à votre mariage?... {Gemant-Heff secoue la tête.) Je l'ai cru... parce que votre... enfin Madame de La Réole avait demandé ce service à Madame de Sermaize... Alors, quand vous m'avez écrit que vous viendriez ce matin, j'ai pensé...
Gemanï-Keff. — Non... Je venais vous demander de prier le colonel d'Antlirin... avec lequel vous êtes, paraît-il, très lié... de m'accepter dans son régiment... J'ai trouvé d'abord tout naturel d'être embusqué par les soins de mes amis... Oui... j'ai quarante-deux ans... j'aurais dû être mobilisé dans un service quelconque dès le début... Et puis, je me suis dégoûté en pensant qu'en somme, un homme souple, et fort, et d'aplomb comme moi peut être un très bon soldat, et qu'au lieu de me terrer profitard à l'arrière, je préférais aller me cogner à l'avant... Je me suis engagé... Le régiment du colonel d'Anthrin a fait des choses épatantes depuis le début... tou-
CHANGEMENT DE PIED 2!il
jours partout et au plus dur... C'est le régiment de mes rêves... iMais ou me répond : (( Il faut que le Colonel vous accepte... ou mieux, vous demande... » Alors, je venais vous dire : le colonel d'Anthrin vient en permission... faites -moi demander par lui?...
Monsieur d'Hortv. — Oui, mon Ami, je vous le promets... Je vous demande pardon... vous êtes un très chic type... Vous savez changer de pied quand il faut... Nous allons causer de tout ça à déjeuner!... Jégo!... {Le vieux cocher s^approche.) Dis à Job de mettre un couvert de plus, et à ta femme de soigner le déjeuner...
Gemant-Heff. — Il ne m'a pas reconnu, Jégo!... [Inquiet.) Il va peut-être faire un nez...
Monsieur d'Horty. — Que non!... Je vous présenterai tout à l'heure... Dites donc?... (// rit.) C'est la mère La Réole qui doit en faire un, de nez?...
Le Dîner d*adieu.
Chez les Desmarets de Saint-Gond.
Monsieur et Madame Desmarets de Saint- Gond. Lui en habit et cravate blanche, Elle en robe du soir, décolletée, des bijoux, etc., sont assis dans le grand salon, les yeux fixés sur la pendule. Il est huit heures moins un quart.
Monsieur Desmarets de Saim-Gond. — C'est extraordinaire !... Montbard m'avait dit qu'il serait là au plus tard à sept heures et demie, pour que nous puissions causer avant le dîner... Je commence à craindre quelque accroc...
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Je ne vois pas trop ce qui pourrait accrocher ?...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond. — Un concurrent a pu sugir au dernier moment...
Madame DeSxMarets de Saint-Gond. — Le concurrent qui peut payer cinq millions comptant est chose rare...
Monsieur Desmarets de Saint -Gond. — Moins rare qu'on ne croit en ce temps de guerre, où les fournitures rapportent fahuleusement... [Il rit.) Nous en savons quelque chose !... Sans le bouillon des Comprimés de mouton, que nous a fait boire cette crapule de Trucard, nous aurions gagné plus de deux millions ce mois-ci... (Un silence.) Je ne voulais pas me faire connaître, mais à présent je regrette de ne pas avoir traité moi-même... ou de ne pas avoir laissé pleins pouvoirs à Montbard... J'ai eu tort de lui fixer ce maximum de cinq millions... La terre est superbe, belle, grasse, on en mangerait... On dit qu'elle est en Bretagne, mais, au fond, il y en a plus de la moitié dans la Manche... Je ferai faire là de la cul-
ture admirable, que je surveillerai sans sortir de notre château des Oubliettes...
Mada3ie Desmarets de Saint-Gond. — Plus j'y songe, plus je me dis que cette propriété du Plessis-Gilbert ne peut pas nous échapper... Elle est, en somme, très ignorée...
Monsieur Desmarets de Saint- Gond. — Ignorée... ignorée ?... Une propriété de trois mille hectares n'est jamais ignorée !...
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Je veux dire qu'on la croit toujours à ses anciens propriétaires... Depuis cinquante ans ils végétaient là, et leur mort a passé inaperçue de tout le monde...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond. — Pas des marchands de biens !... Mais, étant donné l'énorme prix de vente, on peut espérer que. . . (Monsieur et Madame Montbard paraissent.) Ahl... Enfin!...
Monsieur Montbard. — C'est ma femme qui n'en finissait pas d'être prête... D'ailleurs, je n'ai pas une bonne nouvelle à...
Monsieur Desmarets de SAiNT-GtïKU, im-
pétueusemenl. — C'est raté?... {Monsieur Monthard fait signe que oui.) J'en avais le pressentiment!... A l'instant je déplorais de vous avoir fixé un maximum...
Monsieur Montbard. — J'aurais passé outre, si ça n'avait été que dans des proportions acceptables, mais Le Plessis-Gilbert a atteint un tel prix...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond, d'une voix sourde. — Combien?...
Monsieur Montbard. — Six millions cinq cent mille francs comptant, et une rente viagère de quatre-vingt-dix mille friancs au vendeur... qui a trente-deux ans...
Monsieur Desmarets de Saint- Gond. — Quel est le voleur qui paie ce prix là?...
Monsieur Montbard. (// ouvre les bras.) — Impossible de le savoir!... Le notaire a été impénétrable!... Quand je suis arrivé, il m'a dit tout de suite : « J'ai des propositions nouvelles, que Monsieur votre ami ne dépassera pas, je crois ?... » Et lorsque je lui ai demandé qui achetait à un pareil prix, il s'est abrité derrière la discrétion . profeâ&ionnellê... Il m'a seulement dit cpie
l'acquéreur payait un prix de convenance... "Madame Desmarets de Saint-Gond. — De convenance?... Qui ça peut-il être?...
Madame Montbaiid. — Nous avons déjà cherché mon mari et moi... et nous ne trouvons personne à qui ça puisse convenir... Le Plessis-Gilbert est relativement loin de tous les autres châteaux...
Monsieur Montbard. — D'autre part, aucun propriétaire de Dinard, de Paramé, ou des autres plages, n'a les reins assez solides pour payer un prix pareil et entretenir cet immense château...
Madame Montbard. — Ce doit être quelqu'immonde profitard qui...
Monsieur Montbard. (// cherche à couper.) — Enfin, il faut prendre votre parti et attendre une autre occasion de...
(Entrent les Treille.)
La belle Madame Treille. {Toilette vaporeuse. Grand décolletage second Empire.
Toutes ses perles. A Madame Desmarets de Saint-Gond.) — Quelle touchante pensée, ce
dîner d'adieu aux gâteaux !... Vous voyez, je me suis faite très belle pour eux...
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Moi aussi...
Madame Montbard. — Moi, depuis le départ de Notre Edgar, je n'ai plus le cœur de m'habiller... Je ne vis plus... je... [Elle s'arrête court et regarde avec des yeux arrondis heult'Morgane, ballonne d'Alba de La Démolicion qui s'avance, le maintien modeste et le pas rythmé.) Oh !... [Bas à Madame Desmarets de Saint- Gond.) Vous la recevez encore, malgré l'affaire des Comprimés ?...
Madame Desmarets de Saint -Gond. — Oui... ces Messieurs ont été d'avis qu'elle était innocente du coup Trucard, et que, d'autre part, on pouvait avoir besoin d'elle. . . Elle épouse Monsieur de Louèche qui est un gros capitaliste...
Madame Montbard, pincée. — Je n ai qu'à m'incliner...
ISEULT-MORGANE, ETC., ETC.. [Robc dc ÇaZC
de soie blanche toute simple, pas un bijou, une vraie toilette de jeune fille. A Madume
LE DINKR DADIËU 259
Desmare ts de Saint-Gond.) — Merci, G h Are Madame, d'avoir pensé à moi... Et quelle amusante idée !... La petite ligne gravée au bas de votre invitation : POUR dire adieu AUX GÂTEAUX, m'a bien amusée !...
Monsieur des Ramiers, qui entre. — Et moi, donc!... On ne les verra plus, ces gâteaux de malheur!...
La belle Madame Treille, avec âme. — Est-il possible !... Vous n'aimez pas les gâteaux ?...
Monsieur des Ramiers. — Je les adore, au contraire !... Alors, j'en mange... et ça m'est défendu, parce que ça me donne la goutte... Maintenant qu'ils sont supprimés, je vais me porter comme un charme... C'est pourquoi je me réjouis...
Madame Montbard. — Moi, l'idée de me passer de gâteaux m'affole... C'est à peu près ma seule nourriture...
Monsieur Montbard. — Ma bonne Amie, tu exagères...
Madame Montbard, de honne foi. — Mais pas du tout ! . . .
Monsieur Montbard, ahuri. — Voyons...
tu as mangé à déjeuner... avant les gâteaux... deux œufs à la coque, une côtelette, un pigeon aux petits pois, et une tapée de fraises... C'est pas pour te le reprocher, au moins, mais enfin, quand tu dis...
(Les chiens sont rompus par l'arrivée de pkisieurs invités.)
La baronne de Réaumur, à Madame Desrnarets de Saint-Gond. — Je suis malade, mais j'ai voulu venir quand même dire adieu aux gâteaux !... Hélas ! quand les reverrons-nous?... Dieu seul le sait!...
Monsieur des Ramiers. — Et encore!...
FoLLiGNY. (// voit qu' Iseidt-Morgane , etc., etc.. promène un œil d'angoisse sur les arrivants.) — Je vous annonce notre Grand Neutre !... 11 me suit... il a des mots à la porte avec son taxi...
(Monsieur de Louèche paraît.)
Madame Desmarets de Saint-Gond. [Elle regarde autour d'elle.) — Alors, je crois que nous sommes au complet...
Monsieur Desmarkts di: Saim-Gond. — Il manque encore Madame de La Réole...
Madame Desmarets de Saim-Gond. — Non!... elle est soiiUVante... Elle vient de m'écrire pour s'excuser...
Mu.NSiEi R des PiAMiERs. — SoullVunte !... Ça doit être la première fois de sa vie que ça lui arrive, car elle vous a un de ces coffres...
Le Maître d'Hôtel. — Madame la Comtesse est servie !...
(Monsieur Desmarets de Saint-Gond offre le bras à la baronne de Réaumur. On passe dans la salle à manger. Brouhaha, installation. Le potag-e. i
FoLLiGNY. (// rompt le premier le silence.) — Voulez-vous que je vous apprenne une nouvelle... sensationnelle?... [Un silence^ Gemant-Heff s'est engagé...
Stupéfaction j^énérale.
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Vous dites ça en l'air, ou bien vous le savez?...
FoLLiGNY. — Je dis ça parce que j'ai déjeuné ce matin avec lui chez Horty, qui l'a présenté à Anthrin, lequel le prend dans son régiment...
Madame Montbard. — Et quand se mariet-il?...
FoLLiGNY. — Il ne se marie pas... ou du moins pas maintenant, car il part demain pour la Champagne...
Monsieur DeSxMArets de Saint- Gond. — Voilà qui explique l'indisposition subite de Madame de La Réole...
IsEULT-MoRGANE, ETC., ETC., douloureusement. — Pauvre femme !... Je la plains de toute mon âme !... [A Monsieur Loueche, son voisin de gauche.) Et vous aussi, vous la plaignez, je suis sûre?...
Monsieur de Louèche. — Oui, sans doute, je la plains, cette pauvre Baronne, bien que, aujourd'hui, je m'étais promis de consacrer toute ma sensibilité d'àme aux bons petits gâteaux desquels nos hôtes, si aimables, nous ont conviés à fêter l'adieu... (A Madame Desmarets de Saint-Gond.) C'est vrai, Madame, que, quand j'ai lu sur votre invi-
tation à dîner, la petite ligne : pour dire ADIEU AUX GATEAUX, cela m'a presque ému... Mais aujourd'hui, j'avais tant d'occupations que j'ai du quitter de penser aux gâteaux pour aller à d'importantes affaires...
ISEULT-MORGANE, ETC., ETC.. — Je VOUS
plains bien... C'est si ennuyeux, lesalTaires!... [Elle le regarde tendrement.) *
Monsieur de I.ouèche. — Ça n'est ennuyeux que si ça manque, et je ne peux pas me plaindre, j'ai réussi... j'ai très bien réussi...
ISEULT-MORGANE, ETC., ETC., avpC âme. —
Ah !... tant mieux !...
Monsieur de Louèche. — J'avais vendu, il y a quelque mois déjà, mes propriétés du Loiret... Mais il me restait des fermes dans la Manche que je ne parvenais pas à me défaire au prix que j'en demandais... [A Monsieur Desmarets de Saint- Gond.) Et j'ai fait affaire aujourd'hui même, mon cher hôte, avec un nouveau voisin de campagne à vous...
Madame Desmarets de Saint-Gond. — Vous
2^4 LE» PROFITARDS
dites que vous avez vendu à un nouveau voisin de campagne à nous?... {Monsieur de Louèche fait signe que oui.) C'est que... je ne vois pas...
Monsieur de Louèche. — Mais si!... Monsieur le Sénateur Trucard, le nouveau propriétaire du Plessis-Gilbert...
Monsieur Desmarets de Saint-Gond, terrifié. — Trucard !... C'est Trucard !... J'aurais dû m'en douter !...
Monsieur Montbard, ahuri. — Encore Trucard !... Et dire que pas un instant je n'ai pensé à lui !...
Monsieur de Louèche. — Alors, maintenant, je profite pour vous remercier tous du bon accueil, et vous demander de me dire adieu... comme aux petits gâteaux...
Iseult-Morgane, etc., etc.. — Comment, adieu?... Mais... [Inquiète.) vous n'allez pas partir?...
Monsieur de Louèche. — Oh ! si !... Voilà le trois août prochain trois ai^nées que je vis presque toujours loin de Madame de Louèche... et que, tout en étant très raisonnable, et en jugeant que les affaires c'est
les affaires, elle commençait à trouver que le temps se faisait bien long...
ISEULT-MORGANE, KTC, ETC.. [Elle FSt Ver-
dâtre.) — Vous ôtes marié?...
Monsieur de Louèciie, paisible. — Mais oui, belle Dame !... marié et père de sept enfants... sept beaux petits qui, eux aussi, trouvent que le temps est long sans le papa...
Iseult-MorgaiNE, etc., etc.. — !... !... !...